Le soleil baissait. Quelques lumières apparaissaient déjà dans le village qui couvrait du haut en bas la colline avec des toits de chaume. L’unique toit de tuiles se tenait à la crête de cette colline, coiffant le Sanglier Blanc, l’auberge. Un autre soir, il y serait monté pour un gobelet de vin, malgré le silence inquiet qui s’abattait à la vue d’une cape blanche avec un soleil d’or rayonnant. Il buvait rarement, mais il était parfois content de se trouver parmi des gens autres que les Enfants ; au bout d’un certain temps, ils oubliaient jusqu’à un certain point sa présence et recommençaient à rire et bavarder entre eux. Un autre soir. Ce soir, il voulait être seul pour réfléchir.
De l’activité régnait autour des cent chariots ou plus, aux vives couleurs, rassemblés à moins d’un quart de lieue du pied de la colline, hommes et femmes vêtus de teintes encore plus éclatantes que celles de leurs chariots examinant les chevaux et les harnais, chargeant des choses qui se trouvaient çà et là dans le camp depuis des semaines. Apparemment, le Peuple Voyageur entendait se conformer à son nom, probablement dès l’aube.
« Farran ! » Le centenier trapu éperonna sa monture pour se rapprocher et Bornhald désigna d’un signe de tête la caravane des Tuatha’ans. « Informe le Chercheur que s’il désire emmener son peuple ailleurs, ils doivent s’en aller vers le sud. » Ses cartes indiquaient que la Taren n’était franchissable qu’à Taren-au-Bac, mais il avait commencé à apprendre à quel point elles étaient anciennes dès qu’il eut traversé la rivière. Personne ne quitterait les Deux Rivières pour peut-être prendre son unité au piège tant qu’il aurait la possibilité de l’empêcher. « Et, Farran ? Inutile d’utiliser les bottes ou les poings, oui ? Les paroles suffiront. Ce Raen a des oreilles.
— À vos ordres, Seigneur Bornhald. » Le centenier avait l’air seulement un peu contrarié. Il salua en portant à sa poitrine à hauteur du cœur sa main fermée recouverte d’un gantelet, fit pivoter son cheval en direction du camp des Tuatha’ans et fonça au galop. Cela ne lui plaisait pas, mais il obéirait. Quelque mépris qu’il avait pour le Peuple Voyageur, c’était un bon soldat.
La vue de son propre camp fournit à Bornhald un moment de fierté, les longues rangées bien nettes de tentes blanches coniques, les piquets d’attache pour les chevaux alignés avec précision. Même ici dans ce coin du monde abandonné de la Lumière, les Enfants restaient fidèles à eux-mêmes, ne se permettant aucun manquement à la discipline. Ce pays était abandonné de la Lumière. Les Trollocs le démontraient. S’ils incendiaient des fermes, cela signifiait seulement que quelques individus étaient purs. Quelques-uns. Les autres s’inclinaient et disaient « Oui, mon Seigneur », « Comme vous le désirez, mon Seigneur », puis n’en faisaient qu’à leur tête dès qu’il avait le dos tourné. De plus, ils cachaient une Aes Sedai. Leur deuxième jour sur la rive sud de la Taren, les Enfants avaient tué un Lige ; son manteau aux couleurs changeantes en était une bonne preuve. Bornhald détestait les Aes Sedai qui manigancent avec le Pouvoir Unique comme si avoir causé une fois la Destruction du Monde ne suffisait pas. Elles recommenceraient si on ne les en empêchait pas. Sa bonne humeur passagère disparut comme la neige de printemps.
Son regard chercha la tente où étaient enfermés les prisonniers sauf pour une brève période d’exercice chaque jour, un à la fois. Aucun n’essaierait de s’enfuir alors que cela impliquait de laisser les autres derrière. Non pas que cette fuite compterait plus d’une douzaine d’enjambées – un garde était posté à chaque extrémité de la tente et une douzaine de pas dans n’importe quelle direction amenaient à vingt autres Enfants – mais il voulait réduire au maximum les incidents. Un incident en amène d’autres. S’il devenait nécessaire de traiter durement les prisonniers, cela risquait de provoquer du ressentiment dans le village au point que des mesures seraient obligatoires pour y remédier. Byar était stupide. Lui – et d’autres, en particulier Farran – voulait soumettre les prisonniers à la question. Bornhald n’était pas un Inquisiteur et il n’aimait pas utiliser leurs méthodes. Et il n’avait pas l’intention non plus de laisser Farran approcher de ces jeunes filles, même si elles étaient des Amies du Ténébreux, comme Ordeith le prétendait.
Amis du Ténébreux ou pas, il avait de plus en plus conscience que tout ce qu’il voulait réellement c’était un seul Ami du Ténébreux. Plus que les Trollocs, plus que les Aes Sedai, il voulait Perrin Aybara. Il n’accordait guère de crédit aux prétentions de Byar que cet homme avait partie liée avec des loups, mais Byar avait expliqué assez clairement que Aybara avait conduit le père de Bornhald dans un piège tendu par des Amis du Ténébreux, avait conduit Geofram Bornhald à sa mort sur la Pointe de Toman aux mains des séides seanchans du Ténébreux et leurs alliées, les Aes Sedai. Peut-être, si aucun des Luhhan ne parlait bientôt, peut-être laisserait-il Byar en faire à sa tête avec le forgeron. Ou celui-ci craquerait ou ce serait sa femme quand elle y assisterait. L’un d’eux lui donnerait les moyens de trouver Perrin Aybara.
Quand il mit pied à terre devant sa tente, Byar était là qui l’attendait, raide et squelettique comme un épouvantail. Bornhald jeta un coup d’œil dégoûté vers un beaucoup plus petit rassemblement de tentes à l’écart des autres. Le vent soufflait de cette direction et il sentit l’odeur de l’autre camp. Ils ne tenaient pas propres leurs piquets d’attache, ni eux-mêmes. « Ordeith est de retour, semble-t-il, hein ?
— Oui, mon Seigneur Bornhald. » Byar s’interrompit et Bornhald le regarda d’un air interrogateur. « Ils signalent une escarmouche avec des Trollocs vers le sud. Deux morts. Six blessés, à ce qu’ils prétendent.
— Et qui sont les morts ? questionna Bornhald d’une voix posée.
— L’Enfant Joelin et l’Enfant Gomanes, mon Seigneur Bornhald. » Le visage aux joues creuses de Byar ne changea pas d’expression.
Bornhald retira lentement ses gantelets renforcés d’acier sur le dessus. Les deux qu’il avait envoyés accompagner Ordeith, pour voir ce qu’il faisait dans ses incursions vers le sud. Il prit soin de ne pas élever la voix. « Mes compliments à Maître Ordeith, Byar, et… Non ! Pas de compliments. Dites-lui, en propres termes, que je veux avoir ses os décharnés devant moi maintenant. Dites-le-lui, Byar, et amenez-le quand bien même vous devriez l’arrêter, lui et aussi ces scélérats dégoûtants qui déshonorent les Enfants de la Lumière. Allez. »
Bornhald retint sa colère jusqu’à ce qu’il soit à l’intérieur de sa tente, le pan formant porte rabattu, puis il balaya d’un revers de main les cartes et l’écritoire posées sur sa table pliante, avec un grondement furieux. Ordeith devait le prendre pour un imbécile. Deux fois il avait envoyé des hommes avec ce bougre et deux fois ils avaient été les seuls morts dans « une escarmouche avec des Trollocs » qui ne laissait à présenter aucun blessé parmi les autres. Toujours au sud. Cet individu était obsédé par le Champ d’Emond. Eh bien, lui-même aurait pu installer son camp là-bas, si ce n’était que pour… Inutile, maintenant. Il avait les Luhhan ici. Ils lui donneraient Perrin Aybara d’une manière ou d’une autre. La Colline-au-Guet était un bien meilleur emplacement s’il était obligé de se rendre rapidement à Taren-au-Bac. Les considérations militaires passaient avant les considérations personnelles.