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Au milieu de l’après-midi, il repéra finalement une silhouette gravissant la montagne, progressant péniblement. Aviendha. Mat avait eu raison, elle était bien nue comme au jour de sa naissance. Et témoignant qu’elle avait subi quelques effets du soleil, elle aussi, tout Aielle qu’elle soit ; c’étaient seulement ses mains et son visage qui étaient bronzés, le reste de sa personne était indubitablement ponceau. Il fut content de la voir. Elle ne l’aimait pas mais seulement parce qu’elle était persuadée qu’il s’était mal conduit envers Élayne. Le plus simple des mobiles. Pas à cause d’une prophétie ou d’un sort funeste, pas pour les Dragons sur ses bras ni parce qu’il était le Dragon Réincarné. Pour une raison humaine banale. Il attendait presque avec plaisir ces froids regards de défi.

Quand elle l’aperçut, elle se figea sur place et il n’y avait rien de froid dans ses yeux pers. Son regard donnait l’impression que le soleil était froid ; lui, Rand, aurait dû être réduit en cendres sur place.

« Heu… Rand ? appela tout bas Mat. Je ne pense pas que je lui tournerais le dos si j’étais toi. »

Un soupir de lassitude lui échappa. Bien sûr. Si elle était entrée au milieu de ces colonnes de verre, elle savait. Bair, Mélaine, les autres – tous avaient eu des années pour s’y habituer. En ce qui concernait Aviendha, c’était une blessure fraîche sans croûte de cicatrisation. Pas étonnant qu’elle me déteste à présent.

Les Sagettes se précipitèrent au-dehors à la rencontre d’Aviendha et l’entraînèrent vivement sous une autre tente. Quand Rand la revit, elle portait une volumineuse jupe brune et un corsage blanc vague, avec un châle ramené sur ses bras. Elle n’avait pas l’air ravie de cet habillement. Elle le vit qui la regardait et la fureur peinte sur ses traits – la pure colère instinctive – suffit pour qu’il se détourne.

Les ombres commençaient à s’allonger jusqu’aux montagnes d’en face quand Moiraine apparut, tombant et se redressant en chancelant pour continuer à grimper, aussi brûlée par le soleil qu’Aviendha. Il fut stupéfait de voir qu’elle n’avait pas non plus de vêtements sur elle. Les femmes étaient folles, voilà tout.

Lan sauta à bas de l’éperon rocheux et descendit en courant la rejoindre. Il la souleva dans ses bras et remonta au pas de course le long du flanc de la montagne, peut-être plus vite qu’il n’avait descendu, et tour à tour il jurait ou appelait les Sagettes. La tête de Moiraine était renversée sur son épaule. Les Sagettes sortirent pour se charger d’elle, Mélaine lui barrant de son corps le passage quand il voulut les suivre dans la tente. Lan fut laissé dehors à arpenter le sol de long en large, se tapant un poing dans l’autre paume.

Rand se roula sur le dos et contempla le toit bas de la tente. Trois jours de gagnés. Il aurait dû se réjouir que Moiraine et Aviendha soient de retour saines et sauves, mais son soulagement concernait entièrement les jours non perdus. Le temps était de première importance. Il devait être en mesure de choisir son propre terrain. Peut-être le pouvait-il encore.

« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? questionna Mat.

— Quelque chose qui devrait te plaire. Je vais enfreindre les règles.

— Non, je voulais te demander si tu ne casserais pas la croûte ? Moi, j’ai faim. »

Rand ne put s’empêcher d’éclater de rire. Casser la croûte ? Peu lui importait de ne plus jamais rien manger. Mat le considéra comme s’il était fou. Pas fou. Pour la première fois, quelqu’un allait apprendre ce qu’impliquait qu’il était le Dragon Réincarné. Il enfreindrait les règles d’une manière à laquelle personne ne s’attendait.

35

Rudes Leçons

Le Cœur de la Pierre dans le Tel’aran’rhiod était tel qu’Egwene se le rappelait dans le monde réel, d’énormes colonnes de grès rouge poli se dressant jusqu’à un plafond très haut et, sous la vaste voûte centrale, Callandor enfoncée dans les dalles claires du sol. Seuls manquaient les gens. Les lampes dorées n’étaient pas allumées. Cependant il y avait une espèce de lumière, en quelque sorte faible et vive à la fois, qui paraissait provenir de partout en même temps ou de nulle part. C’était souvent comme ça à l’intérieur des maisons dans le Tel’aran’rhiod.

Ce à quoi elle ne s’attendait pas, c’est à voir cette jeune femme qui se tenait au-delà de l’épée scintillante en cristal et qui sondait les ombres blafardes entre les colonnes. La façon dont elle était vêtue stupéfia Egwene. Les pieds nus, un ample pantalon de soie brochée jaune. Au-dessus d’une large ceinture d’un jaune plus soutenu, elle était complètement nue à l’exception de chaînes dorées suspendues à son cou. De petits anneaux d’or en rangées chatoyantes ornaient ses oreilles et, ce qu’il y avait d’encore plus surprenant, un autre perçait son nez avec une fine chaîne où étaient accrochés des médaillons allant de l’anneau de nez à l’un des anneaux de l’oreille gauche.

« Élayne ? » appela Egwene d’une voix étranglée, s’enveloppant dans son châle comme si c’était elle qui ne portait pas de corsage. Elle s’était costumée en Sagette, cette fois-ci, sans raison particulière.

La Fille-Héritière bondit et, quand elle reprit pied sur le sol en face d’Egwene, elle était vêtue d’une sage robe vert pâle avec un col montant brodé et de longues manches terminées en pointes qui pendaient sur ses mains. Pas de boucles d’oreilles. Pas d’anneau de nez. « C’est ainsi que s’habillent les femmes du Peuple de la Mer quand elles sont au large, se hâta-t-elle de dire en rougissant comme un coquelicot. Je voulais voir quelle impression cela donnait et ici me paraissait l’endroit le plus adéquat. Somme toute, je ne pouvais pas m’y risquer à bord du bateau.

— Et quelle impression cela donne ? questionna Egwene avec curiosité.

— Une impression de froid, à franchement parler. » Élayne balaya du regard les colonnes environnantes. « Et aussi que des gens vous observent même quand il n’y a personne. » Brusquement, elle éclata de rire. « Pauvre Thom et pauvre Juilin. Ils ne savent plus où poser les yeux, la plupart du temps. La moitié de l’équipage comprend des femmes. »

Examinant elle aussi les colonnes, Egwene haussa les épaules avec malaise. C’est vrai qu’elles avaient la sensation d’être observées. Sans doute simplement parce qu’elles étaient les seules personnes dans la Pierre. Nul ayant accès au Tel’aran’rhiod ne pouvait s’attendre à trouver quelqu’un à observer ici. « Thom ? Thom Merrilin ? Et Juilin Sandar ? Ils sont donc avec vous ?

— Oh, Egwene, Rand les a envoyés. Rand et Lan. Eh bien, en fait, Moiraine a dépêché Thom, mais Rand a envoyé Maître Sandar. Pour nous aider. Nynaeve est dans tous ses états à cause de ça, à cause de Lan, seulement elle ne veut rien laisser paraître. »

Egwene réprima un petit sourire. C’est Nynaeve qui était dans tous ses états ? La figure d’Élayne rayonnait et sa robe avait de nouveau changé, avec un décolleté beaucoup plus profond, apparemment sans qu’elle s’en rende compte. Le ter’angreal, l’anneau de pierre tors, aidait la Fille-Héritière à atteindre aussi facilement qu’Egwene le Monde des Rêves, par contre il ne conférait pas de pouvoir de maîtrise. Cela, il fallait l’apprendre. Des pensées fugitives – l’apparence qu’elle aimerait avoir pour Rand, par exemple – changeaient encore les choses pour Élayne.

« Comment va-t-il ? » La voix d’Élayne était un curieux mélange de détachement voulu et d’appréhension.

« Bien, je pense », répondit Egwene. Elle donna un compte rendu complet. Les Pierres Portes et Rhuidean – ce qu’elle savait d’après ce qu’elle avait entendu ; ce qu’elle avait réussi à déduire d’après les propos selon lesquels il avait vu par les yeux de ses ancêtres – l’étrange créature de la Bannière du Dragon imprimée sur les avant-bras de Rand, la révélation de Bair qu’il était le destin funeste des Aiels, la convocation des chefs de clan à l’Alcair Dal. Une convocation dont Amys et les autres Sagettes devaient être à ce moment même en train de se charger ; elle l’espérait ardemment. Elle raconta même l’étrange histoire des vrais parents de Rand d’une façon plus brève. « Je ne sais pas, pourtant. Depuis, il se conduit plus bizarrement que jamais, et Mat à peine moins. Je ne veux pas dire qu’il est fou, mais… Il est aussi dur que Rhuarc ou Lan, sur certains plans en tout cas ; peut-être davantage. Il projette quelque chose, je pense – quelque chose dont il entend garder le secret vis-à-vis de tout le monde – et il a hâte de s’y mettre. C’est inquiétant. Parfois j’ai le sentiment qu’il ne voit plus les gens, seulement des pions sur un échiquier. »