Pour la millième fois, il se demanda pourquoi le Seigneur Capitaine Commandant l’avait envoyé ici. Les gens n’étaient apparemment pas différents de ceux qu’il avait vus ailleurs dans cent endroits. À part que seuls les habitants de Taren-au-Bac se montraient enthousiastes pour se débarrasser de leurs propres Amis du Ténébreux. Les autres regardaient avec une obstination morose quand le Croc du Dragon était griffonné sur une porte. Un village connaissait toujours ses indésirables ; il était toujours prêt à se purifier, avec un peu d’encouragement, et les Amis du Ténébreux se trouvaient à coup sûr balayés en même temps que ceux dont il souhaitait le départ. Pas ici, par contre. Le dessin noir d’un croc aigu sur une porte aurait aussi bien pu être du blanc de chaux badigeonné de frais pour tout l’effet réel qu’il avait. Et les Trollocs ? Pedron Niall était-il au courant que les Trollocs arriveraient quand il avait rédigé ces ordres ? Comment l’aurait-il su ? Mais alors pourquoi avait-il envoyé assez d’Enfants de la Lumière pour mater une petite rébellion ? Et pourquoi, au nom de la Lumière, le Seigneur Capitaine Commandant lui avait-il infligé la présence d’un fou homicide ?
La porte de la tente se rabattit de côté et Ordeith entra d’un pas conquérant. Son beau surcot gris était brodé d’argent, mais couvert de taches. Son cou décharné était sale aussi ; saillant de son col, il lui donnait l’air d’une tortue. « Bonne soirée à vous, mon Seigneur Bornhald. Une agréable bonne soirée et splendide. » L’accent de Lugard était prononcé aujourd’hui.
« Qu’est-il arrivé à l’Enfant Joelin et à l’Enfant Gomanes, Ordeith ?
— Une chose vraiment terrible, mon Seigneur. Quand nous avons rencontré les Trollocs, l’Enfant Gomanes avec bravoure… » Bornhald le frappa en plein visage avec ses gantelets. L’homme osseux chancela, porta une main à sa lèvre fendue, examina le rouge sur ses doigts. Le sourire de sa face n’était plus moqueur. Il était vipérin. « Oubliez-vous qui a signé ma commission, petit seigneur ? Que je dise un mot et Pedron Niall vous pendra avec les tripes de votre mère après vous avoir tous les deux écorchés vifs.
— C’est-à-dire si vous êtes en vie pour dire ce mot, hein ? »
Ordeith gronda, se ramassant sur lui-même comme une bête sauvage, des bulles de salive aux lèvres. Il s’ébroua avec lenteur, se redressa lentement. « Nous devons oeuvrer ensemble. » L’accent de Lugard avait disparu, remplacé par un ton plus imposant, plus autoritaire. Bornhald préférait la voix sarcastique avec l’accent du Lugard au mépris légèrement mielleux, à peine voilé dans celle-ci. « L’Ombre est partout autour de nous ici. Pas seulement les Trollocs et les Myrddraals. Ce sont les moins importants. Trois ont été engendrés ici, des Amis du Ténébreux destinés à bouleverser le monde, leur naissance programmée par le Ténébreux depuis mille ans ou davantage. Rand al’Thor. Mat Cauthon. Perrin Aybara. Vous connaissez leurs noms. En cet endroit ont été déchaînées des forces qui dévasteront le monde. Des créatures de l’Ombre parcourent la nuit, corrompant le cœur des hommes, empoisonnant leurs rêves. Fouaillez ce pays. Fouaillez-le et ils viendront. Rand al’Thor. Mat Cauthon. Perrin Aybara. » Il prononça le dernier nom d’une façon presque caressante.
Bornhald reprit son souffle avec peine. Il ignorait comment Ordeith avait découvert ce qu’il voulait ici ; un jour, le personnage avait simplement révélé qu’il savait. « J’ai couvert ce que vous aviez fait à la ferme Aybara…
— Fouaillez-les. » Il y avait une note de démence dans cette voix imposante, et de la sueur sur le front d’Ordeith. « Écorchez-les et les trois viendront. »
Bornhald força sa propre voix. « Je l’ai couvert parce que j’y étais obligé. » Il n’avait pas eu le choix. Si la vérité avait été révélée, il aurait eu affaire à davantage que des regards moroses. La dernière chose dont il avait besoin était une révolte ouverte en plus des Trollocs. « Mais je n’excuserai pas le meurtre d’Enfants de la Lumière. Vous m’entendez ? Que faites-vous donc que vous avez besoin de cacher aux Enfants ?
— Doutez-vous que l’Ombre soit prête à tout ce qui est nécessaire pour me barrer la route ?
— Quoi ?
— En doutez-vous ? » Ordeith se pencha en avant, l’air concentré. « Vous avez vu les Hommes Gris. »
Bornhald hésita. Cinquante des Enfants autour de lui, au milieu de la Colline-au-Guet, et personne n’avait remarqué les deux avec leurs poignards. Il avait eu les yeux posés sur eux et ne les avait pas vus. Jusqu’à ce qu’Ordeith les tue tous les deux. Le maigre petit bonhomme s’était acquis à cause de cela une considération énorme. Plus tard, Bornhald avait enterré profondément les poignards. Ces lames avaient paru être en acier mais y toucher brûlait comme du métal fondu. La première terre jetée dessus dans la fosse avait sifflé et émis de la vapeur. « Vous croyez qu’ils en avaient après vous ?
— Oh, oui, mon Seigneur Bornhald. Après moi. N’importe quoi pour m’annihiler. L’Ombre elle-même veut m’annihiler.
— Cela n’explique toujours pas l’assassinat…
— Je dois faire ce que je fais en secret. » C’était un murmure, presque un sifflement. « L’Ombre peut entrer dans l’esprit des humains pour me trouver, entrer dans les pensées et les rêves des hommes. Aimeriez-vous mourir dans un rêve ? Cela peut arriver.
— Vous êtes… fou.
— Donnez-moi les coudées franches et je vous donnerai Perrin Aybara. Voilà ce que requièrent les ordres de Pedron Niall. Laissez-moi les mains libres et je placerai Perrin Aybara dans les vôtres. »
Bornhald resta longtemps silencieux. « Je ne veux pas vous regarder, finit-il par dire. Sortez. »
Quand Ordeith fut parti, Bornhald frissonna. Qu’est-ce que le Seigneur Capitaine Commandant mijotait avec cet homme ? Mais si cela mettait Perrin Aybara en son pouvoir… Jetant ses gantelets, il commença à fourrager dans ses affaires. Quelque part il avait une gourde d’eau-de-vie.
L’homme qui se faisait appeler Ordeith, qui pensait même parfois à lui-même comme étant Ordeith, se faufila furtivement entre les tentes des Enfants de la Lumière, observant avec défiance les hommes aux manteaux blancs. Des outils utiles, des instruments ignorants, mais à qui il ne fallait pas se fier. En particulier Bornhald ; peut-être faudrait-il se débarrasser de celui-là, s’il devenait trop gênant. Byar serait beaucoup plus facile à manipuler. Mais pas encore. D’autres choses étaient plus importantes. Quelques soldats inclinèrent respectueusement la tête quand il passa. Il leur montra les dents dans ce qu’ils prirent pour un sourire amical. Des ustensiles, et des imbéciles.
Ses yeux parcoururent d’un regard rapide et avide la tente contenant les prisonniers. Ils pouvaient attendre. Pour un moment encore. Un petit peu plus longtemps. Ils n’étaient que des hors-d’œuvre, de toute façon. Un appât. Il aurait dû se retenir à la ferme Aybara, mais Conway Aybara lui avait ri au nez et Joslyne l’avait traité de petit idiot à l’esprit mal tourné pour avoir dit que son fils était un Ami du Ténébreux. Eh bien, ils avaient appris ce qu’il en coûtait, hurlant, brûlant. Malgré lui, il ricana sous cape. Des hors-d’œuvre.
Il sentait quelque part là-bas, dans le sud, vers le Champ d’Emond, un de ceux qu’il haïssait. Lequel ? Peu importait. Rand al’Thor était le seul qui comptait vraiment. Il l’aurait su si c’était al’Thor. La rumeur ne l’avait pas encore attiré, mais elle y réussirait. Ordeith frissonna de désir. Elle devait y parvenir. Il fallait propager d’autres récits en dépit des sentinelles de Bornhald à Taren-au-Bac, d’autres nouvelles des ravages subis par les Deux Rivières, qui iraient jusqu’aux oreilles de Rand al’Thor et s’imprimeraient dans son cerveau comme au fer rouge. D’abord al’Thor, puis la Tour, pour ce dont ils l’avaient dépouillé. Il récupérerait tout ce qui lui revenait de droit. Les choses s’étaient déroulées avec la précision d’une belle horloge, même avec Bornhald se mettant en travers, jusqu’à ce qu’apparaisse cet autre avec ses Hommes Gris. Ordeith frotta ses doigts osseux à travers ses cheveux graisseux. Pourquoi ses rêves ne pouvaient-ils au moins lui appartenir ? Il n’était plus une marionnette, manipulée de-ci de-là par des Myrddraals et des Réprouvés, par le Ténébreux lui-même. C’est lui qui tirait les fils à présent. On ne pouvait pas l’arrêter, on ne pouvait pas le tuer.