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« Elles racontent que Moiraine demande quelquefois où tu es. Ou Mat. Ne vois-tu pas ? Elle n’y serait pas obligée si elle était capable de te surveiller grâce au Pouvoir.

— Me surveiller au moyen du Pouvoir ? » répéta-t-il d’une voix faible. L’idée ne lui en était jamais venue.

« Elle ne peut pas. Accompagne-moi, Perrin. Nous serons à huit ou dix lieues de l’autre côté du fleuve avant qu’elle s’aperçoive de notre absence.

— Impossible », répliqua-t-il tristement. Il essaya de la détourner vers d’autres sujets par un baiser, mais elle se releva d’un bond et recula si vite qu’il faillit tomber sur le nez. C’était inutile de la suivre. Elle avait croisé les bras sous ses seins comme une barrière.

« Ne me dis pas que tu as peur d’elle à ce point-là. Je sais qu’elle est Aes Sedai et que vous vous mettez tous à danser quand elle remue vos fils. Peut-être a-t-elle-le… Rand… attaché si solidement qu’il ne réussit pas à se dégager, et la Lumière sait qu’Egwene et Élayne, et même Nynaeve, n’en ont pas envie, mais tu pourrais rompre ses liens si tu essayais.

— Cela n’a rien à voir avec Moiraine. C’est ce que j’ai à faire. Je… »

Elle lui coupa la parole. « N’aie pas l’audace de me débiter un de ces boniments de fier-à-bras comme quoi un homme doit faire son devoir. Je sais ce que c’est que le devoir aussi bien que toi, et tu n’as aucun devoir en la circonstance. Tu es peut-être Ta’veren, même si je ne m’en rends pas compte, mais c’est lui le Dragon Réincarné et pas toi.

— Est-ce que tu veux m’écouter ? » cria-t-il, l’air furieux, et elle sursauta. Il n’avait encore jamais crié contre elle, pas de cette façon. Elle redressa le menton et carra les épaules, mais elle demeura silencieuse. Il poursuivit. « Je pense appartenir en quelque sorte au destin de Rand. Mat aussi. Je pense que Rand ne peut pas faire ce qu’il doit sans que nous fassions, nous aussi, ce que nous devons faire. C’est cela le devoir. Comment puis-je m’en aller quand cela risque de signifier que Rand échouera ?

— Risque ? » Il y avait un soupçon d’accent impérieux dans la voix de Faile, mais un soupçon seulement. Il se demanda s’il ne pourrait pas se forcer à lui rabattre le caquet plus souvent. « Est-ce cela que t’a dit Moiraine, Perrin ? Tu devrais depuis le temps savoir écouter attentivement ce que dit une Aes Sedai.

— Je l’ai déduit tout seul. Je crois que les Ta’veren sont attirés les uns vers les autres. Ou peut-être que Rand nous tire à lui, Mat et moi à la fois. Il est censé être le plus puissant Ta’veren depuis Artur Aile-de-Faucon, peut-être depuis la Destruction du Monde. Mat se refuse même à admettre qu’il est Ta’veren, mais de quelque manière qu’il essaie de s’en aller, il finit toujours par être ramené vers Rand. Loial dit qu’il n’a jamais entendu parler de trois Ta’veren, tous du même âge et tous du même village. »

Faile émit un reniflement dédaigneux audible. « Loial ne possède pas une science universelle. Il n’est pas très âgé pour un Ogier.

— Il a plus de quatre-vingt-dix ans », répliqua Perrin d’un ton défensif, et elle lui adressa un sourire ironique. Pour un Ogier, quatre-vingt-dix ans c’était n’être guère plus âgé que Perrin. Ou peut-être plus jeune. Il ne connaissait pas grand-chose sur les Ogiers. En tout cas, Loial avait lu plus de livres que Perrin n’en avait vu ou même entendu parler ; il songeait parfois que Loial avait lu tous les livres jamais imprimés. « Et il en sait plus que toi ou moi. Il estime que je suis peut-être tombé juste. Et Moiraine également. Non, je ne le lui ai pas demandé, mais pourquoi d’autre me surveillerait-elle ? T’imaginais-tu qu’elle tenait à moi pour que je lui forge un couteau de cuisine ? »

Elle resta silencieuse un instant et, quand elle parla, ce fut avec un accent de compassion. « Pauvre Perrin. J’ai quitté la Saldaea pour aller au-devant de l’aventure et maintenant que je me trouve au cœur d’une aventure, la plus grande depuis la Destruction, tout ce que je souhaite c’est aller ailleurs. Tu ne demandes qu’à être un forgeron, et tu vas finir dans les récits légendaires, que tu le veuilles ou non. »

Il détourna les yeux, bien que le parfum de Faile fût encore présent dans sa tête. Il ne pensait pas probable d’être le sujet de récits quelconques, pas à moins que son secret ne soit divulgué bien au-delà des rares personnes déjà au courant. Faile croyait tout connaître de lui, mais elle était dans l’erreur.

Une hache et un marteau étaient appuyés contre le mur en face de lui, chacun fonctionnel et simple d’aspect, avec un manche aussi long que son avant-bras. La hache était une dangereuse lame en demi-lune équilibrée par une pique épaisse, conçue pour la violence. Avec le marteau, il pouvait créer des objets, il avait fabriqué des objets, dans une forge. La tête du marteau pesait plus de deux fois plus que la lame de la hache, mais c’était la hache qui lui paraissait – et de loin – la plus lourde chaque fois qu’il la prenait en main. Avec la hache, il avait… Il se rembrunit, peu désireux de penser à cela. Faile avait raison. Tout ce qu’il souhaitait, c’était être un forgeron, rentrer chez lui et revoir les siens. Mais cela ne se réaliserait pas ; il en était conscient.

Il se leva le temps d’aller chercher le marteau, puis se rassit. Le tenir avait quelque chose de réconfortant. « Maître Luhhan dit toujours que l’on ne peut pas échapper à ce qui doit être fait. » Il continua précipitamment, se rendant compte que cette remarque se rapprochait un peu trop de ce que Faile avait appelé des boniments de fier-à-bras. « C’est le forgeron de chez moi, celui dont j’étais l’apprenti. Je t’en ai parlé. »

À sa surprise, elle ne saisit pas l’occasion de souligner qu’il avait quasiment répété la même chose. Elle ne dit rien, se contenta de le regarder, attendant la suite. Au bout d’un moment, il sut quoi.

« Alors, tu pars ? » demanda-t-il.

Elle se redressa en lissant sa jupe. Pendant un long moment, elle garda le silence comme si elle réfléchissait à ce qu’elle répondrait. « Je me le demande, finit-elle par dire. C’est un drôle de pétrin où tu m’as entraînée.

— Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Eh bien, si tu ne le sais pas, je ne vais certainement pas te le dire. »

Se grattant de nouveau la barbe, il regarda fixement le marteau dans son autre main. Mat devinerait probablement ce qu’elle voulait dire. Ou même le vieux Thom Merrilin. Le ménestrel à la tête blanche prétendait que personne ne comprenait les femmes mais, quand il sortait de sa petite chambre dans le ventre de la Pierre, il ne tardait pas à être entouré d’une demi-douzaine de damoiselles assez jeunes pour être ses petites-filles qui soupiraient en l’écoutant jouer de la harpe et conter de merveilleuses aventures et idylles. Faile était la seule femme que Perrin voulait mais, parfois, il se sentait comme un poisson essayant de comprendre un oiseau.

Il savait ce qu’elle voulait qu’il demande. Il savait au moins ça. Elle lui répondrait ou ne lui répondrait pas, mais il était censé poser la question. Il demeura obstinément bouche close. Cette fois, il avait l’intention de se taire jusqu’à ce qu’elle parle.

Au-dehors, dans l’obscurité, un coq chanta.

Faile frissonna et serra ses bras autour d’elle. « Ma nourrice avait coutume de dire que c’était signe de mort. Non pas que j’y croie, bien sûr. »

Il s’apprêtait à admettre que c’étaient des bêtises, bien qu’ayant frissonné lui aussi, mais sa tête tourna brusquement comme résonnaient un crissement et un choc sourd. La hache était tombée sur le sol. Il n’eut que le temps de froncer les sourcils en se demandant ce qui avait pu la faire choir quand elle bougea de nouveau sans avoir été touchée, puis s’élança sur lui.