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Il prit la direction des tentes jindos – les gens de Couladin ne lui offriraient vraisemblablement pas d’endroit pour se reposer – mais Amys le tourna vers la platière située plus haut où étaient plantées les tentes des Sagettes. « Ils ne se sentiraient peut-être pas à l’aise avec vous parmi eux pour le moment présent », dit-elle. Rhuarc qui l’avait rejointe acquiesça d’un signe de tête.

Mélaine jeta un coup d’œil à Lan. « Ceci ne vous concerne pas, Aan’allein. Vous et Rhuarc, emmenez Matrim et…

— Non, coupa Rand. Je veux qu’ils viennent avec moi. » En partie parce qu’il désirait obtenir des réponses du chef de clan, en partie par pure obstination. Ces Sagettes étaient résolues à l’entraîner au bout d’une laisse, exactement comme Moiraine. Il n’était pas disposé à s’y résigner. Elles s’entre-regardèrent, puis consentirent d’un signe comme accédant à une requête. Si elles s’imaginaient qu’il se montrerait un garçon docile parce qu’elles lui donnaient un bonbon, elles se trompaient. « J’aurais cru que vous seriez avec Moiraine », dit-il à Lan, sans se préoccuper des Sagettes et de leurs consentements mimés.

Une expression d’embarras s’esquissa fugitivement sur le visage du Lige. « Les Sagettes se sont arrangées pour dissimuler son départ presque jusqu’au crépuscule, répliqua-t-il avec gêne. Alors elles m’ont… convaincu que la suivre ne servirait à rien. Elles ont dit que, même si j’y allais, je ne la découvrirais pas avant qu’elle soit déjà sur le chemin du retour et que, alors, elle n’aurait pas besoin de moi. Je ne suis plus certain que j’aurais dû les écouter.

— Les écouter ! » s’exclama Mélaine avec un rire sec. Ses bracelets d’ivoire et d’or cliquetèrent comme elle rajustait son châle avec irritation. « Fiez-vous à un homme pour se donner des airs raisonnables. Vous seriez presque certainement mort et très probablement vous l’auriez tuée aussi.

— Mélaine et moi avons été obligées de l’immobiliser la moitié de la nuit avant qu’il obéisse », dit Amys. Son petit sourire était un brin amusé, un brin mi-figue mi-raisin.

Le visage de Lan aurait aussi bien pu être sculpté dans des nuées d’orage. Pas étonnant, si les Sagettes avaient utilisé le Pouvoir sur lui. Qu’est-ce que Moiraine fabriquait là-bas ?

« Rhuarc, reprit Rand, comment suis-je censé unifier les Aiels ? Ils ne veulent même pas me regarder. » Il leva un instant ses avant-bras nus ; les écailles du Dragon scintillèrent sous le soleil ardent. « Ceux-ci proclament que je suis Celui qui Vient avec l’Aube, mais pratiquement tout le monde s’est défilé dès que je les ai montrés.

— C’est une chose de savoir qu’un jour ou l’autre une prophétie s’accomplira, répliqua lentement le chef de clan, et une autre de voir cet accomplissement commencer sous ses yeux. Il est dit que vous referez des clans un seul peuple, comme au temps jadis, mais nous nous sommes battus entre nous presque aussi longtemps que nous avons combattu le reste du monde. Et plus encore attend certains d’entre nous. »

Il vous liera ensemble et vous détruira. Rhuarc devait avoir entendu cela, aussi. Et les autres chefs de clan, ainsi que les Sagett es si elles avaient pénétré elles aussi dans cette forêt de colonnes de verre étincelantes. À condition que Moiraine n’ait pas arrangé une vision spéciale pour lui. « Est-ce que tout le monde voit les mêmes choses au sein de ces colonnes, Rhuarc ?

— Non ! intervint Mélaine, la voix cassante. Taisez-vous ou renvoyez  Aan’allein et Matrim. Partez aussi, Egwene.

— Ce n’est pas permis, ajouta Amys d’une voix juste un peu plus douce, de parler de ce qui a lieu dans Rhuidean, sauf avec ceux qui y ont été. » Un tout petit peu plus doucement, peut-être. « Même ainsi, il n’y en a guère qui en parlent, et rarement.

— J’ai l’intention de changer ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, leur déclara Rand avec calme. Vous devez vous y accoutumer. » Il entendit Egwene murmurant qu’il aurait besoin d’une bonne gifle et lui adressa un large sourire. « Egwene peut rester, elle aussi, puisqu’elle l’a demandé si gentiment. » Elle lui tira la langue, puis rougit quand elle se rendit compte de ce qu’elle venait de faire.

« Le changement, dit Rhuarc. Tu sais qu’il apporte du changement, Amys. C’est nous demander quel changement et comment il se produira qui nous rend comme des enfants seuls dans le noir. Puisqu’il est inévitable, commençons-le tout de suite. Pas deux des chefs de clan à qui j’ai parlé n’ont vu les choses de la même façon, Rand, ou exactement les mêmes choses, jusqu’au partage de l’eau et l’assemblée où la Convention de Rhuidean a été conclue. En est-il de même pour les Sagettes, je l’ignore, mais je m’en doute. Je pense que c’est une question d’hérédité. Je crois que j’ai vu par les yeux de mes ancêtres et vous par ceux des vôtres. »

Amys et les autres Sagett es, la mine farouche, gardaient un silence obstiné. Mat et Egwene avaient l’un et l’autre l’air interdit. Seul Lan ne paraissait pas écouter du tout ; ses yeux avaient un regard comme tourné vers l’intérieur, sans doute à cause de son inquiétude concernant Moiraine.

Rand lui-même se sentait un peu bizarre. Voir par les yeux de ses ancêtres. Il savait depuis quelque temps que Tam al’Thor n’était pas son vrai père, qu’il avait été découvert nouveau-né sur les pentes du Mont-Dragon après la dernière bataille majeure de la Guerre des Aiels. Un nouveau-né avec sa mère morte, une Vierge de la Lance. Il avait invoqué son ascendance aielle quand il avait demandé à entrer dans Rhuidean, mais c’était seulement à présent qu’il prenait pleinement conscience du fait. Ses ancêtres. Les Aiels.

« Alors vous avez vu aussi Rhuidean qui commençait juste à être construite, dit-il. Et les deux Aes Sedai. Vous… avez entendu ce que l’une d’entre elles a annoncé. » Il vous détruira.

« J’ai entendu. » Rhuarc semblait résigné, comme un homme qui a appris qu’on allait lui couper la jambe. « Je sais. »

Rand changea de sujet. « Qu’est-ce que “le partage de l’eau” ? »

Les sourcils du chef de clan se haussèrent sous l’effet de la surprise. « Vous ne l’avez pas reconnu ? Mais aussi je ne vois pas pourquoi vous l’auriez fait ; vous n’avez pas grandi avec les récits d’autrefois. D’après les histoires les plus anciennes, depuis le jour où avait commencé la Destruction du Monde jusqu’à celui où nous avons mis pour la première fois le pied sur la Terre Triple, il n’y a eu qu’un peuple qui ne nous a pas attaqués. Un seul peuple nous a accordé de l’eau librement quand elle était nécessaire. Il nous a fallu longtemps pour découvrir qui il était. C’est fini, maintenant. Le gage de paix a été détruit ; les tueurs d’arbre nous ont craché à la face.

— Le Cairhien, dit Rand. Vous parlez du Cairhien, de l’Avendoraldera et de Laman qui a coupé l’Arbre.

— Laman a reçu la mort comme châtiment, répliqua Rhuarc d’une voix neutre. Les briseurs de serment ont été tués. » Il regarda Rand de côté. « Certains, Couladin par exemple, y voient une preuve que nous ne pouvons pas nous fier à quelqu’un qui n’est pas Aiel. C’est en partie pourquoi il vous déteste. En partie. Il estimera que votre sang et les traits de votre visage sont des mensonges. Ou prétendra qu’ils en sont. »