— Je ne suis pas idiot, Marine, répliqua-t-il avec raideur.
— Je le sais bien, mon ami. » Elle caressa la joue de son mari mais son regard affectueux se durcit en allant de Bran aux autres. « Vous causez vraiment des embarras », marmonna-t-elle avant de donner ses instructions.
Ils devaient se déplacer en groupes moins importants pour ne pas attirer l’attention. Elle traverserait seule le village et les rejoindrait dans les bois à l’autre bout. Les Aiels lui assurèrent qu’ils trouveraient le chêne fendu par la foudre qu’elle avait décrit et se glissèrent dehors par la porte de derrière. Perrin le connaissait, un arbre énorme, à un quart de lieue au-delà de la lisière du village, qui avait l’air d’avoir été fendu à la hache par le milieu et pourtant continuait vaille que vaille à vivre et même à prospérer. Il était certain de pouvoir se rendre sans encombre droit à l’infirmerie, mais Maîtresse al’Vere insista pour que tous se retrouvent au chêne.
« Si tu circules seul, Perrin, la Lumière sait sur quoi tu risques de tomber. » Elle leva les yeux vers Loial, à présent debout, ses cheveux ébouriffés effleurant les poutres du plafond – et poussa un soupir. « J’aimerais vraiment que nous puissions arranger quelque chose pour votre taille, Maître Loial. Je sais que le temps est chaud, mais cela vous ennuierait-il de porter votre manteau avec le capuchon ? Même de nos jours, la plupart des gens sont vite convaincus qu’ils ne voient pas ce qu’ils voient si ce n’est pas ce à quoi ils s’attendent, mais s’ils aperçoivent votre visage… Non pas que vous ne soyez pas fort bien de votre personne, certes, mais vous ne passerez jamais pour quelqu’un des Deux Rivières. »
Le sourire de Loial fendit son visage en deux sous son large nez en forme de boutoir. « La journée ne semble nullement trop chaude pour une cape, Maîtresse al’Vere. »
Étant allée prendre un léger châle en tricot avec une frange bleue, elle accompagna Perrin, Faile et Loial jusqu’à l’écurie pour les voir partir et, pendant un instant, tous leurs efforts pour rester inaperçus parurent voués au néant. Cenn Buie, pareil à un assemblage de vieilles racines tordues, examinait les chevaux avec des yeux en trou de vrille. En particulier la grande monture de Loial, aussi massive que l’un des dhurrans de Bran. Cenn se grattait la tête en contemplant l’énorme selle sur le puissant animal.
Ces yeux s’écarquillèrent quand ils se posèrent sur Loial, et la mâchoire de Cenn tremblota. « Tr… Tr… Trolloc ! réussit-il enfin à proférer.
— Cesse de jouer les vieilles ganaches, Cenn Buie », ordonna d’un ton ferme Marine en s’écartant de côté pour attirer sur elle l’attention du couvreur. Perrin garda la tête baissée, passant son arc en revue, et ne bougea pas. « Est-ce que je me tiendrais sur le seuil de la porte de service de ma propre maison avec un Trolloc ? » Elle émit un reniflement dédaigneux. « Maître Loial est un Ogier, comme vous l’auriez reconnu si vous n’étiez pas un sot acariâtre qui préfère ronchonner plutôt que de regarder ce qui est sous son nez. Nous sortons et n’avons pas le temps d’être retardés par des gens comme vous. Allez à vos affaires et laissez nos clients tranquilles. Vous savez parfaitement que Corinne Ayellin vous tanne depuis des mois à cause du travail bâclé que vous avez exécuté sur son toit. »
Cenn prononça à la muette le mot « Ogier », silencieux et clignant des paupières. Pendant un instant, il donna l’impression d’être sur le point de se secouer pour défendre son ouvrage, mais alors son regard se tourna vers Perrin et devint aigu. « Lui ! C’est lui ! On te cherche, jeune drôle, propre à rien, qui t’enfuies avec des Aes Sedai et deviens un Ami du Ténébreux. C’était quand nous avons eu des Trollocs la première fois. Maintenant te voilà de retour et eux aussi. Tu vas me raconter que c’est une coïncidence ? Qu’est-ce qu’ils ont, tes yeux ? Tu es malade ? Tu as une espèce de maladie de là-bas que tu nous rapportes pour nous tuer tous, comme si les Trollocs ne suffisaient pas ? Les Enfants de la Lumière vont te régler ton compte. Tu verras s’ils ne s’en chargent pas. »
Perrin sentit que Faile se tendait et posa précipitamment la main sur son bras quand il se rendit compte qu’elle sortait un poignard. Qu’est-ce qu’elle pensait à faire ? Cenn était un vieil imbécile irascible, mais ce n’était pas une raison pour se servir d’un poignard. Elle secoua la tête avec exaspération mais, du moins, s’en tint là.
« Cela suffit, Cenn, dit Marine d’un ton sec. Gardez cela pour vous. Ou avez-vous commencé à courir chez les Blancs Manteaux raconter des bobards, comme Hari et son frère Darl ? Je soupçonne fort pourquoi les Blancs Manteaux sont venus farfouiller dans les livres de Bran. Ils en ont emporté six et ont chapitré Bran sous son propre toit en parlant de blasphème. Du blasphème, excusez du peu ! Parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec ce qu’il y avait dans un livre. Vous avez de la chance que je ne vous oblige pas à les lui remplacer. Ils ont fouiné dans toute l’auberge comme des forcenés. À la recherche d’autres écrits blasphématoires, qu’ils ont dit, comme si on allait cacher un livre. Ils ont sorti tous les matelas des lits, vidé mes armoires à linge. Vous pouvez vous féliciter que je ne sois pas venue vous chercher pour vous ramener ici et remettre les choses en ordre. »
Cenn se repliait sur lui-même un peu plus à chaque phrase, tant et si bien qu’il avait l’air d’essayer de hausser ses épaules osseuses par-dessus sa tête. « Je ne leur ai rien dit, Marine, protesta-t-il. Simplement parce qu’une personne mentionne… C’est que, voilà, je me suis juste trouvé dire par hasard, juste en passant… » Il se secoua, évitant toujours le regard de Marine mais retrouvant un peu de son attitude précédente. « J’ai l’intention de porter ceci devant le Conseil, Marine. Lui, j’entends. » Il pointa un doigt noueux vers Perrin. « Nous sommes tous en danger tant qu’il est là. Si les Enfants de la Lumière découvrent que vous l’hébergez, ils pourraient bien nous en rendre responsables, nous autres, alors il ne sera plus question d’armoires mises sens dessus dessous.
— C’est une affaire qui concerne le Cercle des Femmes. » Marine drapa de nouveau son châle sur ses épaules et vint se poster nez à nez avec le couvreur en chaume. Il était légèrement plus grand qu’elle, pourtant son soudain air de gravité solennelle lui donnait l’avantage. Il bredouilla, mais elle ne lui laissa pas placer un mot. « L’affaire du Cercle, Cenn Buie. Si vous pensez que ce n’est pas le cas – si vous osez même penser à me traiter de menteuse – allez faire marcher votre langue. Soufflez un mot des affaires du Cercle des Femmes à quiconque, y compris le Conseil du Village…
— Le Cercle n’a pas le droit d’intervenir dans les affaires du Conseil, cria-t-il à pleine gorge.
— … et vous verrez si votre épouse ne vous oblige pas à coucher dans l’étable. Et à manger ce que laissent vos vaches laitières. Vous estimez que le Conseil prend le pas sur le Cercle ? J’enverrai Daise Congar vous convaincre de changer d’avis, si vous avez besoin d’être convaincu. »
Cenn tiqua, ce qui n’avait rien d’étonnant. Si Daise Congar était la Sagesse, elle le forcerait probablement à ingurgiter des potions au goût infect chaque jour de l’année prochaine, et Cenn était trop menu pour l’en empêcher. Alsbet Luhhan était la seule femme du Champ d’Emond plus grande que Daise, et Daise n’était pas particulièrement portée à la bonté et son caractère était assorti. Perrin ne parvenait pas à se la représenter en Sagesse ; Nynaeve piquerait probablement une crise quand elle découvrirait qui l’avait remplacée. Nynaeve avait toujours été persuadée qu’elle-même ne recourait qu’à de gracieux appels au bon sens.
« Pas besoin de devenir désagréable, Marine, murmura Cenn d’un ton conciliant. Vous voulez que je me taise, je me tairai. N’empêche, Cercle des Femmes ou pas, vous nous exposez nous autres à ce que les Enfants de la Lumière nous tombent dessus. » Marine se contenta de hausser les sourcils et, au bout d’un instant, il s’éclipsa en grommelant à voix basse.