Sans regarder, il suivit du doigt l’écriture cursive gravée dans la hampe noire de la lance. Il savait la lire aussi couramment que celle d’un livre maintenant, bien qu’il lui ait fallu tout le trajet de retour jusqu’au Chaendaer pour s’en rendre compte. Rand n’avait rien dit, mais il se doutait qu’il s’était trahi, là-bas dans Rhuidean. Il connaissait désormais l’Ancienne Langue, qui avait filtré tout entière de ces rêves comme à travers un tamis. Par la Lumière qu’est-ce qu’ils m’ont fait ?
« Sa souvraya niende misain ye, dit-il à haute voix. Je suis perdu dans mon propre esprit.
— Un érudit, en ce temps et en cette Ère. »
Mat leva les yeux et découvrit le ménestrel qui l’observait de ses yeux noirs enfoncés dans les orbites. Le personnage était d’une taille au-dessus de la moyenne, d’âge plutôt mûr et probablement séduisant pour les femmes mais avec une curieuse façon craintive de pencher la tête comme s’il essayait de vous regarder de biais.
« Seulement quelque chose que j’ai entendu une fois », déclara Mat. Il devrait se montrer plus prudent. Si Moiraine décidait de l’expédier à la Tour Blanche pour qu’on l’observe, on ne le laisserait jamais en ressortir. « On entend des bribes par-ci par-là et on les retient. Je connais quelques phrases. » Cela masquerait les erreurs qu’il serait assez stupide pour commettre.
« Je suis Jasin Natael. Un ménestrel. » Natael n’exécuta pas d’envolée de cape à la façon de Thom ; il aurait aussi bien annoncé qu’il était charpentier ou charron. « Vous permettez que je me joigne à vous ? » Mat indiqua d’un signe de tête le sol à côté de lui, et le ménestrel plia les jambes, calant sa cape sous son corps pour s’asseoir dessus. Il paraissait fasciné par les Jindos et les Shaidos qui fourmillaient autour des chariots, la plupart encore armés de leurs lances et de leur bouclier. « Des Aiels, murmura-t-il. Ce n’est pas ce à quoi je me serais attendu. J’ai encore du mal à y croire.
— Voilà des semaines que je suis avec eux, dit Mat et je ne suis pas certain d’y croire moi-même. Drôles de gens. Si une des Vierges de la Lance vous demande de jouer au Baiser des Vierges, mon conseil est de refuser. Courtoisement. »
Natael fronça les sourcils d’un air interrogateur. « Vous menez une vie fascinante, semble-t-il.
— Que voulez-vous dire ? questionna Mat avec circonspection.
— Voyons, vous ne pensez pas que c’est un secret ? Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui voyagent en compagnie d’une… Aes Sedai. Cette femme Moiraine Damodred. Et aussi Rand al’Thor. Le Dragon Réincarné. Celui qui Vient avec l’Aube. Qui sait combien de prophéties il est censé accomplir ? Un compagnon de voyage peu ordinaire, certes. »
Les Aiels avaient bavardé, bien sûr. N’importe qui l’aurait fait. N’empêche, c’était un peu déroutant qu’un inconnu parle ainsi de Rand. « Il me convient fort bien pour le moment. S’il vous intéresse, parlez-lui. Pour ma part, je préférerais ne pas me l’entendre rappeler.
— Peut-être irai-je. Plus tard, peut-être. Parlons de vous. J’ai cru comprendre que vous avez pénétré dans Rhuidean où personne sauf des Aiels n’est allé depuis trois mille ans. C’est là-bas que vous avez eu ça ? » Il avança la main vers la lance sur les genoux de Mat, mais la laissa retomber quand Mat éloigna légèrement la hampe. « Très bien. Racontez-moi ce que vous avez vu.
— Pourquoi ?
— Je suis un ménestrel, Matrim. » Natael avait la tête penchée de côté de cette façon gênée, mais sa voix révélait qu’il était irrité d’avoir à s’expliquer. Il souleva un pan de sa cape aux pièces multicolores comme pour fournir une preuve. « Vous avez vu ce que personne n’a vu sauf une poignée d’Aiels. Quels poèmes ne pourrai-je composer avec les spectacles que vos yeux ont vus ? Je vous en ferai même le héros, si vous le désirez. »
Mat eut un rire sec. « Je n’ai aucune envie d’être un sacré héros. »
Toutefois, il n’y avait aucune raison de garder le silence. Amys et cette bande pouvaient bien rabâcher qu’on ne devait pas parler de Rhuidean, mais il n’était pas aiel. D’autre part, ce serait peut-être rentable d’avoir chez les col-porteurs quelqu’un qui le considère avec un peu de bienveillance, quelqu’un qui soit en position de placer un mot en sa faveur en cas de besoin.
Il raconta l’expédition à partir du moment où avait été atteinte la muraille de brouillard jusqu’à celui où il était sorti, passant sous silence certains détails. Il n’avait pas l’intention de parler à qui que ce soit de ce ter’angreal en forme de seuil tors, et il préférait oublier cette poussière se rassemblant en créatures qui avaient tenté de le tuer. Cette étrange cité aux immenses palais suffisait sûrement, ainsi que l’Avendesora.
L’Arbre de Vie, Natael glissa vite dessus, mais il questionna Mat sans relâche à propos du reste, réclamant de plus en plus de détails, depuis la sensation éprouvée en traversant ce brouillard et combien de temps avant de parvenir à la couleur de cette lumière qui ne produisait pas d’ombre à l’intérieur, jusqu’aux descriptions de la moindre des choses que Mat se rappelait avoir vues sur la vaste place au cœur de la cité. Celles-là, Mat les décrivit à contrecœur ; un mot de trop et il se retrouverait en train de mentionner des ter’angreals – et qui sait où cela risquait d’aboutir ? Même ainsi, il absorba la dernière goutte de l’aie tiède et continua son récit jusqu’à en avoir la gorge sèche. Cela manquait plutôt d’intérêt à la façon dont il le racontait, comme s’il s’était contenté d’entrer et d’attendre pendant que Rand s’en allait, puis était ressorti, mais Natael semblait déterminé à découvrir le détail le plus insignifiant. Il rappela alors Thom à Mat ; parfois Thom se concentrait sur vous comme s’il se proposait de vous soutirer tout ce que vous aviez à l’intérieur.
« Est-ce que c’est ça que tu es censé faire ? »
Mat sursauta malgré lui au son de la voix de Keille, dure sous ses accents suaves. Cette femme lui mettait les nerfs en pelote et maintenant elle avait l’air prête à lui arracher le cœur, et celui du ménestrel aussi.
Natael se redressa. « Ce jeune homme vient de me raconter les choses les plus fascinantes sur Rhuidean. Tu trouveras cela incroyable.
— Nous ne sommes pas ici pour Rhuidean. » La phrase avait jailli d’un ton aussi coupant que l’arête de la lame de couteau qu’elle avait comme nez. Du moins ne dardait-elle des regards furieux que sur Natael à présent.
— Je te dis…
— Tu ne me dis rien.
— N’essaie pas de me faire taire ! »
Sans se préoccuper de Mat, ils s’éloignèrent le long des chariots, discutant à voix basse, gesticulant avec violence. Keille semblait avoir été réduite à un silence réfrigérant quand ils disparurent dans sa roulotte.
Mat frissonna. Il n’arrivait pas à concevoir de partager un logement avec cette femme. Ce serait comme de vivre avec un ours qui a un abcès à une dent. Isendre, par contre. Ce visage, ces lèvres, cette démarche qui tangue. S’il réussissait à l’éloigner de Kadere, elle trouverait un jeune héros – les créatures de poussière pouvaient avoir dix pieds de haut pour elle ; il lui donnerait tous les détails qu’il serait capable de se rappeler ou d’inventer – un héros jeune et beau plus à son goût à elle qu’un vieux colporteur compassé. Cela valait la peine d’y réfléchir.
Le soleil glissa au-dessous de l’horizon et des petits feux de fagots d’épines mettaient des flaques de clarté jaune entre les tentes. Les odeurs de cuisine envahissaient le campement ; du chevreau rôtissait avec des poivrons séchés. Le froid avait aussi envahi le campement, le froid de la nuit dans le Désert. C’était comme si le soleil avait emporté toute la chaleur avec lui. Mat ne s’était pas attendu une seconde à souhaiter avoir une cape épaisse quand il avait préparé ses affaires pour quitter la Pierre. Peut-être que les colporteurs en avaient une. Peut-être que Natael jouerait la sienne aux dés.