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Pour une fois, Moiraine et les Sagettes n’étaient pas du tout en train de les regarder. À mi-chemin entre les Jindos et les Shaidos, Moiraine et Egwene marchaient en compagnie d’Amys et des autres, toutes les six les yeux fixés sur quelque chose dans les mains de l’Aes Sedai. Qui captait la lumière du soleil couchant et scintillait comme une pierre précieuse. Lan chevauchait derrière au milieu des gai’shains et des bêtes de somme, comme si elles l’avaient renvoyé.

La scène mit Rand mal à l’aise. Il s’était habitué à être le centre de l’attention pour celles-là. Qu’avaient-elles découvert de plus intéressant ? Sûrement pas quelque chose dont il pouvait se réjouir, pas avec Moiraine, probablement pas avec Amys ou les autres. Toutes avaient leurs plans pour lui. Egwene était la seule d’entre elles qui lui inspirait pleinement confiance. ô Lumière, j’espère que je peux toujours me fier à elle. Le seul être en qui il pouvait avoir totalement confiance était lui-même. Quand le sanglier débouche du taillis, il n’y a plus que toi et ton épieu. Son rire avait une note d’amertume, cette fois-ci.

« Vous trouvez amusante la Terre Triple, Rand al’Thor ? » Le sourire d’Aviendha était juste un bref éclair de dents blanches. « Riez tant que vous en avez la possibilité, natif des Terres Humides. Quand cette terre commencera à vous briser, ce sera un châtiment approprié pour le traitement que vous infligez à Élayne. »

Pourquoi cette jeune femme ne cessait pas de s’acharner ? « Vous n’avez témoigné aucun respect pour le Dragon Réincarné, lança-t-il sèchement, mais rien ne vous empêche d’essayer d’en témoigner un peu à l’égard du Car’a’carn. »

Rhuarc gloussa de rire. « Un chef de clan n’est pas un roi des Terres Humides, Rand, pas plus que le Car’a’carn. Le respect existe – bien que les femmes en montrent aussi peu qu’elles l’osent sans en encourir la peine –mais n’importe qui peut parler à un chef. » N’empêche qu’il fronça les sourcils en direction de la jeune femme de l’autre côté de la monture de Rand. « Certaines dépassent les bornes de l’honneur. »

Aviendha devait avoir compris que cette dernière phrase était destinée à ses oreilles ; son visage devint de pierre. Toutefois, elle continua à marcher à grandes foulées, sans rien dire de plus, les poings serrés le long de son corps.

Deux des éclaireuses de la Lance apparurent, courant à fond de train. Visiblement, elles n’étaient pas ensemble ; l’une se dirigea droit vers les Shaidos, l’autre vers les Jindos. Rand la reconnut, une jeune femme blonde nommée Adeline, belle mais à l’expression sévère, avec une cicatrice formant, une fine ligne blanche sur sa joue hâlée par le soleil. Elle était une de celles qui étaient entrées dans la forteresse de la Pierre à Tear, bien que plus âgée que la plupart de ses compagnes de la Lance là-bas, avec peut-être dix ans de plus que lui-même. Le bref regard qu’elle posa sur Aviendha avant de s’arrêter près de Rhuarc, un mélange égal de curiosité et de sympathie, hérissa Rand. Si Aviendha avait accepté de se livrer à de l’espionnage pour le compte des Sagettes, elle ne méritait certes aucune sympathie. Sa compagnie à lui n’était pas aussi désagréable que ça. Lui, Adeline le traita comme s’il n’existait pas.

« Il s’est passé quelque chose à Imre, dit-elle à Rhuarc, le débit rapide et saccadé. Personne n’est en vue. Nous sommes restées cachées sans nous approcher.

— Bien, répliqua Rhuarc. Préviens les Sagettes. » Soupesant machinalement ses lances, il recula jusqu’au corps principal des Jindos. Aviendha parla entre ses dents, pinçant sa jupe entre ses doigts, manifestement désireuse de se joindre à Rhuarc.

« Je crois qu’elles sont déjà au courant », commenta Mat tandis qu’Adeline se hâtait vers le groupe des Sagettes.

D’après l’agitation des femmes entourant Moiraine, Rand déduisit qu’il avait raison. Elles parlaient visiblement toutes à la fois. Egwene s’ombrageait les yeux, observant Adeline ou lui-même, l’autre main devant sa bouche. Comment elles avaient appris la nouvelle était une question à poser plus tard.

« Quel genre de chose a pu se passer ? » demanda-t-il à Aviendha. Se parlant toujours à elle-même, elle ne répondit pas. « Aviendha ? Quel genre d’ennui ? » Rien. « Que la Lumière vous brûle, femme, vous pouvez répondre à une question simple ! Quel genre d’ennui ? »

Elle rougit, mais sa réponse fut prononcée d’une voix calme. « Très probablement une razzia, pour des chèvres ou des moutons ; des troupeaux des unes ou des autres ont pu être conduits à Imre pour paître, plus vraisemblablement des chèvres, à cause de l’eau. Ce doit être l’œuvre des Chareens, l’enclos de la Montagne Blanche, ou les Jarras. Ce sont les plus proches. À moins que ce ne soit un enclos des Goshiens. Les Tomanelles sont trop éloignés, je pense.

— Y aura-t-il un combat ? » Il attira à lui le saidin ; le délicieux afflux du Pouvoir l’envahit. La souillure rance s’infiltra en lui et une nouvelle giclée de sueur jaillit de tous ses pores. « Aviendha ?

— Non. Adeline l’aurait dit si les pillards étaient encore là. Le troupeau et les gai’shains sont loin à présent. Nous ne pouvons pas récupérer le troupeau parce que nous sommes obligés de vous accompagner. »

Il se demanda pourquoi elle ne parlait pas de ramener les captifs, les gai’shains, mais il ne s’attarda pas à y réfléchir. L’effort de se tenir droit en selle tout en maîtrisant le saidin, de ne pas s’affaisser et d’être balayé par le flot du Pouvoir, laissait peu de place à la réflexion.

Rhuarc et les Jindos s’étaient élancés dans une course rapide, se voilant déjà la face, et Rand suivit plus lentement. Aviendha lui décochait des regards noirs d’impatience, mais il maintint Jeade’en à un trot rapide. Il n’avait pas l’intention de se précipiter au galop dans le piège de quelqu’un d’autre. Du moins Mat n’était-il pas pressé ; il hésita, les yeux fixés sur les chariots des colporteurs, avant de pousser Pips au petit galop. Rand n’avait pas accordé un regard aux chariots.

Les Shaidos restèrent en arrière, ralentissant l’allure jusqu’à ce que les Sagettes se remettent en marche. Bien sûr. C’était la terre des Taardads. Cou-ladin se moquait pas mal que quelqu’un se livre à des pillages ici. Rand espéra que les chefs de clan pourraient être rassemblés rapidement à l’Alcair Dal. Comment réussirait-il à unir des gens qui se battaient tout le temps les uns contre les autres ? Le moindre de ses soucis pour le moment.

Quand la Halte d’Imre fut enfin en vue, ce fut en quelque sorte une surprise. Quelques troupes de chèvres blanches à longs poils, largement écartées les unes des autres, broutaient des touffes d’herbes rudes et même les feuilles de buissons épineux. Au début, il ne distingua pas la bâtisse en pierre brute adossée à la base d’une haute butte ; l’appareil rustique se fondait avec l’arrière-plan à la perfection et plusieurs buissons d’épines avaient pris racine sur la terre recouvrant le toit. De dimensions modérées, cette bâtisse avait pour fenêtres des meurtrières et seulement une porte, à ce qu’il apercevait. Au bout d’un instant, il repéra une autre construction, pas plus grande, nichée sur une corniche quelques vingt pas plus haut. Une fissure profonde derrière la maison de pierre montait de la base de la butte jusqu’à la corniche ; il n’y avait pas d’autre moyen évident d’atteindre la corniche.