Élayne n’en parut pas soucieuse, en tout cas pas à ce sujet. « Il est ce qu’il est, Egwene. Un roi, ou un général, n’a pas toujours la latitude de prendre les individus en considération. Quand un souverain doit faire ce qui est bon pour une nation, cela arrive que quelques-uns soient meurtris par ce qui est mieux pour tous. Rand est un roi, Egwene, même sans nation à moins que tu ne comptes le Tear, et s’il ne fait rien pour ne nuire à personne, il finira par nuire à tous. »
Egwene exprima son dédain en aspirant fortement par les narines. C’était peut-être logique, mais elle n’était pas obligée de l’approuver. Les gens étaient des gens et ils devaient être traités comme tels. « Il y a encore autre chose. Certaines Sagettes sont capables de canaliser. Je ne sais pas combien, mais je soupçonne qu’elles ne sont pas rares, qui canalisent jusqu’à un certain degré. D’après ce que m’a dit Amys, elles trouvent jusqu’à la dernière les femmes qui en ont de naissance la faculté. » Aucune Aielle ne mourait en essayant de s’exercer seule à canaliser sans même savoir ce qu’elle tente de faire ; il n’y a pas d’irrégulière chez les Aielles. Les hommes qui apprenaient qu’ils étaient en mesure de canaliser avaient un sort plus sinistre ; ils se rendaient dans le nord, à la Grande Dévastation et peut-être au-delà, aux Terres Maudites et au Shayol Ghul. Ils appelaient cela Aller tuer le Ténébreux. Aucun ne survivait assez longtemps pour devenir fou. « Aviendha possède l’étincelle, en l’occurrence. Elle sera très forte, je pense. Amys le pense aussi.
— Aviendha, répéta Élayne songeuse. Bien sûr. J’aurais dû m’en douter. J’avais éprouvé d’emblée le même sentiment d’affinité pour Jorine que pour elle. Et pour toi, d’ailleurs.
— Jorine ? »
Élayne esquissa une grimace. « J’avais promis de garder son secret et, à la première occasion, je laisse aller ma langue. Bah, je ne pense pas que tu lui nuiras, à elle ou à ses sœurs. Jorin est Pourvoyeuse-de-Vent sur le Danseur-sur-les-vagues, Egwene. Elle sait canaliser et quelques autres des Pourvoyeuses-de-Vent aussi. » Elle jeta un coup d’œil aux colonnes qui les entouraient et son encolure lui remonta soudain jusqu’au menton. Elle rajusta un châle de dentelle foncée qui ne s’était pas trouvé là un instant auparavant, couvrant ses cheveux et ombrageant son visage. « Egwene, tu ne dois le répéter à personne. Jorin craint que la Tour n’essaie de les forcer à devenir Aes Sedai ou ne tente de les asservir d’une façon quelconque. J’ai promis de faire mon possible pour empêcher que cela se produise.
— Je ne dirai rien », répliqua lentement Egwene. Des Sagettes et des Pourvoyeuses-de-Vent. Des femmes capables de canaliser parmi les unes et les autres, et aucune qui ait prêté les Trois Serments, liée par le ter’angrealàizs-sermentement. Les Serments étaient censés inciter les gens à se fier aux Aes Sedai, ou du moins à ne pas craindre leur pouvoir, mais les Aes Sedai étaient toujours obligées le plus souvent d’agir en secret. Les Sagettes – et les Pourvoyeuses-de-Vent, elle l’aurait volontiers parié – avaient des places d’honneur dans leurs sociétés, sans être liées soi-disant pour les rendre inoffensives. Cela donnait matière à réflexion.
« Nynaeve et moi, nous sommes aussi en avance sur l’horaire prévu, Egwene. Jorine m’a enseigné à modeler le temps qu’il fait – tu n’imagines pas la dimension des flux d’Air qu’elle peut tisser ! – et, à nous deux, nous avons propulsé le Danseur-sur-les-vagues aussi vite qu’il soit jamais allé, et c’est vraiment vite. Nous devrions être à Tanchico d’ici trois jours, peut-être deux, d’après Coine. C’est la Maîtresse-des-Voiles, la capitaine. Dix jours de Tear à Tanchico, peut-être. En comptant les haltes pour parler à tous les vaisseaux des Atha’an Miere que nous voyons. Egwene, le Peuple de la Mer pense que Rand est leur Coramoor.
— Ah, oui ?
— Coine a mal interprété une partie de ce qui s’est passé à Tear – elle présume que les Aes Sedai servent Rand à présent, d’abord ; Nynaeve et moi, nous avons jugé préférable de ne pas la détromper – mais dès qu’elle l’annonce à une autre Maîtresse-des-Voiles, elles sont prêtes à répandre la nouvelle et à se mettre au service de Rand. Je crois qu’elles feront n’importe quoi qu’il leur demandera.
— J’aimerais que les Aiels soient aussi bien disposés, commenta Egwene avec un soupir. Rhuarc estime que certains d’entre eux pourraient fort bien refuser de le reconnaître, en dépit des Dragons de Rhuidean. Il y en a un, un homme appelé Couladin, dont je suis sûre qu’il tuerait Rand dans la minute s’il en avait la moindre occasion. »
Élayne avança d’un pas. « Tu veilleras à ce que cela ne se produise pas. » Ce n’était ni une question ni une prière. Il y avait une lueur menaçante dans ses yeux bleus et un poignard dégainé dans sa main.
« Je m’y efforcerai de mon mieux. Rhuarc lui donne des gardes du corps. »
Élayne parut apercevoir pour la première fois le poignard et sursauta. L’arme disparut. « Il faut que tu m’enseignes ce que t’apprend Amys, Egwene. C’est déconcertant de voir des choses apparaître et disparaître ou de constater tout à coup que je porte des vêtements différents. Cela se produit sans que je le veuille.
— Entendu. Quand j’en aurai le temps. » Elle n’était déjà restée que trop longtemps dans le Tel’aran’rhiod. « Élayne, si je ne suis pas là quand nous sommes censées nous rencontrer la prochaine fois, ne t’inquiète pas. J’essaierai, mais je ne serai peut-être pas en mesure de venir. N’oublie pas d’avertir Nynaeve. Au cas où je ne serais pas là, vérifiez ensuite chaque nuit suivante. Je ne manquerai pas plus d’une ou deux nuits, j’en suis sûre.
— Puisque tu le dis, acquiesça Élayne d’un ton dubitatif. Cela demandera sûrement des semaines pour découvrir si Liandrin et les autres sont ou non dans Tanchico. Thom a l’air de croire que la ville sera plongée dans un grand désordre. » Son regard se dirigea vers Callandor enfoncée à moitié dans le sol. « Pourquoi a-t-il fait ça, à ton avis ?
— Il a expliqué que cela obligera les Tairens à lui rester fidèles. Tant qu’ils savent l’épée là, ils savent obligatoirement qu’il sera de retour. Peut-être a-t-il raison. Je l’espère.
— Oh, je croyais… qu’il était peut-être… furieux à cause de… quelque chose. »
Egwene la regarda en fronçant les sourcils. Cette soudaine timidité ne ressemblait nullement à Élayne. « Furieux à cause de quoi ?
— Oh, rien. Une idée comme ça. Egwene, je lui ai donné deux lettres avant de quitter Tear. Sais-tu comment il y a réagi ?