— Parce que nous l’avions convenu », rétorqua Maîtresse al’Vere d’un ton irrité. Son irritation semblait se répartir à part égale entre Perrin et le Lige qui les surveillait toujours – il n’y avait pas d’autre terme plus approprié – avec peut-être un petit reste pour les Aes Sedai. « Elles se trouvaient à la Colline-au-Guet quand les Blancs Manteaux sont arrivés. Personne ne savait qui elles étaient excepté le Cercle de là-bas qui nous les a confiées pour les cacher. À tout le monde, Perrin. Quand seulement peu de gens sont au courant, c’est la meilleure façon de garder un secret. La Lumière me préserve, je connais deux femmes qui ont cessé de partager le lit de leur mari de peur de parler dans leur sommeil. Nous étions d’accord que cela reste secret.
— Pourquoi avez-vous décidé de changer ? questionna le Lige grisonnant d’une voix rude.
— Pour ce que je considère de bonnes et suffisantes raisons, Tomas. » À la façon dont elle rajusta son châle, Perrin soupçonna qu’elle espérait que le Cercle – et les Aes Sedai – seraient également du même avis. Selon la rumeur, les membres du Cercle étaient encore plus dures entre elles-mêmes qu’envers le reste du village. « Où mieux te cacher, Perrin, qu’avec des Aes Sedai ? Voyons, tu n’as pas peur d’elles, pas après être parti d’ici avec une d’elles. Et… Tu le découvriras bien assez tôt. Fie-toi à moi, voilà tout.
— Il y a Aes Sedai et Aes Sedai », répliqua Perrin. Cependant celles qu’il considérait comme les pires, celles de l’Ajah Rouge, n’attachaient pas de Lige à leur personne ; les membres de l’Ajah Rouge n’aimaient guère les hommes. Ce Tomas avait des yeux noirs dont le regard ne vacillait pas. Ils pouvaient lui sauter dessus ou mieux encore simplement s’en aller, mais le Lige transpercerait sûrement d’une flèche le premier à faire quelque chose qui lui déplairait et Perrin aurait volontiers parié qu’il avait d’autres dards sous la main faciles à encocher. Les Aiels semblaient de cet avis ; ils avaient toujours l’air d’être prêts à bondir à tout instant dans n’importe quelle direction, mais ils avaient également l’air de pouvoir rester figés sur place jusqu’à ce que le soleil se refroidisse. Perrin tapota l’épaule de Faile. « Tout ira bien.
— Naturellement », répondit-elle en souriant. Elle avait rangé son poignard. « Si Maîtresse al’Vere le dit, je la crois. »
Perrin espéra qu’elle avait raison. Il ne se fiait pas à autant de gens qu’auparavant. Pas aux Aes Sedai. Et peut-être même pas à Marine al’Vere. Par contre, peut-être aussi que ces Aes Sedai l’aideraient à combattre les Trollocs. Il accorderait sa confiance à quiconque lui prêterait assistance pour ça. Seulement jusqu’à quel point pouvait-il compter sur des Aes Sedai ? Elles avaient leurs mobiles personnels pour agir quand elles agissaient ; les Deux Rivières étaient pour lui son pays natal mais pour elles, qui sait, rien qu’un palet sur un jeu de mérelles. Faile et Marine al’Vere, toutefois, paraissaient ne pas avoir de doutes et les Aiels attendaient. Pour l’heure, visiblement, il n’avait guère le choix.
31
Assurances
Ihvon revint au bout de quelques minutes. « Allez-y, Maîtresse al’Vere », se contenta-t-il de dire avant que lui et Tomas disparaissent de nouveau tous les deux dans les broussailles sans même un bruissement de feuille.
« Ils sont très bons, murmura Gaul, qui regardait toujours autour de lui avec suspicion.
— Un enfant pourrait se cacher là-dedans », lui dit Khiad en donnant une tape à une branche de sureau. N’empêche qu’elle observait le sous-bois aussi attentivement que Gaul.
Aucun des Aiels ne paraissait très tenté de poursuivre le chemin. Pas réticents, à proprement parler, et certainement pas saisis de crainte, mais nettement pas empressés. Perrin espérait déterminer un jour ce que les Aiels ressentaient à l’égard des Aes Sedai. Un de ces jours. Lui-même n’était pas particulièrement enthousiaste aujourd’hui.
« Allons voir vos Aes Sedai », dit-il d’un ton bourru à Maîtresse al’Vere.
La vieille infirmerie était encore plus délabrée qu’il ne s’en souvenait, un bâtiment sans étage et sans plan architectural défini dont les murs penchaient dangereusement, la moitié des pièces ouvertes au ciel, dont par l’une d’elles se dressait un tupelo de quarante pieds. La forêt la cernait de tous les côtés. Un épais filet de plantes grimpantes et de ronces serpentaient sur les parois, couvraient de verdure ce qui subsistait du toit de chaume ; il songea que c’était peut-être tout ce qui maintenait l’ensemble debout. La porte principale, pourtant, était dégagée. Il perçut une odeur de chevaux et un faible arôme de haricots et de jambon mais, chose curieuse, pas de fumée de bois.
Ils attachèrent leurs bêtes à des branches basses et suivirent Maîtresse al’Vere à l’intérieur, où des fenêtres drapées de lianes ne laissaient entrer qu’une faible clarté. La pièce de devant était grande et dépourvue de meubles, avec de la poussière dans les coins et quelques toiles d’araignée qui avaient échappé à un nettoyage manifestement précipité. Quatre rouleaux de couchage étaient installés par terre, avec des fontes de selle et des ballots soigneusement ficelés contre le mur et, dans l’âtre de pierre, une petite marmite lâchait les odeurs de nourriture en train de cuire malgré l’absence de feu. Une marmite plus petite semblait contenir de l’eau pour le thé, presque bouillante. Deux Aes Sedai les attendaient. Marine al’Vere plongea vivement dans une révérence et se lança dans une cascade nerveuse d’introductions et d’explications.
Perrin appuya le menton sur son arc. Il reconnaissait ces Aes Sedai. Vérine Mathwin, bien en chair, le visage carré, du gris striant ses cheveux bruns en dépit des joues lisses sans âge des Aes Sedai, appartenait à l’Ajah Brune et, comme toutes les Brunes, apparemment absorbée la moitié du temps dans la quête de connaissances, vieilles et oubliées ou modernes. Cependant, parfois, ses yeux noirs démentaient cette expression rêveuse et absente, comme à présent, où ils passaient à côté de Marine jusqu’à lui avec un regard perçant comme un clou. Elle était l’une des deux Aes Sedai en dehors de Moiraine dont il était certain qu’elles étaient au courant au sujet de Rand, et il se doutait qu’elle en savait davantage sur lui-même qu’elle ne s’en donnait l’air. Son regard reprit cette légère expression distraite tandis qu’elle écoutait Marine mais, pendant un instant, ce regard l’avait pesé sur la balance, incorporé dans ses propres plans. Il aurait à se montrer très prudent en sa présence.
L’autre, une svelte femme aux cheveux noirs, vêtue d’une tenue de cheval en soie vert sombre qui contrastait nettement avec la simple robe brune de Vérine, tachée d’encre aux manchettes, il ne lui avait jamais parlé et ne l’avait vue qu’une fois. Alanna Mosvani appartenait à l’Ajah Verte, si sa mémoire était bonne, et c’était une belle femme à la longue chevelure noire et aux yeux sombres pénétrants. Ses yeux se tournèrent aussi vers lui pendant qu’elle écoutait Marine. Quelque chose qu’avait dit Egwene lui revint. Il y a des Aes Sedai qui ne devraient rien savoir à propos de Rand et qui s’intéressent beaucoup trop à lui. Élaida par exemple, et Alanna Mosvani. Elles ne m’inspirent confiance ni l’une ni l’autre. Peut-être valait-il mieux suivre l’exemple d’Egwene jusqu’à preuve du contraire.
Il dressa l’oreille quand Marine annonça, encore sur un ton d’appréhension : « Vous demandiez de ses nouvelles, Vérine Sedai. Des nouvelles de Perrin, j’entends. Des trois garçons, mais Perrin en particulier. Vous l’amener paraissait la façon la plus simple de l’empêcher de se faire tuer. Le temps manquait vraiment pour le demander d’abord. Dites que vous comprenez…