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Il mangea au feu de Rhuarc avec Heirn et Rand. Et Aviendha, naturellement. Les colporteurs étaient là, Natael près de Keille et Isendre pour ainsi dire enroulée autour de Kadere ou à peu de chose près. Séparer Isendre de ce bonhomme au nez crochu se révélerait peut-être plus difficile qu’il ne l’avait espéré – ou plus aisé. Toute collée à Kadere qu’elle fût ou non, ses yeux s’embuaient pour Rand et pour nul autre. On aurait cru qu’elle lui avait déjà fait tondre les oreilles, un mouton marqué pour le troupeau de son propriétaire. Ni Rand ni Kadere n’y prêtaient apparemment attention ; le colporteur ne détachait pratiquement pas les yeux de Rand. Aviendha l’avait remarqué et foudroyait Rand du regard. Du moins le foyer donnait-il un peu de chaleur.

Quand le chevreau rôti fut terminé – ainsi qu’une espèce de bouillie mouchetée de jaune à la saveur plus relevée qu’on ne s’y serait attendu à la voir –Rhuarc et Heirn remplirent des pipes à court tuyau, et le chef de clan demanda une chanson à Natael.

Le ménestrel eut l’air démonté. « Voyons, bien sûr. Bien sûr. Laissez-moi apporter une harpe. » Sa cape ondoya dans la sèche brise froide quand il disparut vers le chariot de Keille.

À coup sûr, le personnage était bien différent de Thom Merrilin. Thom sortait à peine de son lit sans flûte ou harpe ou les deux. Mat tassa du tabac dans sa pipe ciselée d’argent et il tirait avec satisfaction des bouffées de sa pipe quand Natael revint et prit une pose digne d’un roi. Cela, c’était comme Thom. Pinçant une corde, le ménestrel commença.

« Doux sont les vents, comme les doigts du printemps. Douces les pluies, comme les larmes du ciel. Douces les années qui passent dans l’allégresse Sans jamais annoncer de tempêtes à venir, Sans jamais annoncer les ravages des tourbillons, La pluie de l’acier et le tonnerre des batailles, La guerre qui brise le cœur. »

C’était Le Gué de Midean. Un chant d’autrefois ; de Manetheren, hasard singulier, et d’une guerre d’avant les Guerres Trolloques. Natael s’en tirait fort plaisamment ; rien à voir avec les récitals vibrants de Thom, bien sûr, mais les mots en flots rythmés attirèrent un cercle épais d’Aiels à la lisière de la zone éclairée par le feu. Aedomon le scélérat avait conduit les Saferis à s’abattre sur Manetheren qui ne se doutait de rien, pillant et incendiant, chassant tout devant eux jusqu’à ce que le Roi Buiryn réunisse les forces de Manetheren, et les hommes de Manetheren avaient affronté les Saferis au Gué de Midean, sans lâcher pied pendant trois jours de bataille acharnée bien que nettement surpassés en nombre, cependant que la rivière coulait rouge et que les vautours noircissaient le ciel. Le troisième jour, leurs effectifs s’amenuisant, l’espoir s’affaiblissant, Buiryn et ses guerriers avaient franchi le gué pour se livrer à un assaut héroïque, ils s’étaient enfoncés au cœur de la horde d’Aedomon, dans le but de refouler les ennemis en tuant Aedomon lui-même. Or des forces trop importantes pour être repoussées les avaient encerclés, pris au piège, enserrés de plus en plus sur eux-mêmes. Groupés autour de leur roi et de la bannière à l’Aigle Rouge, ils avaient continué à combattre, refusant de se rendre même quand leur destin devint évident.

Natael chanta que leur courage avait ému même le cœur d’Aedomon si bien qu’à la fin, en leur honneur, il avait permis à ceux qui restaient debout de partir librement, remmenant son armée au Safer.

« Ils retraversèrent l’eau rouge sang, marchant tête haute. Pas de capitulation, ni d’arme ni d’épée, Pas de capitulation, de cœur ou d’âme. Honneur à eux, jusqu’à la fin des temps, Honneur que connaîtra l’Ère toute entière »

Il pinça le dernier accord et les Aiels sifflèrent pour marquer leur approbation, frappant de la lance leur bouclier de peau, quelques-uns poussant des youyous.

Cela ne s’était pas passé comme ça, évidemment. Mat pouvait se rappeler – Ô Lumière, je n’y tiens pas ! Mais le souvenir se présentait quand même – avoir conseillé à Buiryn de ne pas accepter l’offre, s’être entendu dire en réponse que la plus mince chance valait mieux que pas de chance du tout. Aedomon, sa luisante barbe noire pendant sous les mailles d’acier qui lui voilaient le visage, avait fait reculer ses piquiers, avait attendu qu’ils se soient débandés et aient presque atteint le gué avant que les archers dissimulés se dressent et que la cavalerie charge. Quant à retourner au Safer… Mat n’y croyait pas. Son dernier souvenir au gué était ses efforts pour ne pas perdre pied, dans la rivière jusqu’à la taille avec trois flèches à travers le corps, mais il y avait eu quelque chose plus tard, un fragment. La vision d’Aedomon, la barbe maintenant grise, s’abattant au cours d’un combat violent dans une forêt, tombé de son cheval qui se cabrait, la lance lui transperçant le dos plantée là par un adolescent imberbe, dépourvu d’armure. Cela, c’était pire à supporter que ne l’avaient été les trous dans sa mémoire.

« Vous n’avez pas aimé ce chant ? » dit Natael.

Il fallut un moment à Mat pour se rendre compte que le ménestrel s’adressait non pas à lui mais à Rand. Ce dernier se frictionna les mains, les yeux fixés sur le petit feu, avant de répondre. « Je ne suis pas certain que ce soit sage de se fier à la générosité d’un ennemi. Qu’en pensez-vous, Kadere ? »

Le colporteur hésita, jeta un coup d’œil à la femme accrochée à son bras. « Je ne pense pas à ce genre de chose, finit-il par dire. Je pense aux profits, pas aux batailles. » Keille éclata d’un rire vulgaire. Du moins jusqu’à ce qu’elle voie le sourire d’Isendre, condescendant envers une femme dont on tirerait trois comme elle ; alors ses yeux noirs lancèrent des éclairs menaçants derrière ces plis de graisse.

Soudain des cris d’alarme retentirent dans le noir derrière les tentes. Les Aiels se voilèrent le visage et, peu après, des Trollocs surgirent de la nuit, faces à boutoir et têtes à cornes, dominant les humains de leur haute taille, hurlant et brandissant des épées courbes comme des faux, frappant à coups de lances munies d’un croc et de tridents à barbelure, taillant à la hache de guerre. Des Myrddraals s’avançaient parmi eux, tels de redoutables serpents sans yeux. Cela ne prit que le temps d’un souffle, mais les Aiels se battirent comme s’ils avaient eu une heure pour se préparer, accueillant la charge dans un voltige-ment de leurs lances.

Mat eut vaguement conscience de cette épée de flamme surgie subitement dans la main de Rand, mais alors lui-même fut aspiré dans le tourbillon, maniant sa lance à la fois comme une lance et comme un bâton de combat, y allant d’estoc et de taille, la hampe virevoltant en attaques et parades. Pour une fois, il fut content de ces souvenirs de rêve ; le maniement de cette arme ne lui posait aucun problème et il avait besoin de la moindre ressource d’habileté qu’il pouvait trouver. Tout était chaos démentiel.

Des Trollocs se dressaient devant lui et s’affaissaient sous un coup de sa lance, ou d’une lance aielle, ou tournaient vivement les talons dans le brouhaha des cris, de hurlements et de cliquetis d’acier. Des Myrddraals l’affrontaient, leurs lames noires heurtant son acier estampillé de corbeaux avec des éclats de lumière bleue comme des éclairs en nappe, l’affrontaient et disparaissaient dans le tumulte. Par deux fois, une courte lance filant au ras de sa tête atteignit des Trollocs qui allaient le frapper dans le dos. Il plongea la pointe en forme de courte épée dans la poitrine d’un Myrddraal et crut qu’il allait mourir quand le Myrddraal ne tomba pas et au contraire sourit de ces lèvres exsangues, le regard sans yeux insufflant la peur dans les os de Mat, puis brandit son épée. Un instant après, le Demi-Homme tressaillait sous l’assaut de flèches aielles qui s’enfonçaient en lui et le transformaient en pelote à épingles, tressaillait juste le temps indispensable à Mat pour s’écarter d’un bond de cette chose qui tombait en essayant encore de l’embrocher, d’embrocher n’importe quoi.