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Il ne songea même pas à encocher une flèche. L’incendie datait de bien des semaines, le bois brûlé lissé et terni par les pluies tombées depuis. Près d’un mois était nécessaire pour que les liserons et autres plantes grimpantes et rampantes atteignent cette taille. Ils avaient même recouvert la charrue et la herse restées au bord du champ ; de la rouille se voyait sous les étroites feuilles pâles.

Néanmoins, les Aiels cherchèrent avec soin, lances en arrêt et œil aux aguets, examinant le terrain et fouillant les cendres. Quand Baine sortit des ruines de la maison en les escaladant, elle regarda Perrin et secoua la tête. Du moins Tam al’Thor n’était-il pas mort là.

Ils savent. Ils savent, Rand. Tu aurais dû venir. Il eut bien du mal à se retenir de lancer Steppeur au galop, le maintenant tout le long du chemin à cette allure jusqu’à la ferme des siens. Ou du moins essayant de l’y maintenir ; même Steppeur serait tombé mort avant d’aller à cette distance aussi vite. Peut-être ceci était-il l’œuvre des Trollocs. Si c’était le cas, peut-être que les siens exploitaient toujours leur ferme, toujours sains et saufs. Il aspira longuement, mais l’odeur de brûlé supplantait toutes les autres.

Gaul s’arrêta à côté de lui. « Les responsables de ça sont partis depuis longtemps. Ils ont tué quelques moutons et ont dispersé les autres. Quelqu’un est venu plus tard rassembler le troupeau et l’emmener en direction du nord. Deux hommes, je crois, cependant les empreintes sont trop anciennes pour en être sûr.

— Est-ce que quelque chose indique qui a fait ça ? » Gaul secoua la tête. Ç’aurait pu être l’œuvre des Trollocs. Bizarre, d’avoir envie d’aboutir à pareille conclusion. Et ridicule. Les Blancs Manteaux connaissaient son nom et connaissaient aussi celui de Rand, apparemment. Ils connaissent mon nom. Il contempla les cendres de la ferme al’Thor et Steppeur bougea sous l’impulsion des rênes qui frémissaient dans ses mains tremblantes.

Loial avait mis pied à terre à la lisière du verger, mais sa tête était encore dans les branches des arbres fruitiers. Faile se dirigea vers Perrin, scrutant son visage, sa jument avançant à pas délicats. « Est-ce… ? Connais-tu les gens qui habitaient ici ?

— Rand et son père.

— Oh. Je pensais que cela pouvait être… » Le soulagement et la sympathie dans sa voix suffisaient à compléter la phrase. « Ta famille vit-elle près d’ici ?

— Non », répliqua-t-il d’un ton sec et elle eut un mouvement de recul comme si elle avait reçu une gifle. Pourtant elle ne le quittait pas des yeux, attendant. Quelle attitude serait-il contraint d’adopter pour l’éloigner ? Pire que ce dont il se sentait capable, puisqu’il n’y avait pas déjà réussi.

Les ombres s’allongeaient, le soleil était descendu jusqu’au sommet des arbres. Il fit pivoter Steppeur, tournant grossièrement le dos à la jeune femme. « Gaul, nous allons devoir camper près d’ici ce soir. Je veux partir de bonne heure demain matin. » Il glissa un coup d’œil par-dessus son épaule. Faile rejoignait Loial, se tenant avec raideur sur sa selle. « Au Champ d’Emond, on saura… » Où se trouvaient les Blancs Manteaux, de sorte qu’il pourrait se livrer avant qu’ils causent du mal à sa famille. Si tout allait bien pour les siens. Si la ferme où il était né n’était pas déjà comme celle-ci. Non. Il devait arriver à temps pour l’empêcher. « On saura où en est la situation.

— De bonne heure, donc. » Gaul hésita. « Vous ne l’écarterez pas. Celle-ci est presque une Far Dareis Mai et, quand une Vierge de la Lance vous aime, si vite que vous couriez vous ne lui échappez pas.

— Laissez-moi m’inquiéter de Faile. » Il adoucit le ton de sa voix ; ce n’était pas Gaul dont il tenait à se débarrasser. « De très bonne heure. Pendant que Faile sera encore en train de dormir. »

Les deux campements, sous les pommiers, furent silencieux cette nuit-là. À plusieurs reprises, l’une ou l’autre des Aielles était restée à regarder le petit feu auprès duquel lui et Gaul étaient assis, mais un ululement de hibou et le piétinement des chevaux étaient tout ce qu’on entendait. Perrin fut incapable de dormir et il y avait encore une heure avant que l’aube se lève, la pleine lune étant en train de se coucher, quand lui et Gaul s’éloignèrent discrètement, l’Aiel ne faisant aucun bruit avec ses bottes souples et les sabots des chevaux n’étant guère plus bruyants. Baine, ou peut-être Khiad, les regarda partir. Il n’aurait pas su dire laquelle c’était, mais elle ne réveilla pas Faile, et il en fut reconnaissant.

Le soleil était déjà bien haut quand ils sortirent du Bois de l’Ouest un peu au-dessous du village, au milieu d’empreintes de charrettes et de sentiers, la plupart bordés par des haies ou des murettes de pierre brute. De la fumée montait en panaches gris légers comme des plumes au-dessus des cheminées des fermes, les maîtresses de la maison s’affairant, d’après l’odeur, à cuire la fournée de pain matinale. Des hommes étaient disséminés dans les champs de tabac ou d’orge, et des jeunes garçons gardaient dans les pâturages des troupeaux de moutons à la figure noire. Quelques personnes remarquèrent leur passage, mais Perrin maintint Steppeur à un trot rapide avec l’espoir qu’aucune n’était assez près pour le reconnaître ou s’étonner de la bizarrerie des vêtements de Gaul, ou de ses lances.

Des gens devaient être aussi sur pied au Champ d’Emond et il contourna donc de loin le village en direction de l’est pour l’éviter, pour éviter les rues en terre battue et les toits de chaume agglutinés autour du Pré Communal où la Source du Vin jaillissait d’un affleurement de roche avec assez de force pour renverser un homme et donnait naissance à la Rivière de la Source du Vin. Des dégâts dont il se souvenait, survenus lors de la Nuit de l’Hiver l’an passé, les maisons brûlées et les toits carbonisés, tout avait été rebâti et réparé.

C’était comme si les Trollocs n’étaient jamais revenus. Il pria intérieurement que nul n’ait à revivre cette épreuve-là. U Auberge de la Source du Vin se trouvait pratiquement à l’extrémité est du Champ d’Emond, entre le Pont-aux-Charrettes dont les solides madriers enjambaient les eaux bondissantes de la Rivière de la Source du Vin et d’énormes antiques fondations de pierre au milieu desquelles avait poussé un chêne majestueux. Sous ses branches épaisses étaient installées des tables où les gens s’asseyaient par les après-midi de beau temps et regardaient les jeux de boules. Si tôt dans la matinée, les tables étaient vides, naturellement. Il n’y avait que quelques maisons plus loin à l’est. L’auberge elle-même était en rocs de la rivière pour le rez-de-chaussée, avec un premier étage blanchi à la chaux formant saillie tout autour du bâtiment et une douzaine de cheminées se dressant au-dessus d’un toit de tuiles rouges brillantes, l’unique toit de tuiles à des lieues à la ronde.

Attachant Steppeur et le cheval de bât à un poteau près de la cuisine, Perrin jeta un coup d’œil à l’écurie coiffée de chaume. Il entendait des hommes s’affairer à l’intérieur, probablement Hu et Tad enlevant la paille souillée des stalles où Maître al’Vere hébergeait l’attelage de grands et puissants dhurrans qu’il louait pour tirer les lourdes charges. Des sons montaient également de l’autre côté de l’auberge, le murmure de voix sur le Pré, le cacardage d’oies, un roulement de charrette. Ce qu’il y avait sur les chevaux, il le laissa ; ce serait une halte brève. Il indiqua du geste à Gaul de le suivre et se précipita à l’intérieur, son arc à la main, avant qu’un des palefreniers sorte.