Nonchalamment carré dans son fauteuil, les pans de sa cape étalés sur les bras sculptés, Jaichim Carridin observait les nobles du Tarabon qui occupaient les autres sièges du salon particulier. Ils étaient assis avec raideur dans leurs surcots brodés d’or, la bouche serrée sous des masques imaginativement travaillés pour ressembler à des têtes de faucons, de lions et de léopards. Il avait bien d’autres sujets qu’eux pour se ronger d’inquiétude, mais il parvenait à affecter une attitude calme. Deux mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait été informé de la découverte d’un sien cousin écorché vif dans sa chambre à coucher, trois depuis que la plus jeune de ses sœurs, Dealda, avait été enlevée au beau milieu de son festin de noces par un Myrddraal. L’intendant de la famille avait écrit une lettre incrédule, affolé par les tragédies qui s’abattaient sur la Maison Carridin. Deux mois. Il espérait que Dealda était morte rapidement. On disait que les femmes ne conservaient pas longtemps leur raison entre les mains des Myrddraals. Deux mois entiers. N’importe qui d’autre que Jaichim Carridin en aurait eu des sueurs de sang.
Chaque homme tenait un gobelet en or rempli de vin, mais il n’y avait pas de serveurs présents. Selindrine s’était occupée d’eux avant de se retirer en affirmant qu’ils ne seraient pas dérangés. Il n’y avait, en vérité, personne d’autre à cet étage, le plus élevé du Jardin des Brises Argentées. Deux hommes qui étaient venus avec les nobles – membres de la Garde du Corps du Roi, à moins que Carridin ne se soit lourdement trompé – se tenaient au pied de l’escalier pour garantir la permanence de leur tranquillité.
Carridin dégusta son vin à petites gorgées. Aucun des Tarabonais n’avait touché au sien. « Ainsi donc, reprit-il d’un ton léger, le Roi Andric désire que les Enfants de la Lumière aident à restaurer l’ordre dans la cité. Nous ne nous laissons pas souvent impliquer dans les affaires intérieures des nations. » Pas ouvertement. « Certes, je ne me rappelle pas semblable requête. Je ne sais pas ce que dira le Seigneur Capitaine Commandant. » Pedron Niall dirait de faire le nécessaire et de s’assurer que les Tarabonais savaient qu’ils étaient en dette envers les Enfants, de s’assurer qu’ils la payaient intégralement.
« Le temps vous manque pour requérir des instructions à Amador », répliqua d’un ton pressant un homme au masque de léopard à taches noires. Aucun ne s’était présenté par son nom, mais Carridin n’en avait pas besoin.
« Ce que nous demandons est nécessaire, déclara un autre d’un ton cassant, son épaisse moustache sous un masque de faucon lui donnant l’aspect d’un hibou insolite. Vous devez comprendre que nous ne formulerions pas cette demande à moins qu’elle ne soit d’une extrême nécessité. Nous devons avoir de l’unité, pas davantage de division, hein ? Il existe de nombreux éléments de dissension, même dans Tanchico. Ils doivent être supprimés si on ne veut ne serait-ce qu’un espoir d’imposer la paix dans les campagnes.
— La mort de la Panarch a rendu les choses très difficiles », ajouta le premier qui avait parlé.
Carridin souleva un sourcil interrogateur. « Avez-vous déjà découvert qui l’a tuée ? »
Son hypothèse personnelle était qu’Andric en personne avait commandité l’acte, étant persuadé que la Panarch favorisait un des prétendants rebelles au trône. Le Roi avait peut-être vu juste, mais il avait constaté, après avoir convoqué ce qu’il avait pu de l’Assemblée des Seigneurs – bon nombre d’entre eux se trouvaient avec l’un ou l’autre des groupes rebelles égaillés dans le pays – qu’ils se montraient remarquablement réticents pour ratifier son choix. Quand bien même la Dame Amathera n’aurait pas partagé présentement le lit d’Andric, l’élection du Roi et de la Panarch était le seul pouvoir réel que possédait l’Assemblée et elle ne semblait pas désireuse d’y renoncer. Les difficultés concernant la Dame Amathera n’étaient pas censées être connues. Même l’Assemblée se rendait compte que cette nouvelle risquait de déclencher des émeutes.
« Un des fous qui ont juré fidélité au Dragon, certainement, déclara l’homme à l’apparence de hibou en tirant vigoureusement sur sa moustache. Aucun Tarabonais de souche ne voudrait nuire à la Panarch, hein ? » Il avait presque l’air d’y croire.
« Bien sûr », acquiesça Carridin avec aisance. Il but une autre gorgée de vin. « Si je dois prendre possession du Palais de la Panarch pour l’ascension de la Dame Amathera, il me faut l’apprendre du Roi en personne. Sinon, cela risque de paraître que les Enfants de la Lumière sont en quête de pouvoir au Tarabon, alors que tout ce que nous recherchons est, comme vous le dites, la fin de la division et la paix sous la Lumière. »
Un autre léopard plus âgé, au menton carré, des mèches blanches striant ses cheveux blond foncé, éleva la voix d’un ton glacial. « J’ai entendu dire que Pedron Niall cherche l’unité contre les Sectateurs du Dragon. L’unité sous son commandement, n’est-ce pas ?
— Le Seigneur Capitaine Commandant ne recherche pas le pouvoir, expliqua Carridin d’une voix aussi glaciale. Les Enfants servent la Lumière, comme tous les hommes de bonne volonté.
— Il est hors de question que le Tarabon soit soumis en quoi que ce soit à Amador, protesta le premier léopard. Hors de question ! »
Des approbations coléreuses montèrent sourdement de presque tous les fauteuils.
« Évidemment non, dit Carridin comme si cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Si vous désirez mon assistance, je la donnerai – dans les conditions que j’ai mentionnées. Si vous ne la souhaitez pas, il y a toujours du travail pour les Enfants. Servir la Lumière n’a jamais de fin, car l’Ombre guette partout.
— Vous aurez des garanties signées et scellées par le Roi », annonça un homme grisonnant au masque de lion, les premiers mots qu’il avait proférés. C’était, naturellement, Andric lui-même, bien que Carridin ne fût pas censé le savoir. Le Roi ne pouvait pas conférer avec un Inquisiteur de la Main de la Lumière sans que cela soulève des commentaires, pas plus qu’il ne pouvait se rendre dans une taverne, même le Jardin des Brises Argentées.
Carridin inclina la tête. « Quand elles seront entre mes mains, je m’assurerai du Palais de la Panarch et les Enfants supprimeront tous… les éléments de dissension… qui tenteraient de s’opposer à l’investiture. Sous la Lumière, je le jure. » La tension s’évapora visiblement des Tarabonais ; ils se renversèrent leur gobelet dans le gosier comme pour la remplacer par le vin, même Andric.
En ce qui concernait la population du Tarabon, ce serait les Enfants qui recueilleraient le blâme pour les tueries inévitables, pas le Roi, ni l’armée du Tarabon. Une fois qu’Amathera serait investie par la Couronne et le Bâton de l’Arbre, quelques membres de plus de l’Assemblée se joindraient peut-être bien aux rebelles mais, si les autres reconnaissaient qu’ils ne l’avaient pas élue, la nouvelle mettrait le feu à Tanchico. Quant à ce que raconteraient ceux qui s’étaient enfuis – eh bien, les rebelles répandaient toutes sortes de mensonges séditieux. Et le Roi ainsi que la Panarch du Tarabon danseraient l’un et l’autre au bout de fils que Carridin pourrait confier à Pedron Niall pour en faire ce qui lui plairait.
Pas un butin aussi intéressant qu’il l’aurait été quand le souverain du Tarabon régnait sur plus de quelques centaines d’arpents autour de Tanchico, cependant ce butin pourrait redevenir magnifique. Avec l’aide des Enfants – une légion ou deux au moins seraient nécessaires ; pas uniquement les cinq cents hommes dont disposait Carridin – les Sectateurs du Dragon pourraient être écrasés, les divers rebelles vaincus, même la guerre avec l’Arad Doman poursuivie avec succès. L’Arad Doman était dans une situation pire que le Tarabon, à ce que Carridin avait entendu dire.