Выбрать главу

Il traîna vivement l’homme inconscient qu’il adossa contre la paroi d’une tente avec l’espoir que personne ne le découvrirait de sitôt, le dépouilla de sa cape blanche, puis lui lia les mains et les pieds avec les cordes d’arc de rechange qu’il avait. Un mouchoir trouvé dans la poche du gaillard servit de bâillon. Pas très propre, mais c’était sa faute pleine et entière. Faisant passer son arc pardessus sa tête, Perrin drapa la cape sur ses épaules. Si quelqu’un d’autre les apercevait, on le prendrait peut-être pour un des leurs. La cape avait un nœud doré marquant un rang sous le soleil rayonnant. Un officier. Encore mieux.

Il avançait maintenant entre les tentes ouvertement, et vite. Dissimulé ou pas, ce gaillard pouvait être découvert d’un instant à l’autre et l’alarme donnée. Faile courait à son côté comme son ombre, inspectant le camp avec autant de vigilance que lui, en quête de signes de vie. Les ombres mouvantes projetées par la lune obscurcissaient les espaces entre les tentes même pour ses yeux à lui.

En approchant de la tente-prison, il ralentit, afin de ne pas alerter les sentinelles ; un homme en cape blanche se tenait à cette extrémité et la pointe luisante de la lance d’un autre se dressait au-dessus du toit pointu de la tente.

Soudain, cette pointe disparut. Pas un bruit. Elle tomba simplement.

Le temps d’un battement de cœur, deux taches obscures se transformèrent subitement en Aiels voilés, aucun des deux assez grands pour être Gaul. Avant que le garde ait réagi, l’une des Vierges bondit et lui asséna un pied en plein visage. Il s’affaissa sur les genoux et l’autre Vierge pivota sur elle-même, ajoutant son propre coup de pied. Le garde s’effondra comme un sac de farine. Se ramassant sur elles-mêmes, les Vierges inspectèrent les alentours, lance en arrêt, pour vérifier si elles avaient alerté quelqu’un.

À la vue de Perrin en cape blanche, elles faillirent l’attaquer, jusqu’à ce qu’elles repèrent Faile. L’une secoua la tête et murmura à l’autre, qui eut l’air de rire sous cape.

Perrin se remontra qu’il ne devrait pas éprouver de contrariété, mais d’abord Faile le sauvait de la mort par strangulation et maintenant elle lui évitait d’avoir le foie transpercé d’un coup de lance. Pour quelqu’un qui était censé conduire une opération de secours, jusqu’ici il se montrait vraiment brillant.

Rejetant de côté la porte de la tente, il passa la tête à l’intérieur où régnait une pénombre encore plus épaisse qu’au-dehors. Maître Luhhan dormait couché en travers de l’entrée de la tente, les femmes blotties ensemble au fond. Perrin plaqua une main sur la bouche de Haral Luhhan et, quand celui-ci ouvrit brusquement les paupières, plaça un doigt devant ses propres lèvres. « Réveillez les autres, dit Perrin à voix basse. Sans bruit. Nous vous emmenons hors d’ici. » Une lueur apparut dans les yeux de Maître Luhhan, témoignant qu’il le reconnaissait, et il acquiesça d’un signe de tête.

Sortant à reculons de la tente, Perrin dépouilla de sa cape la sentinelle étendue à terre. L’homme respirait toujours – le souffle rauque et jaillissant d’un nez complètement cassé avec un glouglou de bulles – mais d’être manipulé ne le tira pas de l’inconscience. Ils devaient se hâter maintenant. Gaul était là, avec la cape de l’autre sentinelle. Les trois Aiels observaient prudemment les autres tentes. Faile dansait pratiquement sur place dans son impatience.

Quand Maître Luhhan fit sortir son épouse et les autres femmes, tous sondant avec nervosité les parages au clair de lune, Perrin drapa en hâte une des capes autour du forgeron. Ce n’était pas à sa taille et de loin – Haral Luhhan semblait avoir été fabriqué avec trois troncs d’arbre – mais il fallait s’en contenter. L’autre cape alla envelopper Alsbet Luhhan. Elle n’était pas aussi massive que son mari, cependant elle rivalisait encore pour la carrure avec la plupart des hommes. Son visage rond exprima d’abord la surprise, puis elle hocha la tête ; elle retira à la sentinelle à terre son casque conique et s’en coiffa, l’enfonçant avec vigueur par-dessus sa tresse épaisse. Les deux sentinelles, ils les ligotèrent et les bâillonnèrent avec des bandes découpées dans une couverture, puis les déposèrent dans la tente.

Repartir discrètement par le chemin pris en venant était impossible ; Perrin l’avait su dès le début. Même si Maître et Maîtresse Luhhan avaient su se déplacer assez silencieusement – ce dont il doutait – Bode et Eldrin se serraient l’une contre l’autre sous le coup de cette incroyable délivrance. Seuls les doux murmures de leur mère les empêchaient de fondre déjà en larmes de soulagement. Il l’avait prévu. Des chevaux étaient nécessaires, à la fois pour s’éloigner vite du camp et pour emporter tout le monde ensuite. Il y avait des chevaux à l’attache aux piquets.

Les Aiels les précédaient tels des fantômes, il suivait avec Faile, les Cauthon venaient derrière, Haral et Alsbet fermaient la marche. Aux yeux indifférents d’un passant, du moins, ils avaient l’air de trois Blancs Manteaux escortant quatre femmes.

Les chevaux à l’attache étaient gardés, mais seulement sur le côté opposé aux tentes. En somme, pourquoi les garder contre les hommes qui les montaient ? Cela rendrait certes plus aisée la tâche de Perrin. Ils n’eurent qu’à se diriger vers l’alignement de chevaux le plus proche des tentes, chaque animal maintenu en place par un simple hackamore, et en détachèrent chacun un, sauf les Aiels. La partie la plus difficile fut de hisser Maîtresse Luhhan à califourchon ; Perrin et Maître Luhhan durent s’y mettre à eux deux, tandis qu’elle ne cessait de tenter de rabattre sa jupe pour couvrir ses genoux. Natti et ses filles se débrouillèrent sans peine pour enfourcher leurs montures, ainsi que Faile bien sûr. Les sentinelles censées surveiller les chevaux continuaient leurs rondes cadencées, annonçant l’une et l’autre que rien ne se passait dans la nuit.

« Quand j’en donnerai l’ordre », commença Perrin et quelqu’un dans le camp proféra un appel, puis le proféra de nouveau plus fort, un cor résonna et des soldats jaillirent des tentes en criant. Qu’ils aient découvert la fuite des prisonniers ou l’homme inanimé qui l’avait attaqué, peu importait. « Suivez-moi ! s’exclama Perrin en enfonçant ses talons dans les flancs du hongre noir qu’il avait choisi. En route ! »

Ce fut une fuite éperdue, mais il s’efforça d’avoir l’œil sur tous. Maître Luhhan était presque aussi mauvais cavalier que son épouse, les deux rebondissaient de-ci de-là, bien près de tomber tandis que leurs chevaux galopaient. Bode ou bien Eldrin criait à pleins poumons, d’excitation ou de terreur. Par chance les sentinelles ne s’attendaient pas à des ennuis à l’intérieur du camp. Un homme en cape blanche qui sondait la pénombre se retourna juste à temps pour se rejeter hors du chemin des chevaux lancés à fond de train, avec un cri presque aussi aigu que ceux de la petite Cauthon. D’autres cors retentirent derrière eux et des appels qui avaient nettement la sonorité de commandements martelèrent la nuit, bien avant qu’ils atteignent le couvert du petit bois. Qui n’offrait guère d’abri à présent.

Tam avait tout son monde à cheval comme Perrin l’avait demandé. Ou ordonné. Il s’élança directement du hongre sur Steppeur. Il n’y avait que Vérine et Tomas à ne pas quasiment tressauter comme des ludions sur leur selle ; leurs chevaux étaient les seuls à ne pas danser, contaminés par la nervosité de leurs cavaliers. Abell voulait étreindre sa femme et ses filles toutes les trois en même temps, tous riant et pleurant. Maître Luhhan s’efforçait de serrer toutes les mains qu’il pouvait atteindre. Chacun, excepté les Aiels, Vérine et son Lige, échangeait avec les autres des congratulations, comme si c’était terminé.

« Tiens, Perrin, c’est toi ! » s’exclama Maîtresse Luhhan. Son visage rond avait un drôle d’air sous le heaume posé de guingois à cause de sa tresse. « Qu’est-ce que tu as donc sur la figure, jeune homme ? Je suis on ne peut plus reconnaissante envers toi, mais je ne t’admettrai pas à ma table ressemblant à un…