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— Non, je ne sais pas. Écrivais-tu quelque chose qui te paraît susceptible de l’avoir irrité ?

— Bien sûr que non. » Élayne eut un rire gai ; d’une gaieté forcée. Sa robe se métamorphosa subitement en drap de laine sombre, assez épais pour un rude hiver. « J’aurais été idiote d’écrire pour le mettre en colère. » Ses cheveux s’envolèrent dans toutes les directions, comme une couronne irrégulière. Elle ne s’en rendit pas compte. « J’essaie de l’inciter à m’aimer, en somme. Rien qu’un essai pour qu’il m’aime. Oh, pourquoi les hommes ne sont-ils pas simples ? Pourquoi s’arrangent-ils pour causer tant de difficultés ? Du moins est-il loin de Berelain. » La laine redevint de la soie, avec une encolure encore plus profonde que la première fois ; ses cheveux chatoyaient sur ses épaules avec un éclat auprès duquel le miroitement de la soie n’était rien. Elle hésita en se mordant la lèvre inférieure. « Egwene ? Si tu en trouves l’occasion, voudrais-tu lui expliquer que je pensais ce que je disais dans… Egwene ? Egwene ! »

Quelque chose happa Egwene. Le Cœur de la Pierre s’amenuisa jusqu’à disparaître dans l’obscurité comme si elle était entraînée au loin par la peau du cou.

Egwene s’éveilla en sursaut, le cœur battant, les yeux fixés sur le toit bas de la tente assombrie par la nuit au-dessus de sa tête. Juste un peu de clair de lune entrait par les côtés relevés. Elle était étendue sous ses couvertures – le Désert était aussi froid la nuit qu’il était brûlant le jour et le brasero qui exhalait l’odeur douceâtre du crottin sec en train de brûler ne donnait guère de chaleur – sous ses couvertures où elle s’était couchée pour dormir. Mais qu’est-ce qui l’avait ramenée de force ?

Subitement, elle prit conscience de la présence d’Amys, assise en tailleur à côté d’elle, enveloppée d’ombres. Le visage de la Sagette voilé de ténèbres semblait aussi sombre et menaçant que la nuit.

« Est-ce vous qui avez fait ça, Amys ? s’exclama-t-elle avec colère. Vous n’avez pas le droit de me manipuler de-ci de-là comme un objet. Je suis une Aes Sedai de l’Ajah Verte… » – ce mensonge lui venait aisément aux lèvres à présent. « … et vous n’avez pas le droit… »

Amys l’interrompit avec sévérité : « Au-delà du Rempart du Dragon, dans la Tour Blanche, vous êtes une Aes Sedai. Ici, vous êtes une élève ignorante, une enfant écervelée qui rampe au milieu d’un nid de vipères.

— Je sais que j’ai dit que je n’irais pas au Tel’aran’rhiod sans vous, répliqua Egwene en s’efforçant d’adopter un ton raisonnable, mais… »

Quelque chose empoigna ses chevilles, lui hissa les pieds en l’air ; les couvertures furent rejetées, sa chemise s’affala en tas dans ses aisselles. Elle était suspendue la tête en bas, la figure au niveau de celle d’Amys. Furieuse, elle s’ouvrit à la saidar – et se trouva bloquée.

« Vous vouliez vous en aller seule, reprit Amys d’une voix basse et sifflante. Vous avez été avertie, mais vous êtes partie quand même. » Ses yeux semblaient luire dans le noir, d’un éclat de plus en plus vif. « Sans une pensée pour ce qui pourrait être aux aguets. Il y a dans les rêves des choses qui ont de quoi ébranler le plus brave des cœurs. » Autour des yeux pareils à des braises bleues, ses traits fondirent, s’étirèrent. Des écailles bourgeonnèrent à l’emplacement de la peau ; ses mâchoires s’allongèrent, hérissées de dents acérées. « Des choses qui dévorent le cœur le plus vaillant », déclara-t-elle dans un feulement.

Egwene hurla, s’acharna en vain contre l’écran qui la tenait à l’écart de la Vraie Source. Elle tenta de marteler cette horrible face, cette chose qui ne pouvait être Amys, mais elle ne savait quoi saisit ses poignets, l’étira de toute sa longueur tendue et frémissante en l’air. Tout ce dont elle fut capable, ce fut de pousser un cri perçant quand ces mâchoires se refermèrent sur son visage.

Hurlante, Egwene se dressa sur son séant, agrippant ses couvertures. Avec un effort sur elle-même, elle réussit à refermer la bouche d’un coup sec, mais elle demeura impuissante contre les frissons qui la secouaient de la tête aux pieds. Elle se trouvait dans la tente – ou bien non ? Il y avait Amys, assise en tailleur dans l’ombre, dans un halo de saidar – ou était-ce bien elle ? Avec l’énergie du désespoir, elle s’ouvrit à la Source et faillit crier quand elle se heurta de nouveau à la barrière. Rejetant les couvertures de côté, elle rampa à quatre pattes sur la couche de tapis superposés, éparpilla à deux mains ses vêtements soigneusement pliés. Elle avait une dague que l’on portait à la ceinture. Où était-elle ? Où ? Là !

« Asseyez-vous avant que je vous administre un remède pour les vapeurs et la nervosité, fut l’ordre acerbe d’Amys. Vous n’en aimerez pas le goût. »

Egwene se retourna à genoux, la courte dague tenue à deux mains ; lesquelles auraient tremblé si elles n’avaient pas été serrées sur le manche. « Est-ce réellement vous, cette fois ?

— Je suis moi-même, maintenant et aussi tout à l’heure. Les rudes leçons sont les meilleures. Avez-vous l’intention de me poignarder ? »

Hésitante, Egwene rengaina la dague. « Vous n’avez pas le droit de…

— J’ai tous les droits ! Vous m’avez donné votre parole. Je ne savais pas que les Aes Sedai pouvaient mentir. Si je dois vous instruire, je dois être sûre que vous ferez ce que je dis. Je ne veux pas voir une élève à moi se couper elle-même la gorge ! » Amys soupira ; le halo de brillance autour d’elle se dissipa, ainsi que la barrière entre Egwene et la saidar. « Je ne peux pas vous entourer d’un écran plus longtemps. Vous êtes bien plus forte que moi. Dans le domaine du Pouvoir Unique, vous l’êtes. Vous avez été bien près d’abattre mon écran. Cependant si vous êtes incapable de tenir votre parole, je ne peux pas affirmer que j’aie envie de vous instruire.

— Je tiendrai ma parole, Amys. Je le promets. Toutefois, il faut que je retrouve mes amies dans le Ter’aran’rhiod. Je le leur avais promis aussi. Amys, elles pourraient avoir besoin de mon aide, de mon avis. » L’expression d’Amys n’était pas facile à distinguer dans le noir, mais Egwene ne la voyait pas s’adoucir. « Je vous en prie, Amys. Vous m’en avez déjà tellement appris. Je crois que je serais en mesure de les rejoindre où qu’elles soient, à présent. Je vous en prie, ne cessez pas quand il y en a tant encore pour moi à apprendre. Quoi que vous désiriez que je fasse, je le ferai.

— Tressez vos cheveux, répliqua Amys d’une voix neutre.

— Mes cheveux ? » répéta Egwene indécise. Cela ne présentait certes aucun inconvénient, mais pourquoi ? Elle les laissait libres à présent, tombant au-dessous de ses épaules, pourtant il n’y avait pas si longtemps qu’elle avait presque éclaté d’orgueil le jour où le Cercle des Femmes avait décrété qu’elle était en âge de porter ses cheveux tressés en une seule natte comme celle de Nynaeve. Au pays des Deux Rivières, une natte signifiait qu’on était assez âgée pour être considérée comme une adulte.

« Une tresse sur chaque oreille. » La voix d’Amys était toujours comparable à un roc plat. « Si vous n’avez pas de rubans à natter dans les tresses, je vous en donnerai. C’est ainsi que se coiffent les fillettes chez nous. Les filles trop jeunes pour être obligées de tenir parole. Quand vous m’aurez prouvé que vous tenez la vôtre, vous pourrez cesser de vous coiffer de cette façon. Par contre, si vous me mentez de nouveau, je vous obligerai à couper court vos jupes et je vous trouverai une poupée à avoir avec vous. Quand vous déciderez de vous conduire en adulte, vous serez traitée en adulte. Donnez votre accord, sinon je ne vous enseigne plus rien.