« Rien ne peut me tuer, marmotta-t-il avec une mine farouche. Pas moi. J’ai survécu depuis les Guerres Trolloques. » Du moins une partie de lui-même. Il eut un rire aigu, percevant une note de folie dans ce rire saccadé, le reconnaissant, ne s’en souciant pas.
Un jeune officier des Blancs Manteaux le regarda en fronçant les sourcils. Cette fois, les dents découvertes d’Ordeith ne ressemblaient en rien à un sourire et le garçon aux joues duveteuses eut un mouvement de recul. Ordeith poursuivit sa route rapide dans un traînement furtif des pieds.
Des mouches bourdonnaient autour de ses tentes à lui et des yeux méfiants moroses fuyaient les siens. Par contre, les épées étaient tranchantes et l’obéissance instantanée et aveugle. Bornhald pensait que ces hommes étaient encore les siens. Pedron Niall le croyait aussi, croyait qu’Ordeith était sa créature docile. Les imbéciles.
Repoussant d’une saccade le rabat de sa tente, Ordeith entra pour examiner son prisonnier, écartelé entre deux piquets assez robustes pour retenir un attelage tirant un chariot. Une forte chaîne d’acier vibra quand il la vérifia, mais il avait calculé combien il en fallait, puis avait doublé le compte. Une bonne chose. Une boucle de moins et ces solides anneaux d’acier se seraient rompus.
Avec un soupir, il s’assit au bord de son lit. Les lampes étaient déjà allumées, plus d’une douzaine, ne laissant aucun coin d’ombre nulle part. L’intérieur de la tente était aussi clair qu’en plein midi. « Avez-vous réfléchi à ma proposition ? Acceptez et vous partez librement. Refusez… je sais comment faire souffrir votre espèce. Je peux vous faire hurler le temps d’une agonie qui n’en finit pas. À jamais agonisant, à jamais hurlant. »
Les chaînes tintèrent sous l’effet d’une secousse ; les pieux profondément enfoncés dans le sol craquèrent. « Très bien. » La voix du Myrddraal résonnait comme de la peau de serpent desséchée qui s’effrite. « J’accepte. Relâchez-moi. »
Ordeith sourit. L’autre le prenait pour un idiot. Il apprendrait. Eux tous apprendraient. « D’abord, régler la question de… dirons-nous, des conventions et de l’accord. » À mesure qu’il parlait, le Myrddraal commença à être baigné de sueur.
32
Des Questions qui se posent
« Il ne faut pas que nous tardions à partir pour la Colline-au-Guet, annonça Vérine le lendemain matin, alors qu’au-dehors le soleil levant ne donnait encore au ciel qu’une couleur de perle, ne lambinez donc pas. » Perrin leva les yeux de son porridge froid et croisa un regard ferme ; l’Aes Sedai comptait bien être obéie sans discussion. Au bout d’un instant, elle ajouta d’un air pensif : « N’allez pas vous imaginer que cela implique mon aide pour réaliser n’importe quelle folie. Vous êtes un jeune homme qui trompe son monde. Ne vous avisez pas de me jouer des tours. »
Tam et Abell s’arrêtèrent la cuillère à mi-chemin de la bouche et échangèrent un regard surpris ; manifestement, ils étaient allés de leur côté et les A es Sedai d’un autre jusqu’à présent. Au bout d’un instant, ils se remirent à manger, toutefois avec une expression soucieuse. Ils se gardèrent d’élever des objections. Tomas, sa cape de Lige déjà rangée dans ses fontes, dardait sur eux – et sur Perrin – un regard fixe, le visage dur, comme s’il s’attendait à des protestations et entendait les étouffer dans l’œuf. Les Liges exécutaient ce qui était nécessaire pour qu’une Aes Sedai en fasse à sa volonté.
Elle avait l’intention d’intervenir, bien sûr – les Aes Sedai n’y manquaient jamais – cependant qu’elle soit là où il pouvait la voir valait mieux que la laisser derrière son dos. Éviter complètement de se trouver enchaîné dans des complications d’Aes Sedai était pratiquement impossible quand elles décidaient de se mêler de quelque chose ; le seul parti à prendre était de tenter de les utiliser en même temps qu’elles vous utilisaient, d’être sur ses gardes et d’espérer pouvoir s’esquiver à temps si elles étaient résolues à vous fourrer la tête la première, comme un furet, dans un terrier de lapin. Parfois, le terrier se révélait celui d’un blaireau, ce qui était pénible pour le furet.
« Vous seriez aussi la bienvenue », dit-il à Alanna, mais elle lui adressa un regard glacial qui lui cloua le bec tout net. Elle avait dédaigné le porridge et se tenait près d’une des fenêtres voilées par des plantes grimpantes, regardant à travers cet écran feuillu.
Il était incapable de déterminer si elle appréciait son projet d’une expédition de reconnaissance. Déchiffrer ce qu’elle pensait semblait presque impossible. Les Aes Sedai étaient censées incarner la sérénité en personne, une sérénité imperturbable, et c’était le cas pour elle, mais Alanna se livrait à des éclats de colère ou lançait des traits d’humour alors qu’on y était le moins préparé, comme des éclairs de chaleur qui crépitent et disparaissent aussitôt. À certains moments, elle le regardait de telle façon que si elle n’avait pas été une Aes Sedai il aurait cru qu’elle l’admirait. À d’autres, il aurait aussi bien pu être un mécanisme complexe quelconque qu’elle songeait à démonter pour découvrir comment il fonctionnait. Même Vérine lui damait le pion sur ce plan-là ; la plupart du temps elle était carrément indéchiffrable. Déroutant, à l’occasion, mais du moins n’avait-il pas à se demander si elle allait savoir comment rajuster ses pièces pour le reconstituer.
Il aurait aimé pouvoir faire rester Faile ici – ce n’était pas la même chose que la tenir à l’écart, l’idée était qu’elle soit à l’abri des Blancs Manteaux – mais elle avait cette façon obstinée de serrer les mâchoires et une lueur menaçante dans ses yeux en amande. « Je me réjouis d’avance de voir un peu de ton pays. Mon père élève des moutons. » Elle avait un ton résolu, elle n’allait pas rester, sauf s’il l’attachait.
Pendant un instant, il fut près d’envisager cette solution. D’autre part, le danger des Blancs Manteaux ne devait pas être tellement grand ; il avait seulement l’intention aujourd’hui de jeter un coup d’œil. « Je le croyais marchand, dit-il.
— Il élève aussi des moutons. » Des taches rouges s’épanouirent sur ses joues ; peut-être que son père était un homme pauvre et nullement un marchand. Il ne comprenait pas pourquoi elle racontait des craques mais, si elle en avait envie, il n’essaierait pas de la contrer. Gênée ou pas, elle ne paraissait quand même pas moins décidée à imposer sa volonté.
Il se rappela la méthode de Maître Cauthon. « Je ne sais pas ce que tu en verras. Quelques fermes sont peut-être occupées à tondre, je suppose. Probablement pas différemment de chez ton père. En tout cas, je serai content de ta compagnie. » La stupéfaction peinte sur sa figure quand elle se rendit compte qu’il ne discuterait pas valait presque l’inquiétude causée par sa venue avec lui. Peut-être Abell avait-il la bonne recette.
Avec Loial, ce fut une autre paire de manches.
« Mais je tiens à en être, protesta l’Ogier quand il s’entendit annoncer qu’il ne le pouvait pas. Je tiens à aider, Perrin.