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Et par la suite elle était allée à Tar Valon avec les Vierges, pour mourir sur les pentes du Mont-Dragon. Une demi-réponse, laissant de nouvelles questions. Si seulement il avait pu voir son visage.

« Vos traits ont quelque chose d’elle », commenta Seana comme si elle lisait ses pensées. Elle s’était assise en tailleur avec une petite coupe en argent contenant du vin. « Moins de Janduin.

— Janduin ? Mon père ?

— Oui, répliqua Seana. À l’époque, il était chef de clan des Taardads, le plus jeune qu’il y ait jamais eu. Toutefois, il avait une façon d’être, un charisme. Les gens l’écoutaient et ne demandaient qu’à le suivre, même ceux qui n’étaient pas de son clan. Il avait mis fin aux dissensions entre les Taardads et les Nakaïs qui duraient depuis deux cents ans et conclu une alliance non seulement avec les Nakaïs mais aussi avec les Reyns, et les Reyns n’étaient pas bien loin d’entamer une guerre à mort. Il avait presque terminé aussi la lutte entre les Shaarads et les Goshiens et y serait parvenu si Laman n’avait pas coupé l’Arbre. En dépit de sa jeunesse, c’était lui qui conduisait les Taardads et les Nakaïs, les Reyns et les Shaarads, en quête du prix du sang de Laman. »

C’était. Donc il était mort maintenant, lui aussi. La figure d’Egwene exprimait la compassion ; Rand feignit de ne pas la voir ; il ne voulait pas de compassion. Pourquoi éprouverait-il un sentiment de perte pour des gens qu’il n’avait jamais rencontrés ? Néanmoins, il l’éprouvait. « Comment Janduin est-il mort ? »

Les Sagettes échangèrent des regards hésitants. Finalement, Amys déclara : « C’est au début de la troisième année des recherches pour trouver Laman que Shaiel avait constaté qu’elle était enceinte. Selon les lois, elle aurait dû retourner dans la Terre Triple. La lance est interdite à une Vierge quand elle porte un enfant. Seulement Janduin était incapable de lui interdire quoi que ce soit ; aurait-elle demandé la lune pour orner un collier qu’il aurait essayé de la lui donner. Alors elle était restée et, pendant la dernière bataille devant Tar Valon, sa trace a été perdue, perdue aussi celle de l’enfant. Janduin ne se pardonnait pas de ne pas l’avoir obligée à respecter la loi.

— Il a renoncé à sa place de chef de clan, continua Bair. Personne encore n’avait jamais fait cela. On lui a rétorqué que cela ne se pouvait pas, mais il est tout simplement parti. Il est allé au nord avec les jeunes guerriers chasser les Trollocs et les Myrddraals dans la Dévastation. Une démarche qu’adoptent les jeunes têtes brûlées, et les Vierges de la Lance avec moins de bon sens qu’une chèvre. Cependant, ceux qui étaient revenus ont annoncé qu’il avait été tué par un homme. Ils ont raconté que Janduin avait prétendu que cet homme ressemblait à Shaiel et il n’avait pas voulu lever sa lance quand l’homme l’a transpercé. »

Mort, donc. Tous les deux morts. Il ne perdrait jamais son affection pour Tam, ne cesserait jamais de penser à lui comme à son père, mais il aurait aimé avoir vu Janduin et Shaiel, juste une fois.

Egwene s’efforça de le réconforter, bien sûr, à la façon des femmes. Inutile de tenter de lui faire comprendre que ce qu’il avait perdu était quelque chose qu’il n’avait jamais eu. Comme souvenirs de parents il avait le rire tranquille de Tam al’Thor et, plus floue, la douceur des mains de Kari al’Thor. C’est tout ce qu’un homme peut désirer ou dont il peut avoir besoin. Elle semblait déçue, même un peu fâchée contre lui, et les Sagettes paraissaient partager jusqu’à un certain point son sentiment, depuis l’air carrément désapprobateur de Bair jusqu’à l’aspiration dédaigneuse par le nez de Mélaine et le rajustement ostentatoire de son châle. Les femmes ne comprenaient jamais. Rhuarc et Mat, si ; ils le laissaient tranquille, comme il le souhaitait.

Pour une raison quelconque, il n’eut pas envie de manger quand Mélaine ordonna qu’on apporte la nourriture, il alla donc s’étendre au bord de la tente, un des coussins sous son coude, d’où il pouvait observer la pente et la ville enveloppée de brouillard. Le soleil embrasait la vallée et les montagnes environnantes, brûlant les ombres. L’air qui entrait par vagues dans la tente donnait l’impression de jaillir d’un four ouvert.

Au bout d’un moment, Mat vint le rejoindre, vêtu d’une chemise propre. Il s’assit sans rien dire près de Rand, scrutant la vallée au-dessous, l’étrange lance calée sur son genou. De temps en temps, il tâtait l’écriture cursive gravée dans la hampe noire.

« Comment va ta tête ? » questionna Rand, et Mat sursauta.

« Je… je n’en souffre plus. » Il écarta d’un geste brusque ses doigts qui effleuraient la gravure, croisa lentement les mains dans son giron. « Plus autant, en tout cas. Quelle que soit la mixture qu’elles ont préparée, elle a produit de l’effet. »

Il redevint silencieux et Rand n’insista pas. Lui-même n’avait pas envie de bavarder non plus. Il sentait presque le temps passer, grains de sable dans un sablier tombant un à un, avec une interminable lenteur. Pourtant tout semblait vibrer, aussi, les grains de sable prêts à se déverser en torrent. Ridicule. Il était simplement affecté par la brume de chaleur miroitante s’élevant du roc nu de la montagne. Les chefs de clan n’arriveraient pas un jour plus vite à l’Alcair Dal si Moiraine surgissait devant lui à l’instant. Ils n’étaient d’ailleurs qu’une partie, et peut-être la moins importante. Un peu plus tard, il remarqua Lan assis avec aisance sur ses talons au sommet de la saillie de granité que Couladin avait utilisée, sans se soucier du soleil. Le Lige, lui aussi, observait la vallée. Encore un qui n’avait pas envie de parler.

Rand refusa aussi un repas au milieu du jour, bien qu’Egwene et les Sagettes aient tenté tour à tour de l’inciter à manger. Elles prirent apparemment son refus assez calmement mais, quand il suggéra de retourner à Rhuidean à la recherche de Moiraine – et d’Aviendha, aussi bien – Mélaine explosa.

« Espèce de fou ! Aucun homme ne peut entrer deux fois dans Rhuidean. Même vous n’en ressortiriez pas vivant ! Oh, mourez de faim si ça vous tente ! » Elle lui jeta à la tête une demi-boule de pain. Mat la saisit au vol et commença calmement à manger.

« Pourquoi désirez-vous que je vive ? lui demanda Rand. Vous êtes au courant de ce qu’a dit cette Aes Sedai devant Rhuidean. Je vous anéantirai. Pourquoi ne complotez-vous pas avec Couladin pour me tuer ? » Mat s’étrangla et Egwene planta les poings sur ses hanches, prête à délivrer un sermon, mais Rand gardait son attention fixée sur Mélaine. Au lieu de répondre, elle darda sur lui un regard furieux et quitta la tente.

C’est Bair qui prit la parole. « Tout le monde croit connaître la Prophétie de Rhuidean ; seulement ce que ces gens savent est ce que les Sagettes et les chefs de clan leur ont répété depuis des générations. Pas des mensonges, mais pas la vérité entière. La vérité risque de briser le plus fort des hommes.

— Quelle est la vérité entière ? » insista Rand.

Elle jeta un coup d’œil à Mat, puis répliqua : « Dans ce cas, l’entière vérité, la vérité révélée uniquement aux Sagettes et aux chefs de clan jusqu’ici, est que vous êtes notre perte. Notre perte et notre salut. Sans vous, pas un membre de notre peuple ne survivra à la Dernière Bataille. Peut-être même pas jusqu’à cette Ultime Bataille. Telle est la prophétie, et la vérité. Avec vous… “Il répandra le sang de ceux qui s’appellent les Aiels comme de l’eau sur du sable et il les brisera telles des brindilles sèches, pourtant le reste d’un reste il le sauvera, et ce reste vivra.” Une rude prophétie, mais cette terre n’a jamais été une terre accueillante. » Elle affronta son regard sans ciller. Une terre dure, et une femme dure.

Il se roula sur lui-même pour reprendre sa position première et se remit à observer la vallée. Les autres partirent, sauf Mat.