Toutefois, l’impératrice n’était pas au courant de tout. Le pire ne pouvait être confié à un messager, si loyal qu’il soit. Il ne devait être transmis que par les lèvres de Suroth directement à l’oreille de l’impératrice, et Suroth avait pris ses précautions pour que cela reste ainsi. Il ne demeurait que quatre encore en vie qui connaissaient ce secret, et deux sur ces quatre n’en parleraient jamais à quiconque, pas de leur plein gré. Seules trois morts pourraient le celer plus sûrement.
Suroth se rendit compte qu’elle avait murmuré cette dernière phrase de façon audible seulement lorsqu’Alwhin commenta : « Et cependant la Puissante Dame a besoin de ces trois en vie. » Cette femme avait dans sa posture une humble souplesse appropriée, jusqu’à cette astuce d’avoir les yeux baissés de telle façon qu’ils parvenaient à guetter le moindre signe de Suroth. Sa voix était humble, aussi. « Qui sait, Puissante Dame, ce que l’impératrice – puisse-t-elle vivre à jamais ! – déciderait si elle était mise au courant d’une tentative pour lui cacher un tel renseignement ? »
Au lieu de répondre, Suroth esquissa de nouveau le minuscule geste signifiant qu’il fallait se retirer. De nouveau, Alwhin hésita – cette fois, ce devait être simple répugnance à se retirer ; pour qui se prend-elle ! – avant de s’incliner profondément et de sortir à reculons hors de la présence de Suroth.
Avec un effort, Suroth retrouva son calme. La sul’dam et les deux autres représentaient un problème qu’elle ne pouvait pas présentement résoudre, mais la patience était une nécessité pour le Sang. Ceux qui en manquaient risquaient fort de finir dans la Tour aux Corbeaux.
Sur la terrasse, les serviteurs agenouillés se penchèrent insensiblement en avant pour être prêts quand elle apparut de nouveau. Les soldats continuèrent leur surveillance pour qu’elle ne soit pas dérangée. Suroth reprit sa place devant la balustrade, cette fois les yeux tournés vers le large, vers le continent qui se trouvait à des centaines de milles à l’est.
Être celle qui menait avec succès les Avant-Courriers, celle qui commençait le Retour, attirerait beaucoup d’honneurs. Peut-être même une adoption dans la famille de l’impératrice, encore que ce soit un honneur non dépourvu de complications. Etre aussi celle qui a capturé ce Dragon, qu’il soit faux ou réel, avec les moyens de maîtriser son pouvoir inimaginable…
Mais si – mais quand je le prendrai, le donnerai-je à l’Impératrice ? Voilà la question.
Ses ongles longs recommencèrent leur cliquetis rythmé sur la large tablette de pierre de la balustrade.
2
Tourbillons dans le Dessin
Il soufflait vers l’intérieur des terres son haleine brûlante, le vent nocturne, traversant en direction du nord l’immense delta appelé les Doigts du Dragon, labyrinthe sinueux de chemins d’eau larges ou étroits, certains obstrués par des cultellaires, ces herbes coupantes en forme de lame de couteau. De vastes plaines de roseaux séparaient des groupes d’îles basses couvertes d’arbres aux racines en partie aériennes semblables à des pattes d’araignée que l’on ne trouvait nulle part ailleurs. Finalement le delta s’ouvrait à ce qui l’avait créé, le fleuve Érinin, dont l’imposante étendue était piquetée de lumières émanant des lampes fixées à l’avant de petites barques pratiquant la pêche à feu, la pêche au lamparo. De temps en temps, barques et lumières oscillaient soudain follement dans une danse inattendue et des vieux pêcheurs parlaient entre leurs dents de choses malfaisantes passant dans la nuit. Les jeunes riaient, mais ils remontaient les filets avec plus de vigueur aussi, pressés de rentrer chez eux et de ne pas rester dans le noir. Les récits disaient que le mal ne peut franchir votre seuil à moins que vous ne l’invitiez à entrer. C’est ce que prétendaient les récits. Mais dehors dans l’obscurité…
La dernière senteur de sel avait disparu quand le vent atteignit la grande cité de Tear, juste au bord du fleuve, où des boutiques et des auberges au toit de tuiles côtoyaient les tours de hauts palais qui luisaient au clair de lune. Toutefois, aucun palais n’était moitié aussi grand que la masse monumentale, presque une montagne, qui s’étendait du cœur de la ville jusqu’au bord de l’eau. La Pierre de Tear, forteresse de légende, la plus ancienne citadelle de l’humanité, érigée dans les derniers jours de la Destruction du Monde. Tandis que nations et empires naissaient et tombaient, étaient remplacés et disparaissaient de nouveau, la Pierre tenait bon. C’était le roc sur lequel des armées avaient brisé leurs lances, leurs épées et leur cœur pendant trois mille ans. Et tout au long de cette période jamais elle n’avait cédé devant les armes d’envahisseurs. Jusqu’à présent.
Les rues de la ville, les tavernes et les auberges étaient quasiment vides dans l’obscurité chaude et humide, les gens restant prudemment dans leurs propres murs. Qui était maître de la Pierre était maître de Tear, ville et nation. Ainsi en avait-il toujours été, et les citoyens de Tear l’acceptaient toujours. De jour, ils acclamaient leur nouveau seigneur avec enthousiasme comme ils avaient acclamé l’ancien ; de nuit, ils se serraient les uns contre les autres, secoués de frissons en dépit de la chaleur quand le vent balayait leurs toits dans un mugissement pareil aux voix de mille pleureurs en train de se lamenter. D’étranges espoirs nouveaux s’agitaient dans leurs têtes, des espoirs que nul dans Tear n’avait osé nourrir depuis cent générations, des espoirs mêlés de peurs aussi anciennes que la Destruction.
Le vent cinglait la longue bannière blanche reflétant le clair de lune au-dessus de la Pierre comme s’il essayait de l’arracher. Sur toute sa longueur ondulait majestueusement une silhouette ressemblant à un serpent doté de pattes, avec une crinière dorée de lion et des écailles écarlates et or, qui avait l’air insensible au vent. Bannière de prophétie, espérée et redoutée. Bannière du Dragon. Du Dragon Réincarné. Annonciatrice du salut du monde et présage d’une autre Destruction à venir. Comme dépité par un tel défi, le vent se ruait contre les rudes murailles de la Pierre. La Bannière du Dragon flottait dans la nuit sans s’en soucier, attendant de plus furieuses tempêtes.
Dans une chambre située plus qu’à mi-hauteur de la face sud de la Pierre, Perrin était assis sur le coffre au pied de son lit à baldaquin et regardait la jeune fille brune aller et venir comme un ours en cage. Il y avait une trace de circonspection dans ses yeux dorés. D’habitude, Faile badinait avec lui, parfois tournait un peu en ridicule avec gentillesse ses manières posées ; ce soir, elle n’avait pas prononcé dix mots depuis qu’elle avait franchi le seuil de la porte. Il sentait le parfum des pétales de rose qui avaient été disséminés dans ses vêtements après leur nettoyage, ainsi que l’odeur qui émanait d’elle-même. Et dans le très faible relent de fraîche transpiration il décelait de la nervosité. Faile n’était presque jamais nerveuse. Se demander pourquoi elle l’était maintenant lui déclencha entre les épaules une démangeaison qui n’avait rien à voir avec la chaleur de la nuit. Les panneaux étroits de sa jupe divisée en deux faisaient un doux frou-frou à chacune de ses enjambées.