Выбрать главу

À la vérité, il ne se souciait guère que le Tarabon tombe sous la domination des Enfants, ou Tanchico, ou une partie. Il y avait une conduite à tenir, des tâches à exécuter qu’il avait toujours menées à bien, mais c’était difficile de penser à quoi que ce soit d’autre en dehors du jour où sa propre gorge serait tranchée. Peut-être souhaiterait-il du fond du cœur qu’elle le soit. Deux mois entiers depuis les dernières nouvelles.

Il ne resta pas à boire avec les Tarabonais, il prit congé aussi brièvement qu’il le put. S’ils en furent offensés, ils avaient trop besoin de lui pour le montrer. Selindrine le vit descendre, et un palefrenier amenait son cheval devant la porte quand il atteignit la rue. Il lui jeta une pièce de cuivre, puis éperonna le hongre noir pour qu’il parte à un petit galop rapide. Dans les rues sinueuses, les piétons déguenillés s’écartaient devant lui, ce qui était tant mieux ; il n’était pas sûr qu’il l’aurait remarqué s’il avait piétiné l’un d’entre eux. Non pas que c’eût été une perte. La ville était pleine de mendiants ; il pouvait à peine respirer sans inhaler une puanteur de crasse et de vieille sueur rance. Tamrin devrait les rassembler et les jeter dehors ; que les rebelles du pays se débrouillent avec eux.

C’est le pays qui le préoccupait, pas les rebelles. Ils pouvaient être matés assez facilement, après que commence à se répandre que celui-ci ou celui-là était un Ami du Ténébreux. Et une fois qu’il aurait réussi à en livrer quelques-uns à la Main de la Lumière, ils se présenteraient devant tout le monde et confesseraient qu’ils vénéraient le Ténébreux, mangeaient des enfants, tout et n’importe quoi qu’ils avaient reçu l’ordre de dire. Les rebelles ne dureraient pas longtemps après cela ; les prétendants encore en course se découvriraient seuls en se réveillant. Par contre, les Sectateurs du Dragon, les hommes et les femmes qui s’étaient ouvertement déclarés pour le Dragon Réincarné, ne seraient pas atteints par une accusation d’être Amis du Ténébreux. La plupart des gens les considéraient déjà comme tels, pour avoir juré de suivre un homme capable de canaliser.

C’est l’homme qu’ils avaient juré de suivre qui était le problème, l’homme dont ils ne connaissaient même pas le nom. Rand al’Thor. Où était-il ? Une centaine de bandes de Sectateurs du Dragon là-bas, deux au moins assez importantes pour être qualifiées d’armées, qui livraient bataille à l’armée du Roi – ce qui en restait, toujours fidèle à Andric, qui se battaient contre les rebelles, lesquels s’activaient à lutter les uns contre les autres aussi souvent que contre Andric ou les Sectateurs du Dragon – pourtant Carridin n’avait pas de renseignement sur celle de ces bandes qui hébergeait Rand al’Thor. Il pouvait être sur la Plaine d’Almoth ou dans l’Arad Doman, où la situation était la même. Auquel cas, Jaichim Carridin était selon toute probabilité un homme mort.

Au palais sur la péninsule de Verana qu’il avait réquisitionné pour l’usage de quartier général des Enfants, il lança ses rênes à l’une des sentinelles en cape blanche et entra à grands pas sans leur rendre leur salut. Le propriétaire de cette élégante abondance de dômes clairs, de flèches ajourées, de jardins ombragés, avait revendiqué le Trône de la Lumière, et personne ne se plaignait de cette occupation. Moins que tout autre le propriétaire ; ce qui restait de sa tête ornait encore une pointe de fer au-dessus de l’Escalier des Traîtres, sur la péninsule de Maseta.

Pour une fois, Carridin jeta juste un coup d’œil aux beaux tapis du Tarabon, à l’ameublement incrusté d’or et d’ivoire, aux cours intérieures à fontaine où l’eau rejaillissait avec un bruit rafraîchissant. Les vastes couloirs à lampes dorées et les hauts plafonds couverts de délicates volutes d’or ne l’intéressaient nullement. Ce palais égalait les plus beaux de l’Amadicia, sinon les plus grands, pourtant ce qui occupait présentement la première place dans ses pensées était l’eau-de-vie forte dans la pièce qu’il avait choisie pour bureau.

Il avait franchi à moitié un tapis inestimable, tout en dessins bleus, écarlates et or, les yeux fixés sur le meuble sculpté qui contenait un flacon en argent d’eau-de-vie de premier choix, quand il se rendit soudain compte qu’il n’était pas seul. Une femme en robe moulante rouge clair se tenait près des hautes fenêtres étroites donnant sur un des jardins où des arbres projetaient leur ombre, ses cheveux couleur de miel rassemblés en fines tresses qui lui descendaient aux épaules. Un bout de voile vaporeux ne servait à rien pour cacher son visage. Jeune et jolie, avec une bouche en cerise et de grands yeux bruns, elle n’était pas une servante, pas habillée de cette façon.

« Qui êtes-vous ? questionna-t-il avec irritation. Comment êtes-vous entrée ici ? Sortez immédiatement ou je vous fais jeter dans la rue.

— Des menaces, Bors ? Vous devriez être plus accueillant envers un visiteur, hein ? »

Ce nom le secoua de la tête aux talons. D’instinct, il avait tiré son épée, s’était fendu en direction de sa gorge.

Quelque chose le saisit – l’air transformé en gelée rampante – quelque chose le força à tomber à genoux, l’enveloppa du cou aux pieds. Se resserra autour de son poignet jusqu’à ce que les os crissent ; sa main s’ouvrit brusquement et son épée tomba. Le Pouvoir. Elle utilisait sur lui le Pouvoir Unique. Une sorcière de Tar Valon. Et si elle connaissait ce nom…

« Vous rappelez-vous, dit-elle en se rapprochant, une réunion où Ba’alzamon est apparu en personne et nous a montré les visages de Matrim Cauthon, de Perrin Aybara et de Rand al’Thor ? » Elle cracha pratiquement ces noms, en particulier le dernier ; ses yeux auraient foré des trous dans de l’acier. « Vous voyez ? Je sais qui vous êtes, oui ? Vous avez voué votre âme au Puissant Seigneur des Ténèbres, Bors. » Son rire soudain avait le tintement de clochettes argentines.

La sueur jaillit sur la face de Carridin. Pas seulement une de ces sorcières de Tar Valon qu’il méprisait. L’Ajah Noire. Elle appartenait à l’Ajah Noire. Il avait cru que ce serait un Myrddraal qui viendrait le chercher. Il avait cru avoir encore du temps. Davantage de temps. Pas déjà. « J’ai essayé de le tuer, balbutia-t-il. Rand al’Thor. J’ai essayé ! Seulement je ne peux pas le découvrir. Je ne peux pas ! J’ai été averti que les membres de ma famille seraient tués si j’échouais, un par un. J’ai reçu la promesse d’être le dernier ! J’ai des cousins, encore. Des neveux. Des nièces. J’ai une autre sœur ! Il faut que vous me donniez encore du temps ! »

Elle était là qui le regardait avec ces yeux marron perçants, souriant avec cette petite bouche ronde, l’écoutant expliquer précipitamment où Vanora pouvait être trouvée, où était située sa chambre à coucher, qu’elle aimait se promener à cheval seule dans la forêt au-delà de Carmera. Peut-être que s’il criait, quelques-uns des gardes viendraient. Peut-être qu’ils pourraient la tuer. Il ouvrit la bouche plus grand – et cette épaisse gelée invisible s’y infiltra, forçant ses mâchoires à s’écarter jusqu’à ce qu’elles grincent dans ses oreilles. Les narines dilatées, il aspira frénétiquement de l’air. Il pouvait encore respirer, mais il était incapable de crier. Tout ce qui sortait, c’étaient des gémissements étouffés, comme les plaintes d’une femme qui se lamente derrière des murs. Il aurait voulu hurler.

« Vous êtes très amusant, finit par dire la femme aux cheveux couleur de miel. Jaichim. Voilà un nom approprié pour un chien, je pense. Aimeriez-vous être mon chien, Jaichim ? Si vous êtes un très bon chien, je vous permettrai peut-être un jour de regarder mourir Rand al’Thor, hein ? »