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Il fallut un moment pour que ce qu’elle disait soit compris. S’il devait voir mourir Rand al’Thor, elle n’allait pas… Elle n’allait pas le tuer, l’écorcher vif, faire toutes ces choses évoquées par son esprit qui auraient transformé en délivrance d’être dépouillé vivant de sa peau. Des larmes roulèrent sur sa figure. Des sanglots de soulagement le secouèrent, pour autant qu’il pouvait remuer, enserré tel qu’il l’était comme dans un étau. Cet étau disparut brusquement et il s’effondra sur les mains et sur les genoux, pleurant toujours. Il était incapable de s’arrêter.

La femme s’agenouilla à côté de lui et enlaça une main dans ses cheveux, lui releva la tête. « Maintenant vous m’écouterez, hein ? La mort de Rand al’Thor est pour plus tard et vous la verrez seulement si vous êtes un bon chien. Vous allez transférer vos Blancs Manteaux dans le Palais de la Panarch.

— Co-comment le sav-savez-vous ? »

Elle lui secoua la tête d’un côté à l’autre, sans douceur. « Un bon chien ne questionne pas sa maîtresse. Je jette le bâton ; vous rapportez le bâton. Je dis “tuez”, vous tuez. Oui ? Oui. » Son sourire fut juste une brève apparition des dents. « Il y aura de la difficulté à s’emparer du Palais ? La Légion de la Panarch est là-bas, mille hommes, qui dorment dans les vestibules, les salles d’exposition, les cours. Vous n’avez pas un aussi grand nombre de Blancs Manteaux.

— Ils… » Il dut s’arrêter pour déglutir. « Les Légionnaires ne réagiront pas. Ils croiront qu’Amathera a été choisie par l’Assemblée. C’est l’Assemblée qui…

— Ne m’ennuyez pas, Jaichim. Peu importe si vous tuez l’Assemblée entière pour autant que vous occupez le Palais de la Panarch. Quand déménagerez-vous ?

— Cela… cela demandera trois ou quatre jours pour qu’Andric donne les garanties.

— Trois ou quatre jours, murmura-t-elle à moitié pour elle-même. Très bien. Un petit délai supplémentaire ne causera pas d’inconvénient. » Il se demandait quel était ce délai dont elle parlait quand elle détruisit le peu d’assurance qui  lui restait. « Vous prendrez le commandement du Palais et vous renverrez les beaux soldats de la Panarch.

— C’est impossible », dit-il d’une voix entrecoupée, et elle lui tira la tête en arrière avec une telle brutalité qu’il ne sut pas si c’est son cou qui se romprait en premier ou son cuir chevelu qui se décollerait. Il n’osa pas résister. Mille aiguilles invisibles le picotèrent, sur le visage, la poitrine, le dos, les bras, les jambes, partout. Invisibles, mais pas moins réelles pour autant, il en était sûr.

« Impossible, Jaichim ? dit-elle à mi-voix. Impossible est un mot que je n’aime pas entendre. »

Les aiguilles s’enfoncèrent plus profondément ; il gémit, mais il était obligé d’expliquer. Ce qu’elle voulait était réellement impossible. Il haleta dans sa précipitation. « Une fois investie du titre de Panarch, Amathera commandera à la Légion. Si je tente de m’emparer du Palais, elle la lancera contre moi et Andric l’aidera. Je ne suis absolument pas en mesure de résister à la Légion de la Panarch et à ce qu’Andric peut prélever sur les garnisons des forts du Cercle. »

Elle l’examina si longuement qu’il commença à transpirer. Il n’eut pas l’audace de se reculer, à peine se risqua-t-il même à cligner des paupières ; ces mille petites piqûres d’aiguille répétées ne le permettaient pas.

« La Panarch sera neutralisée », finit-elle par dire. Les aiguilles disparurent, et elle se redressa.

Carridin se releva, lui aussi, s’efforçant de retrouver son aplomb. Peut-être un marché pouvait-il être conclu ; cette femme semblait à présent disposée à écouter parler raison. Ses jambes tremblaient d’émotion, mais il affermit de son mieux sa voix. « Même si vous parvenez à influencer Amathera… »

Elle lui coupa la parole. « Je vous ai dit de ne pas poser de question, Jaichim. Un bon chien obéit à sa maîtresse, hein ? Je vous le promets, si vous questionnez, vous me supplierez de trouver un Myrddraal pour se distraire avec vous. Vous me comprenez ?

— Je comprends », répliqua-t-il d’une voix morne. Elle continua à le dévisager et au bout d’un moment il comprit vraiment. « J’agirai comme vous l’ordonnez… maîtresse. » Son bref sourire approbateur le fit rougir. Elle se dirigea vers la porte, lui tournant le dos comme s’il était réellement un chien, et un chien édenté. « Quel… ? Quel est votre nom ? »

Cette fois, son sourire fut gracieux, et moqueur. « Oui. Un chien devrait connaître le nom de sa maîtresse. Je m’appelle Liandrin. Par contre, ce nom ne doit jamais franchir les lèvres d’un chien. Si cela se produisait, je serais très mécontente de vous. »

Quand la porte se referma derrière elle, il se dirigea en titubant vers un siège à haut dossier incrusté d’ivoire et s’y effondra. L’eau-de-vie, il la laissa où elle était ; à la façon dont son estomac était noué, elle le ferait vomir. Qu’est-ce qui pouvait bien intéresser cette femme dans le Palais de la Panarch ? Un ordre de questions dangereux, peut-être, mais même s’ils servaient le même maître, il ne pouvait qu’éprouver de la répulsion pour une sorcière de Tar Valon.

Elle n’en savait pas autant qu’elle le croyait. Avec les garanties du Roi en sa possession, il pouvait écarter de sa gorge Tamrin et l’armée par la menace de révélations, et Amathera de même. Toutefois, ils avaient encore la possibilité de soulever la populace. Et le Seigneur Capitaine Commandant se montrerait peut-être plus que désapprobateur de toute l’affaire, s’imaginerait peut-être qu’il était en quête de pouvoir pour lui-même. Il laissa tomber sa tête dans ses mains, se représentant Niall signant son arrêt de mort. Ses propres hommes l’arrêteraient et le pendraient. S’il pouvait organiser la mort de la sorcière… mais elle avait promis de le protéger des Myrddraals. Il eut de nouveau envie de pleurer. Elle n’était même pas présente, pourtant elle gardait son emprise sur lui plus étroitement que jamais, des mâchoires d’acier refermées sur ses deux jambes et un nœud coulant bien ajusté autour du cou.

Un moyen de s’en sortir devait exister mais, quelle que fût la solution envisagée, il voyait seulement un autre piège mortel.

Liandrin parcourut les couloirs comme un fantôme, évitant sans peine domestiques et Blancs Manteaux. Quand elle sortit par une petite porte de derrière dans une allée étroite derrière le palais, le jeune soldat de haute taille posté là en sentinelle la considéra avec un mélange de soulagement et de malaise. La petite ruse de Liandrin pour que quelqu’un s’ouvre à ses suggestions – une brève dose du Pouvoir sous forme d’ordre – n’avait pas été nécessaire avec Carridin, mais avait aisément convaincu cet imbécile qu’elle devait être autorisée à entrer. La mine gracieuse, elle lui fit signe de se rapprocher et de se pencher. Le stupide grand flandrin se fendit d’un large sourire comme s’il s’attendait à un baiser, un sourire qui se figea quand la fine dague de Liandrin s’enfonça dans son œil.

Elle bondit agilement en arrière comme il tombait, sac de chair sans consistance. Il ne parlerait pas d’elle maintenant, même par accident. Pas une tache de sang ne souillait sa main. Elle regretta de ne pas avoir l’habileté de Chesmal à tuer avec le Pouvoir, ou même le talent moindre de Rianna. Bizarre que le don de tuer avec le Pouvoir, d’arrêter un cœur ou de forcer le sang à bouillir dans les veines, soit si étroitement lié au don de Guérir. Elle-même ne pouvait Guérir guère autre chose que des écorchures ou des contusions ; non pas qu’elle s’y intéressât le moins du monde.

Sa chaise à porteurs, laquée de rouge et incrustée d’ivoire et d’or, attendait au bout de l’allée et, avec elle, ses gardes du corps, une douzaine de colosses avec des airs de loups affamés. Une fois dans les rues, ils frayèrent sans peine un chemin dans la foule, leurs lances assommant quiconque n’était pas assez prompt à s’écarter. Ils étaient tous voués au Puissant Seigneur des Ténèbres, bien sûr, et s’ils ne connaissaient pas exactement qui elle était, ils savaient que d’autres hommes avaient disparu, des hommes qui n’avaient pas été capables de servir convenablement.