Les deux hommes les encadrèrent immédiatement, sans avoir reçu d’instructions, Juilin ouvrit la marche avec son balluchon sur le dos et son bâton clair d’une épaisseur d’un pouce qu’il tenait à deux mains, ses yeux noirs aux aguets. Thom formait l’arrière-garde, s’arrangeant on ne sait comment pour avoir une apparence redoutable en dépit de ses cheveux blancs, de sa boiterie et de sa cape de ménestrel.
Nynaeve pinça un instant les lèvres mais ne dit rien, ce qu’Élayne jugea sage. Elles n’avaient pas parcouru cinquante pas sur le long quai de pierre qu’elle avait vu autant d’hommes aux paupières plissées, à la face avide qui les examinaient, ainsi que des Tanchicans et d’autres manipulant des caisses, des balles de marchandises et des sacs sur le quai. Elle n’en avait pas peur ; elle en maîtriserait deux ou trois, elle en était sûre. Par contre, elle et Nynaeve avaient dans leurs escarcelles leur anneau au Grand Serpent et prétendre qu’elles n’avaient pas de liens avec la Tour Blanche serait inutile si elle canalisait devant cent personnes. Mieux valait que Thom et Juilin arborent leur mine la plus féroce. Elle n’aurait pas rechigné à être accompagnée de dix de plus juste comme eux.
Un rugissement retentit soudain du haut du pont d’un des voiliers plus petits. « Vous ! C’est bien vous ! » Un homme massif au visage rond, en surcot de soie verte, sauta sur le quai sans se soucier du bâton levé de Juilin et les dévisagea, elle et Nynaeve. Une barbe non assortie de moustaches le désignait comme un natif d’Illian, de même que son accent. Il semblait vaguement familier.
« Maître Domon ? dit au bout d’un instant Nynaeve en tirant d’un coup sec sur sa natte. Bayle Domon ? »
Il acquiesça d’un signe de tête. « Eh que oui. Je ne croyais pas jamais vous revoir. Je… J’ai attendu à Falme tant que j’ai pu, seulement le moment est venu de choisir entre mettre à la voile ou regarder mon navire brûler. »
Élayne le reconnut alors. Il avait accepté de les emmener hors de Falme, mais cette ville avait été en proie au chaos avant qu’elles réussissent à atteindre son bateau.
« Heureuses de vous rencontrer, répliqua Nynaeve avec froideur, mais excusez-nous, il faut que nous trouvions des chambres dans la cité.
— Ce sera difficile. Tanchico craque de tous ses joints de calfatage. Néanmoins, je connais un endroit où un mot de moi a des chances de vous procurer quelque chose. Je ne pouvais pas m’attarder davantage à Falme, n’empêche que j’estime avoir une dette envers vous. » Domon s’interrompit, avec une subite expression de malaise. « Votre présence ici. Cela va-t-il donc se reproduire comme à Falme ?
— Non, Maître Domon, répondit Élayne à la place de Nynaeve qui hésitait. Bien sûr que non. Et nous serons contentes d’accepter votre aide. »
Elle s’attendait à moitié que Nynaeve proteste, pourtant son aînée se borna à hocher pensivement la tête et à présenter les hommes les uns aux autres. La cape de Thom provoqua chez Domon un haussement de sourcils, par contre, le costume à la mode du Tear de Juilin suscita une expression revêche qui fut payée de la même monnaie. Toutefois, aucun d’eux ne dit quoi que ce soit ; peut-être étaient-ils capables de ne pas manifester dans Tanchico l’animosité existant entre le Tear et l’Illian. Sinon, elle serait obligée de les sermonner fermement.
Domon raconta ce qui était advenu de lui depuis Falme tandis qu’il les accompagnait sur le quai et, en vérité, il avait prospéré. « Une douzaine de bons caboteurs que les collecteurs d’impôts de la Panarch connaissent, déclara-t-il en riant, et quatre navires de haute mer qu’ils ne connaissent pas. »
Il n’en avait guère pu acquérir autant honnêtement dans un laps de temps de cette brièveté. Elle fut choquée de l’entendre parler aussi ouvertement sur un quai plein de monde.
« Eh oui ! Je fais de la contrebande et réalise des bénéfices que je n’avais jamais imaginés. Un dixième du montant des contributions dans la poche des douaniers détourne leurs yeux et scelle leurs bouches. »
Deux Tanchicans avec ces calottes rondes tronquées et ces voiles les croisèrent à pas nonchalants, les mains nouées derrière le dos. Chacun portait une lourde clef de bronze pendant à une chaîne épaisse passée autour de son cou ; elle était visiblement un symbole de fonction. Ils saluèrent Domon avec familiarité. Thom parut amusé, mais Juilin regarda avec une égale indignation Domon et les deux Tanchicans. En tant que preneur-de-larrons, il avait une juste aversion pour ceux qui se gaussaient de la loi.
« Cependant, je ne suis pas persuadé que cela durera longtemps, reprit Domon quand les Tanchicans se furent éloignés. La situation dans l’Arad Doman est bien pire qu’ici et elle est déjà assez mauvaise à Tanchico. Peut-être que le Seigneur Dragon n’a pas encore détruit le Monde, mais il a bien détruit l’Arad Doman et le Tarabon. »
Élayne avait envie de lui envoyer une réplique cinglante, mais ils étaient arrivés au bout du quai et elle le regarda en silence louer des chaises à porteurs et une douzaine d’hommes au visage dur et aux bâtons solides. Des gardes armés d’épées et de lances se tenaient au bout du quai, avec l’allure de mercenaires plutôt que de soldats. De l’autre côté de la large avenue qui longeait la rangée de bassins, des centaines de visages hâves et abattus observaient les gardes. Parfois, les yeux se tournaient brièvement vers les navires, mais la plupart du temps ils étaient fixés sur les hommes qui les empêchaient de gagner ces navires. Élayne frissonna en se rappelant ce que Coine avait dit des gens d’ici qui avaient assiégé son navire, prêts à tout pour acheter un passage qui les emmène n’importe où loin de Tanchico. Quand ces yeux avides se posaient sur les bateaux, une détresse ardente s’y lisait. Élayne était assise avec raideur dans sa chaise brinquebalant à travers les foules derrières les bâtons qui les aiguillonnaient et s’efforça de ne rien regarder. Elle ne voulait pas voir ces visages. Où était leur roi ? Pourquoi ne prenait-il pas soin d’eux ?
Une enseigne au-dessus de la porte de l’auberge aux murs enduits de blanc où Domon les amena, au-dessous du Grand Cercle, annonçait La Cour aux Trois Pruniers. La seule qu’aperçut Élayne était la cour ceinte de hauts murs et pavée de dalles de pierre devant l’auberge qui était un cube de trois étages sans fenêtres au rez-de-chaussée et aux fenêtres du haut garnies de grilles en ferronnerie fantaisie. À l’intérieur, la salle commune était bondée d’hommes et de femmes, pour la plupart en costumes de Tanchico, et le bourdonnement des voix couvrait presque l’air joué sur les cordes martelées d’un tympanon.
Nynaeve eut un haut-le-corps à la vue de l’hôtelière, une jolie femme pas beaucoup plus âgée qu’elle avec des yeux marron et des tresses couleur de miel blond, son voile ne cachant pas une bouche charnue en cerise. Élayne sursauta, elle aussi, mais ce n’était pas Liandrin. La jeune femme – son nom était Rendra – connaissait manifestement bien Domon. Avec des sourires accueillants pour Élayne et Nynaeve, et faisant fête à Thom en tant que ménestrel, elle leur donna ses deux dernières chambres à un tarif inférieur – Élayne en eut l’impression – à celui couramment en vigueur. Élayne s’assura qu’elle et Nynaeve aient celle au plus grand lit ; elle avait déjà partagé un lit avec Nynaeve et cette dernière prenait ses aises à coups de coude.
Rendra fournit aussi un dîner dans un salon particulier, présenté par deux jeunes serveurs voilés. Élayne se surprit à contempler une assiette de rôti d’agneau avec de la gelée de pommes épicée et une sorte de longs haricots jaune beurre assaisonnés avec des pignons. Elle fut incapable d’y toucher. Toutes ces faces affamées. Domon mangeait de fort bon appétit, lui avec sa contrebande et son or. Thom et Juilin ne témoignaient pas de réticence non plus.