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Je suis allé à Rhuidean. J’ai accompli ce que ces espèces de créatures serpentines m’ont dit que je devais accomplir. Et qu’en avait-il tiré ? Cette sacrée lance, un médaillon en argent et… je pourrais partir maintenant Si j’ai le moindre bon sens, je partirai.

Il pourrait partir. Essayer de trouver le chemin pour sortir du Désert – avant de mourir de soif ou d’insolation. Il le pourrait si Rand ne l’attirait pas toujours à lui, ne le retenait. Le moyen le plus facile de s’en assurer était simplement d’essayer de partir. Examinant le morne paysage, il esquissa une grimace. Du vent se leva – il donnait l’impression d’avoir passé au-dessus d’un fourneau de cuisine surchauffé – et de petits tourbillons engendraient des nuages de poussière jaune en forme d’entonnoir courant sur le sol fendillé. Dans le lointain, les montagnes miroitaient dans la brume de chaleur. Peut-être valait-il mieux demeurer ici un peu plus longtemps.

Une des Vierges de la Lance qui était partie devant en éclaireur, revint au pas gymnastique et se plaça à la hauteur de Rhuarc pour lui parler à l’oreille. Elle décocha un sourire rapide à Mat quand elle eut fini et il s’affaira à extirper une bardane de la crinière de Pips. Il ne se souvenait que trop bien d’elle, une jeune femme rousse nommée Dorindha, ayant environ l’âge d’Egwene. Dorindha était une de celles qui l’avaient entraîné à découvrir ce qu’était le Baiser des Vierges. Elle avait recueilli le premier gage. Ce n’est pas qu’il ne tenait pas à soutenir son regard, et certes pas qu’il en était incapable ; débarrasser votre cheval des bardanes et autres gratterons était important.

« Des colporteurs, annonça Rhuarc quand Dorindha fut repartie en courant d’où elle était venue. Des chariots de colporteurs, venant dans cette direction. » Il n’en paraissait pas enchanté.

Par contre, Mat se rasséréna considérablement. Un colporteur offrait peut-être la chance qu’il guettait. Si le bonhomme connaissait le chemin pour entrer, il connaissait celui pour sortir. Il se demanda si Rand se doutait de ses réflexions ; l’expression de Rand était devenue aussi impénétrable que celle de n’importe quel Aiel.

Les Aiels avaient légèrement accéléré l’allure – les compagnons de Couladin imitèrent pratiquement sans tergiverser les Jindos et le groupe des Sagettes ; leurs propres éclaireurs avaient dû probablement les avertir aussi –une allure assez rapide pour que les chevaux soient obligés de se maintenir à un pas plus vif. Le soleil ne gênait pas du tout les Aiels, pas même les gai’shains enfouis sous leur coule blanche. Ils avançaient avec souplesse sur le terrain accidenté.

Moins d’une demi-lieue suffit pour qu’apparaissent en vue les chariots, une douzaine et demie, en file les uns derrière les autres. Tous portaient les marques d’un voyage pénible, avec des roues de rechange attachées partout. En dépit d’une couche de poussière jaune, les deux premiers ressemblaient à des boîtes peintes en blanc sur roues, ou à de petites maisons, y compris avec un escalier de bois à l’arrière et une cheminée de métal sortant du toit. Les trois derniers, tirés par des attelages de vingt mulets, n’avaient l’air que d’énormes barriques, blanches aussi, sans doute remplies d’eau. Les chariots qui se trouvaient entre ceux-ci et ceux de tête auraient aisément passé pour des chariots de colporteur des Deux Rivières, avec de hautes roues aux rayons robustes et des grappes de marmites tintinnabulantes et de choses dans de grands sacs en filet suspendues tout le long des hautes capotes rondes en toile.

Les charretiers tirèrent sur les rênes dès qu’ils aperçurent les Aiels, attendant que les colonnes s’approchent. Un homme corpulent en surcot gris clair avec un chapeau noir à large bord descendit de l’arrière du premier chariot et resta planté à regarder, ôtant son chapeau à calotte plate de temps en temps pour s’essuyer le front avec un grand mouchoir blanc. S’il était nerveux en voyant peut-être quinze cents Aiels déferlant vers lui, Mat ne l’en blâmait pas. Ce qu’il y avait d’étrange, c’étaient les expressions des Aiels les plus proches de Mat. Rhuarc, qui avançait au pas gymnastique devant le cheval de Rand, avait un air menaçant et Heirn des traits durs qui auraient cassé des pierres.

« Je ne comprends pas, dit Mat. On croirait que vous allez tuer quelqu’un. » Ce qui aurait certes réduit ses espoirs à néant. « Je pensais qu’il y avait trois sortes de gens que vous les Aiels laissez venir ici dans le Désert ; les colporteurs, les ménestrels et le Peuple Voyageur.

— Les colporteurs et les baladins sont les bienvenus », répliqua sèchement Heirn. Si c’était là un accueil amical, Mat ne tenait pas à voir des Aiels se montrer le contraire d’accueillants.

« Et le Peuple Voyageur ? » questionna-t-il avec curiosité. Comme Heirn demeurait silencieux, il ajouta : « Les Rétameurs ? les Tuatha’ans ? » Le visage du chef se fit encore plus dur avant qu’il reporte son attention sur les chariots. Aviendha jeta à Mat le coup d’œil qu’elle aurait adressé à un idiot.

Rand approcha Jeade’en de Pips. « Si j’étais toi, je ne parlerais pas des Rétameurs aux Aiels, conseilla-t-il à voix basse. C’est… un sujet délicat.

— Si tu le dis. » Pourquoi les Rétameurs seraient-ils un sujet délicat ? « À ce qu’il me semble à moi, ils se montrent déjà assez chatouilleux avec ce colporteur. Colporteur ! Je me souviens de négociants qui arrivaient au Champ d’Emond avec moins de chariots.

— Il est entré dans le Désert », dit Rand avec un petit rire intérieur. Jeade’en secoua la tête et se mit à danser sur place. « Je me demande s’il en sortira ? » Le sourire sarcastique de Rand ne se reflétait pas dans ses yeux. Parfois Mat en venait presque à souhaiter que Rand décide une fois pour toutes s’il était fou ou non. Presque.

À trois cents pas des chariots, Rhuarc ordonna d’un signe une halte et lui et Heirn continuèrent seuls. Du moins, c’est ce qui semblait avoir été l’idée de Rhuarc mais Rand incita du talon son étalon pommelé à avancer derrière eux, et l’inévitable garde du corps de cent Jindos suivit. Mat les accompagna sans hésiter. Si Rhuarc renvoyait ce bonhomme, il ne voulait pas rater la chance de partir avec lui.

Couladin jaillit au pas de course d’entre les Shaidos. Seul. Peut-être voulait-il agir comme Rhuarc et Heirn en avaient eu l’intention, mais Mat soupçonnait qu’il tenait à souligner qu’il allait seul là où Rand avait besoin de cent gardes. Au début, on aurait cru que Moiraine viendrait aussi, mais il y eut un échange de paroles entre elle et les Sagettes, et toutes demeurèrent où elles étaient. Observant, néanmoins. L’Aes Sedai mit pied à terre, jouant avec quelque chose de petit qui scintillait, et Egwene et les Sagettes se groupèrent autour d’elle.

En dépit de sa façon de s’éponger la figure, le gros bonhomme en surcot gris n’avait, de près, pas l’air inquiet, bien qu’ayant sursauté quand des Vierges de la Lance se dressèrent soudain comme jaillissant du sol et encerclèrent ses chariots. Les charretiers, des hommes au masque dur avec plus que leur content de cicatrices et de nez cassés, paraissaient prêts à ramper sous leur siège ; c’étaient des chiens errants en comparaison des loups aiels. Le colporteur se ressaisit aussitôt. Il n’était pas gras en dépit de ses dimensions ; cette corpulence était du muscle. Rand et Mat sur leurs chevaux eurent droit à des coups d’œil empreints de curiosité, mais il repéra immédiatement Rhuarc. Le bec crochu qu’il avait pour nez et des yeux sombres obliques donnaient à sa face carrée basanée un air de prédateur qui ne s’adoucit pas quand il arbora un grand sourire et ôta son chapeau à large bord d’un geste circulaire pour s’incliner dans un salut. « Je suis Hadnan Kadere, déclara-t-il, colporteur. Je cherche les Rocs Froids, mes bons sires, mais je suis prêt à commercer avec tout le monde. J’ai beaucoup de belles… »