Выбрать главу

« Pura. » La damane avait eu un autre nom quand elle était une de ces Aes Sedai exécrées, avant de tomber entre les mains des Seanchans, mais Suroth ne l’avait jamais su et ne s’en souciait pas. La femme en gris se tendit, mais ne leva pas la tête ; sa formation avait été particulièrement dure. « Je vais poser de nouveau la question, Pura. Comment la Tour Blanche commande-t-elle cet homme qui se prétend le Dragon Réincarné ? »

La damane remua légèrement la tête, assez pour lancer un coup d’œil effrayé à Taisa. Si sa réponse déplaisait, la sul’dam pouvait lui infliger de la souffrance sans remuer un doigt, au moyen de l’a’dam. « La Tour ne tenterait pas de commander un faux Dragon, Puissante Dame, répondit Pura d’une voix essoufflée. Elle le capturerait et le neutraliserait. »

Taisa adressa un regard interrogateur indigné à la Puissante Dame. La réponse avait esquivé la teneur de la question de Suroth, avait peut-être même impliqué qu’une personne du Sang avait proféré une contrevérité. Suroth esquissa de la tête un signe négatif, le mouvement d’un côté à l’autre le plus infinitésimal – elle n’avait pas envie d’attendre que la damane se remette de la correction – et Taisa inclina la sienne en marque d’acquiescement.

« Une fois encore, Pura, que savez-vous de l’assistance que les Aes Sedai… » – la bouche de Suroth se crispa sous la souillure de ce nom ; Alwhin émit un grognement de dégoût – « … que les Aes Sedai prêtent à cet homme ? Je vous avertis. Nos soldats ont combattu des femmes de la Tour, des femmes canalisant le Pouvoir, à Falme, alors ne tentez pas de le nier.

— Pura… Pura ne sait pas, Puissante Dame. » Il y avait un accent de sollicitation pressante dans la voix de la damane, et d’incertitude ; elle lança un autre coup d’œil affolé à Taisa. C’était visible qu’elle souhaitait désespérément être crue. « Peut-être… Peut-être que l’Amyrlin, ou l’Assemblée de la Tour… Non, elles ne le voudraient pas. Pura ne sait pas, Puissante Dame.

— L’homme peut canaliser », dit sèchement Suroth. La femme prosternée gémit, bien qu’elle eût entendu déjà Suroth prononcer ces mêmes mots. Les répéter noua l’estomac de Suroth, mais elle n’en laissa rien voir sur son visage. Peu de ce qui s’était produit à Falme avait été l’œuvre de femmes qui canalisaient ; une damane pouvait déceler cela, et la sul’dam portant son bracelet savait toujours ce que ressentait sa damane. Cela signifiait que ce devait être le fait de l’homme. Cela signifiait aussi qu’il était d’une puissance incroyable. Si puissant que Suroth se surprit une ou deux fois à se demander, avec une sensation de malaise, s’il n’était pas réellement le Dragon Réincarné. Cela ne se peut pas, se dit-elle avec fermeté. De toute manière, cela ne changeait rien à ses plans. « Il est impossible de croire que même la Tour Blanche laisserait un tel homme agir en toute liberté. Comment le dirige-t-on ? »

La damane gisait là en silence, le visage tourné vers le sol, les épaules secouées de tremblements, en train de pleurer.

« Répondez à la Puissante Dame ! » ordonna Taisa d’un ton cassant. Taisa ne bougea pas, mais Pura eut un hoquet de surprise, tressaillant comme si elle avait été frappée aux hanches. Un coup asséné par l’intermédiaire de l’a’dam.

« P-Pura n-ne sait pas. » La damane allongea une main avec hésitation dans un geste semblant destiné à toucher le pied de Suroth. « Je vous en prie. Pura a appris à obéir. Pura ne dit que la vérité. S’il vous plaît, ne punissez pas Pura. »

Suroth recula d’un pas souple, sans rien montrer de son irritation. D’avoir été contrainte à se déplacer par une damane. D’avoir failli être effleurée par quelqu’un capable de canaliser. Elle éprouvait le besoin de prendre un bain, comme si le contact avait été réellement établi.

Les yeux noirs de Taisa s’exorbitèrent d’indignation devant l’effronterie de la damane ; ses joues étaient pourpres de honte que ceci soit arrivé pendant qu’elle portait le bracelet de cette femme. Elle paraissait écartelée entre le désir de se prosterner à côté de la damane pour implorer pardon et celui de punir la damane illico. Alwhin, lèvres pincées, arborait un air de dédain, tous les traits de son visage exprimant que jamais ne survenait pareil incident quand elle-même portait un bracelet.

Suroth leva à peine un doigt, dans un petit geste que tout so’jhin connaissait depuis l’enfance, une indication d’avoir simplement à se retirer.

Alwhin hésita avant de le comprendre, puis tenta de masquer sa faute en s’en prenant avec âpreté à Taisa. « Emmenez cette… créature hors de la présence de la Haute et Puissante Dame Suroth. Et quand vous l’aurez punie, allez dire à Surela que vous avez autant d’autorité sur les personnes dont vous avez la charge que si vous n’aviez jamais encore porté le bracelet. Dites-lui qu’il faut vous… »

Suroth ferma son esprit à la voix d’Alwhin. Rien de tout cela n’avait été son ordre à l’exception du congé, mais les querelles entre sul’dams n’étaient pas dignes de son attention. Elle aurait aimé savoir si Pura réussissait à dissimuler quelque chose. Ses agents rapportaient des propos affirmant que les femmes de la Tour Blanche ne pouvaient pas mentir. Il avait été impossible de forcer Pura à proférer même un simple mensonge, à dire qu’une écharpe blanche était noire, cependant ce n’était pas assez pour être concluant. D’aucuns admettaient peut-être les larmes de la damane, ses protestations d’incapacité quoi que fasse la sul’dam, mais nul parmi ceux-là ne se serait levé pour mener à bien le Retour. Il se pouvait que Pura ait encore une réserve de volonté, soit assez intelligente pour essayer de se servir de la conviction qu’elle était incapable de mentir. Aucune des femmes à qui avait été passé le collier sur le continent n’était foncièrement obéissante, digne de confiance, comme les damanes amenées du Seanchan. Qui saurait dire quels secrets se cachaient dans le sein de quelqu’un qui se qualifiait d’Aes Sedai ?

Pas pour la première fois, Suroth regretta de ne pas avoir l’autre Aes Sedai qui avait été capturée sur la Pointe de Toman. Avec deux à questionner, les chances de déceler mensonges et dérobades auraient été meilleures. C’était un regret inutile. L’autre était peut-être morte, noyée en mer, ou exposée à la Cour des Neuf Lunes. Certains des navires que Suroth n’était pas parvenue à rassembler devaient avoir réussi la traversée de retour de l’autre côté de l’océan, et l’un d’eux transportait peut-être bien cette femme.

Elle-même avait dépêché un navire porteur de rapports soigneusement rédigés, depuis près de six mois à présent, dès qu’elle avait affermi son autorité sur les Avant-Courriers, avec un capitaine et un équipage issus de familles qui avaient servi la sienne depuis que Luthair Paendrag s’était proclamé empereur, près de mille ans auparavant. Faire partir ce navire avait été un coup risqué, car l’impératrice pouvait renvoyer quelqu’un pour la remplacer. Ne pas faire partir ce navire en aurait été un plus risqué encore, cependant ; seule une victoire totale, écrasante, l’aurait alors sauvée. Et peut-être même pas. L’Impératrice était donc au courant de Falme, au courant du désastre qui avait frappé Turak et de l’intention qu’avait Suroth de poursuivre leur mission. Mais que pensait-elle de ces nouvelles, et que faisait-elle à leur sujet ? C’était un sujet d’inquiétude bien plus grand qu’aucune damane, quoi qu’elle ait été avant qu’on lui mette un collier.