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— Pas de temps pour ça », répliqua-t-il, sans tenir compte de son expression scandalisée. Elle n’était pas une femme que les gens se risquaient à interrompre, mais les cors des Blancs Manteaux sonnaient à présent quelque chose en dehors d’une alarme, une brève note répétée, aiguë et insistante. Un ordre quelconque. « Tam, Abell, emmenez Maître Luhhan et les femmes à cette cachette que vous connaissez. Gaul, accompagnez-les. Faile aussi. » Cela ajouterait Baine et Khiad. « Ainsi que Hu et Haim. » Ce devait être suffisant pour assurer la sécurité. « Déplacez-vous en silence. L’absence de bruit vaut mieux que la rapidité, pour un petit moment en tout cas. Mais partez maintenant. »

Ceux qu’il avait nommés se dirigèrent vers l’ouest sans discussion, si ce n’est que Maîtresse Luhhan, cramponnée des deux mains à la crinière de son cheval, le regarda droit dans les yeux avec une expression comminatoire. C’est l’absence de protestations de la part de Faile qui le stupéfia, suffisamment pour qu’il mette un moment avant de s’apercevoir qu’il avait appelé Maître al’Thor et Maître Cauthon par leur prénom.

Vérine et Tomas étaient restés et Perrin dévisagea l’Aes Sedai attentivement. « Aucune chance d’un peu d’aide de votre part ?

— Pas à la façon dont tu l’entends, peut-être, répliqua-t-elle calmement comme si le camp des Blancs Manteaux n’était pas en effervescence à juste un quart de lieue. Mes raisons aujourd’hui ne sont pas différentes d’hier. Toutefois, je pense qu’il pourrait pleuvoir dans… disons… une demi-heure. Moins même. Une violente averse, je crois. »

Une demi-heure. Perrin grogna et se tourna vers les jeunes gens des Deux Rivières qui étaient encore là. Pratiquement vibrant du désir de s’élancer à corps perdu, ils serraient leur arc avec une énergie qui leur blanchissait les jointures. Il espéra qu’ils s’étaient souvenus les uns et les autres d’emporter au moins des cordes d’arc de rechange puisqu’il allait pleuvoir. « Nous, leur dit-il, nous allons entraîner ailleurs les Blancs Manteaux pour que Maîtresse Cauthon et Maîtresse Luhhan et les autres puissent s’en aller sans risque. Nous les attirerons vers le sud par la Route du Nord jusqu’à ce que nous les ayons distancés sous la pluie. S’il y en a parmi vous qui préfèrent se retirer, mieux vaut qu’ils parlent dès maintenant. » Quelques mains se déplacèrent sur les rênes, mais ils furent unanimes à demeurer en selle, les yeux fixés sur lui. « Très bien, donc. Braillez comme si vous aviez perdu la tête afin qu’ils nous entendent. Égosillez-vous jusqu’à ce que nous arrivions à la route. »

Poussant un hurlement, il fit tourner Steppeur et piqua des deux vers cette route. Au début, il n’était pas vraiment certain qu’ils suivraient, pourtant leurs clameurs déchaînées noyèrent son hurlement et le fracas des sabots de leurs montures. Si les Blancs Manteaux n’entendaient pas ça, c’est qu’ils étaient sourds.

Tous ne s’arrêtèrent pas de crier quand ils atteignirent la terre battue de la Route du Nord et s’engagèrent dans la nuit à bride abattue en direction du sud. Quelques-uns riaient et ululaient. Perrin secoua de ses épaules la cape blanche et la laissa choir. Les cors retentirent de nouveau, un peu plus faiblement à présent.

« Perrin, l’interpella Wil en se penchant en avant sur le cou de son cheval, quel est le programme maintenant ? Quel programme ensuite ?

— Nous entamons la chasse aux Trollocs ! » lança Perrin par-dessus son épaule. À la manière dont redoublèrent les rires, il ne pensa pas qu’ils le croyaient. Toutefois il sentait peser sur son dos le regard de Vérine. Elle savait. Le tonnerre dans le ciel nocturne résonna en écho au roulement des sabots des chevaux.

34

Celui qui Vient avec l’Aube

Les ombres de l’aurore rétrécirent et pâlirent tandis que Rand et Mat traversaient d’un pas de course alourdi le fond aride de la vallée encore plongée dans l’ombre, laissant derrière eux Rhuidean qu’enveloppait le brouillard. La sécheresse de l’air annonçait la chaleur à venir mais, en fait, la brise légère semblait fraîche à Rand, sans son surcot. Cela ne durerait pas. Le plein jour darderait bien assez vite sa brûlure sur eux. Ils se hâtaient de leur mieux dans l’espoir de devancer la chaleur, toutefois il n’avait pas l’impression qu’ils y réussiraient. Leur mieux n’était pas très rapide.

Mat avançait en traînant péniblement les pieds ; une tache sombre se déployait en éventail sur la moitié de sa figure et son surcot qui pendait ouvert laissait voir sa chemise délacée collée à sa poitrine par encore du sang en train de sécher. De temps en temps, il effleurait délicatement la large meurtrissure autour de sa gorge, presque noire maintenant, en grommelant entre ses dents, et il trébuchait souvent, se rattrapant en s’appuyant sur sa drôle de lance à hampe couleur d’ébène et se tenant la tête. Pourtant, il ne se plaignait pas, ce qui était mauvais signe. Mat se lamentait interminablement pour des bobos ; s’il était silencieux à présent, cela signifiait qu’il avait vraiment mal.

La vieille blessure à demi cicatrisée dans le flanc de Rand lui donnait l’impression que quelque chose se forait un passage au travers, et les entailles sur son visage et sa tête étaient cuisantes ; néanmoins tout en progressant à laborieuses enjambées, à demi replié sur son côté douloureux, il ne pensait guère à ses propres souffrances. Il avait l’esprit trop préoccupé par la pensée du soleil qui se levait derrière lui et des Aiels qui attendaient sur la pente nue de la montagne devant. Il y avait de l’eau et de l’ombre là-haut – et de l’aide pour Mat. Le soleil levant derrière, les Aiels devant. L’aube et les Aiels.

Celui qui Vient avec l’Aube. Cette Aes Sedai qu’il avait vue, ou rêvé avoir vue, devant Rhuidean – elle avait parlé comme si elle avait le don de prédire l’avenir. Il vous liera ensemble. Il vous réunira et vous détruira. Des mots prononcés sur le ton de la prophétie. Les détruire. Les Prophéties disaient qu’il détruirait de nouveau le monde. L’idée l’horrifiait. Peut-être pouvait-il, du moins, échapper à cette partie-là, mais la guerre, la mort et la destruction avaient déjà jailli sous ses pas. Le Tear était le premier endroit dans ce qui semblait une très longue période où il n’avait pas laissé derrière lui le chaos, des hommes agonisants et des villages ravagés par l’incendie.

Il se surprit à souhaiter pouvoir enfourcher Jeade’en et s’enfuir aussi vite que l’étalon serait capable de l’emporter. Ce n’était pas la première fois. Mais je ne peux pas m’enfuir, songea-t-il. Je dois le faire parce qu’il n’existe personne d’autre qui soit en mesure de s’en charger. Je le fais ou c’est le Ténébreux qui triomphe. Rude dilemme, mais le seul offert. Par contre, pourquoi détruirais-je les Aiels ? Comment ?

Cette dernière pensée le glaça. Cela ressemblait trop à accepter qu’il le fasse, qu’il devait le faire. Il ne voulait pas causer du mal aux Aiels. « Par la Lumière, s’exclama-t-il âprement. Je ne désire détruire personne. » Sa bouche était de nouveau comme tapissée de poussière.

Mat lui jeta un coup d’œil en silence. Un coup d’œil méfiant.

Je ne suis pas encore fou, se dit Rand farouchement.

Là-haut sur la pente, les Aiels bougeaient dans les trois camps. La froide réalité était qu’il avait besoin d’eux. Voilà pourquoi il avait commencé à l’envisager, lorsqu’il avait découvert pour la première fois que le Dragon Réincarné et Celui qui Vient avec l’Aube étaient vraisemblablement une seule et même personne. Il aurait besoin de gens en qui il puisse avoir confiance, de gens qui le suivent pour un autre motif que par peur de lui ou désir avide de puissance. Des gens qui n’avaient pas l’intention de l’utiliser à leurs propres fins. Il avait accompli ce qui était requis et maintenant il se servirait d’eux. Parce qu’il y était obligé. Il n’était pas encore fou – il ne pensait pas l’être –mais nombreux seraient ceux qui le taxeraient de folie avant qu’il en ait fini.