— C’est bien de mon Mat, commenta Abell avec un petit rire.
— Peut-être vaut-il mieux qu’ils ne soient pas venus, dit Tam plus lentement, étant donné la présence des Trollocs. Et celle des Blancs Manteaux… » Il haussa les épaules. « Tu sais que les Trollocs sont de retour ? » Perrin hocha affirmativement la tête. « Cette Aes Sedai avait-elle raison ? Moiraine. En avaient-ils après vous, les trois garçons, le soir de cette Nuit de l’Hiver ? Avez-vous fini par découvrir pourquoi ? »
La Sœur Brune lui adressa un regard recommandant la prudence. Alanna était apparemment absorbée à fouiller dans ses sacs de selle, mais il pensa qu’elle écoutait maintenant. Pourtant ce n’est pas à cause d’elles deux qu’il hésita. Il ne voyait pas comment dire à Tam que son fils était capable de canaliser, que Rand était le Dragon Réincarné. Comment pouvait-il annoncer à quelqu’un une chose pareille ? À la place, il déclara : « Il vous faudra questionner Moiraine. Les Aes Sedai ne vous expliquent pas plus qu’elles n’y sont obligées.
— J’avais remarqué », répliqua Tarn d’un ton sarcastique.
L’une et l’autre Aes Sedai écoutaient sans aucun doute à présent et ne s’en cachaient pas. Alanna haussa un sourcil dans une mimique glaciale à l’adresse de Tam, et Abell changea de pied comme s’il pensait que Tarn y allait un peu fort, mais ce n’est pas un regard réprobateur qui suffisait pour déstabiliser Tam.
« Si nous allions bavarder dehors ? proposa Perrin aux deux hommes. J’ai besoin d’air. » Il voulait parler sans être écouté et observé par des Aes Sedai, mais il ne pouvait guère le dire.
Tam et Abell ne demandaient pas mieux et étaient peut-être aussi désireux que lui d’échapper à la surveillance de Vérine et d’Alanna, mais d’abord il y avait à régler la question des lapins qu’ils tendirent tous à Alanna.
« Nous avions l’intention d’en garder deux pour nous, dit Abell, mais vous avez plus de bouches à nourrir, semble-t-il.
— Ce n’est pas nécessaire. » La Sœur Verte donnait l’impression d’avoir déjà dit cela souvent.
« Nous aimons payer pour ce que nous recevons, répliqua Tam sur le même ton. Les Aes Sedai ont eu l’amabilité d’user d’un peu de Guérison pour nous, ajouta-t-il à l’adresse de Perrin, et nous voulons accumuler du crédit au cas où nous en aurions de nouveau besoin. »
Perrin hocha la tête. Il comprenait fort bien que l’on ne veuille pas accepter un cadeau d’Aes Sedai. « Le don d’une Aes Sedai cache toujours un piège », proclamait le vieux dicton. Eh bien, il savait que c’était vrai. Par contre, peu importait que l’on accepte le cadeau ou qu’on le paie ; les Aes Sedai réussissaient de toute façon à y insérer leur piège. Vérine le regardait avec un léger sourire comme si elle comprenait ce qu’il pensait.
Quand les trois hommes s’apprêtèrent à sortir, armés de leurs arcs, Faile se leva pour les suivre. Perrin secoua la tête à son adresse et, chose surprenante, elle se rassit. Il se demanda si elle n’était pas souffrante.
Après un arrêt pour que Tam et Abell admirent Steppeur et Hirondelle, ils s’engagèrent sous les arbres. Le soleil plongeait en biais vers l’ouest, allongeant les ombres. Ses aînés le plaisantèrent un peu sur sa barbe, mais ne soufflèrent mot de ses yeux. Curieusement, l’omission ne l’inquiéta pas. Il avait des sujets de tracas plus importants que de voir quelqu’un trouver ses yeux bizarres.
En réponse à Abell qui demandait si cette « chose-là » était pratique pour filtrer le bouillon, il frotta sa barbe et dit d’un ton neutre : « Faile l’aime bien.
— Oh-ho, répliqua Tam avec un petit rire. C’est la jeune femme, n’est-ce pas ? Elle a l’air pleine de feu, mon petit gars. Elle va te faire passer des nuits blanches à essayer de discerner où tu en es.
— Il n’y a qu’un moyen de s’y prendre avec cette sorte-là, commenta Abell en hochant la tête. Laisse-lui croire qu’elle mène la barque. De cette façon, quand c’est important et que ton avis diffère du sien, d’ici qu’elle se remette du choc tu auras arrangé les choses à ton goût et ce sera trop tard pour qu’elle obtienne que tu les changes à force de te harceler. »
Cela ressemblait étrangement, aux yeux de Perrin, à ce que Maîtresse al’Vere avait dit sur la manière de s’y prendre avec les hommes. Il se demanda si Abell et Marine avaient jamais confronté leurs opinions. Peu probable. Peut-être qu’essayer avec Faile en valait la peine. À ceci près qu’elle paraissait avoir gain de cause dans tous les cas.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. L’infirmerie était presque cachée par les arbres. Ils avaient besoin d’être loin des oreilles des Aes Sedai. Il écouta attentivement, respira à fond. Un pivert martelait un tronc d’arbre quelque part dans le lointain. Il y avait des écureuils dans les branches couvertes de feuilles au-dessus de leurs têtes et un renard était passé par là depuis peu avec sa proie, un lapin. En dehors d’eux trois, il n’y avait pas d’odeur humaine, rien qui révèle la présence d’un Lige qui se dissimule pour écouter. Peut-être était-il trop prudent mais, bonnes raisons ou non, il ne parvenait pas à digérer la coïncidence que ces deux Aes Sedai soient des femmes qu’il connaissait déjà, l’une en qui Egwene n’avait pas confiance et l’autre à qui lui-même n’était pas certain de se fier.
« Vous habitez ici ? demanda-t-il. Avec Vérine et Alanna ?
— Sûrement pas, répliqua Abell. Comment un homme pourrait-il dormir avec des Aes Sedai sous le même toit ? Ce qu’il en reste.
— Nous avions pensé que ce serait une bonne cachette, commenta Tam, mais ils étaient ici avant nous. J’imagine que ces Liges nous auraient tués tous les deux si Marine et quelques autres membres du Cercle des Femmes n’avaient pas été sur place à ce moment-là. »
Abell eut une grimace. « À mon avis, ce qui les en a empêchés, c’est que les Aes Sedai ont appris qui nous étions. Qui étaient nos fils, plutôt. Pour mon goût, elles témoignent de trop d’intérêt pour vous, les garçons. » Il hésita, tripotant son arc. « Cette Alanna a laissé échapper que vous étiez taveren. Tous les trois. J’ai entendu dire que les Aes Sedai ne peuvent pas mentir.
— Je n’en ai vu aucun signe chez moi, objecta Perrin en se forçant à sourire. Ni chez Mat. »
Tam lui jeta un coup d’œil comme il ne mentionnait pas Rand – il allait devoir apprendre à mieux mentir s’il voulait garder ses secrets et ceux des autres – mais ce que répliqua son aîné fut : « Peut-être est-ce simplement que tu ne sais pas quoi chercher. Comment se fait-il que tu voyages avec un Ogier et trois Aiels ?
— Le dernier colporteur que j’ai rencontré prétendait que des Aiels se trouvaient de ce côté-ci de l’Échiné du Monde, intervint Abell, mais je ne l’ai pas cru. Selon lui, il y avait des Aiels dans le Murandy, tenez-vous bien, ou peut-être dans l’Altara. Il n’était pas très sûr de l’endroit exact, mais loin du Désert des Aiels.
— Si j’ai ces compagnons de voyage, cela n’a pas de rapport avec être taveren, expliqua Perrin. Loial est un ami qui est venu pour m’aider. Gaul est aussi un ami, à mes yeux. Baine et Khiad accompagnent Faile, pas moi. C’est assez compliqué mais simplement dû au hasard. Rien à voir avec être taveren.
— Eh bien, quelle qu’en soit la raison, les Aes Sedai s’intéressent à vous, garçons, reprit Abell. Tam et moi, nous sommes allés jusqu’à Tar Valon, l’an dernier, à la Tour Blanche, pour essayer de découvrir où vous étiez. Nous avons eu du mal à en dénicher une qui admette qu’elle connaissait vos noms. La Gardienne des Chroniques nous a expédiés sur un bateau partant en aval, nos poches pleines d’or et nos têtes pleines de vagues assurances, presque avant que nous ayons eu le temps de lui tirer une révérence. L’idée que la Tour puisse utiliser Mat d’une façon ou d’une autre ne me plaît guère. »