— Croyez-vous vraiment qu’il soit nécessaire de payer pour susciter des troubles dans cette ville ? » Tanchico était un fruit pourrissant prêt à tomber au premier coup de vent. L’ensemble de ce malheureux pays l’était. Un instant, elle fut tentée d’acheter sa « rumeur ». Elle était censée être une négociante en toutes marchandises ou informations qui se présentaient, et elle en avait même vendu quelques-unes. Cependant, traiter avec Gelb l’écœurait. Et ses propres doutes l’effrayaient. « Ce sera tout, Maître Gelb. Vous savez comment entrer en contact avec moi si vous en découvrez encore un autre. » Elle effleura le sac en toile grossière.
Au lieu de se lever, il resta assis à la dévisager, s’efforçant de voir à travers son masque. « De quelle région êtes-vous, Maîtresse Elidar ? La façon dont vous parlez, d’une voix douce qui avale les syllabes – mille pardons ; soit dit sans vouloir vous offenser – je n’arrive pas à vous situer.
— Ce sera tout, Gelb. » Peut-être était-ce le ton d’officier, ou peut-être le masque ne parvenait-il pas à cacher le regard glacial, mais Gelb se leva d’un bond, plongeant dans des révérences et balbutiant des excuses tandis qu’il tâtonnait pour ouvrir la porte ménagée dans la paroi ajourée.
Elle resta assise là après son départ, lui donnant le temps de quitter le Jardin des Brises Argentées. Au-dehors, quelqu’un le suivrait, pour s’assurer qu’il n’attendait pas avec l’intention de la prendre en filature. Ces cachotteries et dissimulations la dégoûtaient ; elle souhaitait presque que quelque chose ruine son déguisement et lui offre une honnête bagarre à visage découvert.
Un nouveau vaisseau entrait majestueusement en bas dans le port, un rakeur du Peuple de la Mer avec ses mâts immenses et ses nuages de voiles. Elle avait examiné un rakeur capturé, mais elle aurait donné pratiquement n’importe quoi pour sortir en mer avec l’un d’eux, tout en s’attendant à ce qu’un équipage du Peuple de la Mer soit nécessaire pour obtenir le maximum du navire. Les Atha’an Miere se montraient obstinés quand il était question de prononcer les serments ; ce ne serait pas aussi bien si elle était obligée d’acheter un équipage. Acheter un équipage entier ! La quantité d’or apportée par les courriers pour qu’elle le distribue lui montait à la tête.
Ramassant le sac de jute, elle s’apprêtait à se lever, puis se rassit précipitamment à la vue d’un homme à la solide et large carrure qui quittait une autre table. Des cheveux noirs, tombant jusqu’aux épaules, et une barbe qui laissait nue la lèvre supérieure encadraient le visage rond de Bayle Domon. Il n’était pas masqué, bien sûr ; il exploitait une flotte d’une douzaine de caboteurs entrant et sortant de Tanchico et apparemment se souciant comme d’une guigne que l’on sache ses tenants et aboutissants. Masquée. Son cerveau fonctionnait de travers. Il ne pouvait pas la reconnaître derrière un masque. Néanmoins, elle attendit qu’il ait disparu avant d’abandonner sa table. Il faudrait peut-être disposer de cet homme s’il devenait un danger.
Selindrine reçut l’or qu’elle lui tendait avec un sourire gracieux et murmura le souhait qu’Egeanine continue à lui accorder sa clientèle. Ses cheveux bruns tressés en douzaines de fines nattes, la propriétaire du Jardin des Brises Argentées était vêtue de soie blanche moulante, presque assez mince pour une tenue de serveuse, et l’un de ces voiles transparents qui donnaient toujours à Egeanine envie de demander aux Tarabonaises quelles danses elles savaient exécuter. Les danseuses de shea portaient des voiles presque identiques et pratiquement guère plus. Néanmoins, songea Egeanine en se dirigeant vers la rue, cette femme possédait une vive intelligence, sinon elle ne réussirait pas à manœuvrer au milieu des hauts-fonds de Tanchico, satisfaisant toutes les factions sans s’attirer l’inimitié d’aucune.
Une illustration de cette conclusion était l’homme de haute taille en cape blanche, aux tempes grises mais aux traits et au regard dur, qui passa à côté d’Egeanine et fut accueilli par Selindrine. À hauteur de poitrine, la cape de Jaichim Carridin s’ornait d’un soleil d’or rayonnant, avec quatre nœuds dorés au-dessous et une crosse rouge de berger derrière. Un Inquisiteur de la Main de la Lumière, un officier de haut grade chez les Enfants de la Lumière. Le concept même des Enfants indignait Egeanine, un corps militaire qui ne devait de comptes qu’à lui-même. Cependant Carridin et ses quelques centaines de soldats avaient un certain pouvoir dans Tanchico, où n’importe quelle sorte d’autorité semblait la plupart du temps absente. La Garde Civile ne patrouillait plus dans les rues et l’armée – ses membres qui restaient encore fidèles au Roi – était trop occupée à protéger les forteresses autour de la ville. Egeanine remarqua que Selindrine ne regarda même pas l’épée sur la hanche de Carridin. Oui, à n’en pas douter, il exerçait du pouvoir.
Dès qu’elle eut mis le pied dans la rue, ses porteurs se dégagèrent du groupe des leurs qui attendaient leurs clients et accoururent avec sa chaise, tandis que ses gardes du corps l’entouraient étroitement, lance en main. C’était une troupe mal assortie, quelques-uns coiffés de calottes d’acier, trois revêtus de chemises de cuir sur lesquelles étaient cousues des écailles d’acier ; des hommes au visage rude, peut-être bien ayant déserté l’armée mais conscients qu’avoir en permanence le ventre plein et de l’argent à dépenser dépendait de sa sécurité permanente à elle. Même les porteurs avaient de robustes poignards et, de leurs ceintures-écharpes, pointaient des gourdins. Personne ayant l’air de posséder de la fortune n’osait mettre le nez dehors sans être gardé. En tout cas, aurait-elle eu le désir de s’y risquer, cela n’aurait fait qu’attirer l’attention sur elle.
Les gardes frayèrent sans peine un passage à travers la cohue. Les flots de foule reculaient et tourbillonnaient dans les rues étroites qui serpentaient à travers les collines de la ville, créant des espaces vides autour des chaises à porteurs entourées de gardes du corps. On voyait très peu de voitures. Les chevaux étaient devenus une extravagance.
Usé était le seul adjectif convenant pour décrire ces masses fourmillantes, usé et à bout de nerfs. Visages usés, vêtements usés et des yeux trop brillants, fiévreux, désespérés, espérant alors qu’ils savaient qu’il n’y avait plus d’espoir. Beaucoup avaient abandonné la partie, accroupis contre les murs, blottis sur le seuil des portes, épouses, maris, enfants se cramponnant les uns aux autres, non pas simplement usés mais en loques et dépourvus d’expression. Parfois, ils retrouvaient assez de force pour quémander auprès d’un passant une pièce de monnaie, un croûton de pain, n’importe quoi.
Egeanine garda les yeux fixés droit devant elle, se fiant par nécessité aux gardes du corps pour déceler s’il y avait du danger. Croiser le regard d’un mendiant impliquait que vingt d’entre eux se précipitaient avec espoir autour de sa chaise à porteurs. Jeter une pièce de monnaie en attirait cent qui s’agglutinaient avec supplications et sanglots. Elle dépensait déjà une partie de l’argent apporté par les cargos courriers pour subventionner une soupe populaire, exactement comme si elle appartenait au Sang. Elle frissonna à la pensée de ce que provoquerait la découverte de cet acte outrepassant son rang. Autant enfiler une robe de brocart et se raser la tête.
Tout ceci pourrait être remis en ordre une fois que Tanchico tomberait, avec tout le monde nourri, tout le monde mis à sa place. Et elle pourrait abandonner robes et choses pour lesquelles elle n’avait ni expérience ni goût personnel, retourner à son navire. Le Tarabon, au moins, et peut-être également l’Arad Doman étaient prêts à s’effondrer au moindre contact, comme de la soie carbonisée. Pourquoi la Puissante Dame Suroth se retenait-elle d’agir ? Pourquoi ?