« Rendra, dit Nynaeve à voix basse, personne ici n’aide les pauvres ? Je suis en mesure de réunir pas mal d’or si c’est nécessaire.
— Vous pourriez faire un don à la soupe populaire de Bayle, répondit l’aubergiste en gratifiant Domon d’un sourire. Ce gaillard évite tous les impôts, mais il s’impose lui-même. Pour chaque couronne dont il graisse des pattes, il en offre deux pour la soupe et le pain destinés aux pauvres. Il m’a même persuadée d’apporter ma contribution, et moi je paie mes impôts.
— Cela coûte moins que les impôts, marmotta Domon en bombant le dos dans un geste de défense. Je récolte un très joli bénéfice. Que la Fortune me pique si je mens.
— C’est bien que vous aimiez aider les gens, Maître Domon », commenta Nynaeve quand Rendra et les serveurs se furent retirés. Thom et Juilin se levèrent avec ensemble pour vérifier qu’ils étaient réellement partis. En s’inclinant à demi, Thom laissa Juilin ouvrir la porte ; le couloir était vide. Nynaeve poursuivit aussitôt : « Nous pourrions aussi avoir besoin de votre aide. »
Le couteau et la fourchette du natif d’Illian cessèrent de couper une bouchée d’agneau. « Comment ? questionna-t-il d’un ton soupçonneux.
— Je ne le sais pas précisément, Maître Domon. Vous avez des bateaux. Vous devez avoir des équipages. Nous aurons peut-être besoin d’yeux et d’oreilles. Il est possible que des membres de l’Ajah Noire soient dans Tanchico et, dans ce cas, nous devons les trouver. » Nynaeve porta à sa bouche une fourchetée de haricots comme si elle n’avait rien dit sortant de l’ordinaire. Ces derniers temps, elle donnait l’impression de parler de l’Ajah Noire à tout le monde. Domon la regarda avec ahurissement puis dévisagea d’un air incrédule Thom et Juilin qui reprenaient place sur leurs sièges. Quand ils firent signe qu’il avait bien entendu, il repoussa son assiette de côté et posa sa tête sur ses bras. Il fut bien près d’encaisser une bourrade assénée par Nynaeve, si la façon dont elle serra les lèvres était une indication, et Élayne ne l’en aurait pas blâmée. Pourquoi éprouvait-il le besoin qu’ils confirment sa parole ?
Finalement, Domon se ressaisit. « Voilà que ça recommence. Tout pareil à Falme de nouveau. Je me demande s’il ne serait pas grand temps pour moi d’emballer mes affaires et de partir. Si je ramène à Illian les navires que j’ai, là-bas aussi je serai un homme riche.
— Je doute que vous vous plaisiez à Illian, lui répliqua Nynaeve d’une voix ferme. J’ai cru comprendre que Sammael gouverne maintenant là-bas, encore que pas ouvertement. Vous risquez de ne pas jouir de votre fortune sous la férule d’un des Réprouvés. » Les yeux de Domon s’exorbitèrent presque, mais elle n’en continua pas moins sans s’arrêter. « Il n’y a plus d’endroits où l’on soit en sécurité. Détalez comme un lapin tant que vous voulez, mais vous n’avez nulle part où vous cacher. N’est-il pas préférable de réagir de votre mieux en homme digne de ce nom ? »
Nynaeve y allait trop fort ; il fallait toujours qu’elle houspille les gens. Élayne sourit et se pencha pour poser la main sur le bras de Domon. « Nous n’avons pas l’intention de vous contraindre à quoi que ce soit, Maître Domon, mais nous aurions vraiment besoin de votre aide. Je suis sûre que vous êtes courageux, sinon vous ne nous auriez pas attendues à Falme tellement longtemps. Nous vous en serons très reconnaissantes.
— Vous pratiquez ça à la perfection. L’une avec un aiguillon de toucher de bœufs, l’autre avec le miel d’une reine. Oh, d’accord. Je veux bien aider dans la mesure de mes moyens. Par contre, je ne promets pas de rester pour un autre Falme. »
Tout en mangeant, Thom et Juilin se mirent à le questionner minutieusement sur Tanchico. Du moins, Juilin s’y prit-il d’une façon détournée, suggérant des questions à Thom concernant les quartiers que fréquentaient voleurs, coupe-bourses et cambrioleurs, les tavernes où ils avaient leurs habitudes et qui achetait les marchandises qu’ils avaient volées. Le preneur-de-larrons soutenait que ces gens-là en savaient souvent davantage que les autorités sur ce qui se passait dans une ville. Il donnait l’impression de ne pas désirer parler directement à ce natif d’Illian et Domon avait un rire sec méprisant chaque fois qu’il répondait à une des questions du natif du Tear posées par Thom. Il ne répondait pas avant qu’elles aient été formulées par Thom. Les propres questions de Thom étaient inattendues, du moins de la part d’un ménestrel. Il se renseignait sur les nobles et sur les factions, sur qui était allié à qui et qui était opposé, sur qui avait des buts avoués et sur ce que leurs actions avaient provoqué, et si les résultats étaient autres que ce qu’ils étaient censés escompter. Absolument pas le genre de questions auxquelles elle s’attendait de sa part, même après toutes leurs conversations à bord du Danseur-sur-les-vagues. Il s’était montré assez bien disposé à causer avec elle – il avait même semblé s’y complaire – mais, pourtant, chaque fois qu’elle se croyait sur le point d’apprendre quelque chose concernant son passé, c’est à ce moment-là qu’il s’arrangeait pour qu’elle prenne la mouche et s’en aille à grands pas. Domon répondait à Thom avec plus d’empressement que pour Juilin. Dans l’un et l’autre cas, il donnait l’impression de connaître Tanchico parfaitement, tant ses seigneurs et ses fonctionnaires que la population de ses bas-fonds ; d’après ce qu’il disait, la différence n’était souvent guère sensible.
Une fois que les deux hommes eurent tiré du contrebandier tout ce qu’il savait, Nynaeve appela Rendra pour qu’elle apporte plume, encre et papier, et elle établit une liste avec la description de chacune des Sœurs Noires. Tenant avec précaution les feuillets dans sa grosse main, Domon les étudia en fronçant les sourcils avec malaise comme si c’étaient les femmes elles-mêmes, mais il promit de dire d’ouvrir l’œil à ceux de ses marins qui étaient à quai. Quand Nynaeve lui rappela qu’ils devaient tous être extrêmement prudents, il rit comme si elle avait recommandé de ne pas se passer une épée au travers du corps.
Juilin partit sur les talons de Domon, en faisant tournoyer son bâton clair et en proclamant que la nuit était le meilleur moment pour trouver les voleurs et ceux qui vivent de ces voleurs. Nynaeve annonça qu’elle se retirait dans sa chambre – sa chambre ! – pour s’étendre un peu. Elle semblait plutôt chancelante et soudain Élayne comprit pourquoi. Nynaeve s’était accoutumée au balancement du Danseur ; à présent, elle avait du mal à s’habituer au sol qui ne bougeait pas. L’estomac de la jeune femme n’était pas un plaisant compagnon de voyage.
Elle-même suivit Thom en bas dans la salle commune, où il avait promis à Rendra de donner un récital. Par extraordinaire, elle trouva un siège à une table libre et des regards froids suffirent à décourager les hommes qui semblaient subitement avoir envie de s’asseoir là. Rendra lui apporta une coupe d’argent pleine de vin qu’elle dégusta à petites gorgées en écoutant Thom qui jouait de la harpe et chantait des chansons d’amour comme La Première Rose de l’été et Le Vent qui secoue le saule ainsi que des chansons comiques telles Rien qu’une botte et La Vieille Oie Grise. Ses auditeurs l’appréciaient et tapaient sur les tables pour marquer leur admiration en guise d’applaudissements. Au bout d’un moment, Élayne tapa aussi sur la sienne. Elle n’avait pas bu plus de la moitié de son vin, mais un jeune et beau serveur lui sourit et remplit sa coupe’. Tout cela était étrangement passionnant. De sa vie entière elle n’était pas entrée une demi-douzaine de fois dans une salle d’auberge et jamais pour boire du vin et se divertir comme quelqu’un du peuple.