Выбрать главу

Donnant l’envol à sa cape pour que dansent les pièces multicolores cousues dessus, Thom raconta des histoires – Mara et les trois Rois sans cervelle et plusieurs épisodes d’Anla, la Sage Conseillère – et récita un long passage de La Grande Quête du Cor, le disant de telle sorte que des chevaux semblaient caracoler et des trompettes sonner dans la salle, tandis que des hommes et des femmes se battaient, aimaient et mouraient. Il chanta et récita fort avant dans la nuit, s’arrêtant seulement de temps en temps pour s’humecter le gosier avec une gorgée de vin, tandis que les clients réclamaient à grands cris avec ardeur qu’il continue. La femme qui avait joué du tympanon était assise dans un coin, son instrument sur les genoux et une expression amère sur le visage. Les gens lançaient souvent des pièces de monnaie à Thom – il avait enrôlé un gamin pour les ramasser – et c’était peu probable qu’ils en aient donné autant pour sa musique.

Thom paraissait vraiment dans $on élément, avec cette harpe et surtout le récital. Eh bien, c’était un ménestrel ; pourtant il y avait quelque chose en plus. Élayne aurait juré qu’elle l’avait déjà entendu réciter La Grande Quête mais sur le mode du Grand Chant, pas sur celui de l’Ordinaire. Comment serait-ce possible ? Il n’était qu’un vieux ménestrel.

Finalement, dans les dernières heures de la nuit, Thom s’inclina dans un ultime envol de cape et se dirigea vers l’escalier accompagné par un grand vacarme de claques sur les tables. Élayne tapa sur la sienne aussi vigoureusement que les autres.

Comme elle se levait pour le suivre, elle glissa et retomba brutalement assise, avec un froncement de sourcils à l’adresse de sa coupe d’argent. Elle était pleine. D’accord, elle avait bu un peu. La tête lui tournait pour une raison quelconque. Oui. Ce charmant jeune homme avec ses yeux bruns attendrissants avait rempli sa coupe de nouveau – combien de fois ? Non pas que ce soit important. Elle ne buvait jamais plus d’une coupe de vin. Jamais. C’était la conséquence d’avoir débarqué du Danseur-sur-les-vagues et de se retrouver sur la terre ferme. Elle réagissait comme Nynaeve. Voilà tout.

Se mettant debout avec précaution – et refusant l’offre d’assistance pleine de sollicitude du jeune serveur – elle réussit à monter les marches en dépit de leur façon de se balancer. Sans s’arrêter à l’étage où était la chambre qu’elle partageait avec Nynaeve, elle monta au-dessus et frappa à la porte de Thom. Il l’ouvrit lentement et regarda au-dehors d’un air soupçonneux. Il semblait avoir en main un poignard, qui disparut ensuite. Bizarre. Elle saisit une des longues moustaches blanches.

« Je me rappelle », dit-elle. Sa langue avait des difficultés à se mouvoir convenablement ; les mots étaient… pâteux. « J’étais assise sur votre genou et j’ai tiré votre moustache… » Elle lui imprima un coup sec à titre de démonstration et il tressaillit de douleur. « … et ma mère s’est penchée par-dessus votre épaule et a ri.

— Je pense qu’il vaut mieux que vous alliez dans votre chambre, répliqua-t-il en s’efforçant de lui ouvrir la main. Je pense que vous avez besoin de dormir un peu. »

Elle se refusa à lâcher prise. En fait, elle semblait l’avoir repoussé à l’intérieur de sa chambre. Par sa moustache. « Ma mère aussi était assise sur votre genou. Je l’ai vu. Je m’en souviens.

— Ce qu’il faut, c’est dormir, Élayne. Vous vous sentirez mieux demain matin. » Il réussit à détacher sa main et tenta de la reconduire à la porte, mais elle se faufilait autour de lui. Le lit n’avait pas de colonnes. Si elle avait eu un montant de lit pour s’y accrocher, peut-être que la pièce cesserait de se soulever dans un mouvement de va-et-vient.

« Je veux savoir pourquoi Maman était assise sur votre genou. » Il recula et elle se rendit compte qu’elle cherchait de nouveau à agripper sa moustache. « Vous êtes un ménestrel. Ma mère ne s’assiérait pas sur le genou d’un ménestrel.

— Allez vous coucher, mon enfant.

— Je ne suis pas une enfant ! » Elle tapa du pied avec colère et faillit tomber. Le sol était plus bas qu’il n’y paraissait. « Pas une enfant. Expliquez-moi. Maintenant ! »

Thom soupira et secoua la tête. Finalement, il répliqua d’un ton contraint : « Je n’ai pas toujours été un ménestrel. J’ai été un barde, à un moment donné. Un barde de cour. À Caemlyn, précisément. Pour la Reine Morgase. Vous étiez une enfant. Votre mémoire vous joue des tours, voilà tout.

— Vous étiez son amant, n’est-ce pas ? » Le tressaillement des paupières de Thom suffit. « Oui, vous l’étiez ! Je l’ai toujours su pour Gareth Bryne. Du moins, je l’ai compris. Mais j’avais toujours espéré qu’elle l’épouserait. Gareth Bryne et vous et ce Seigneur Gaebril dont Mat a dit qu’elle le regarde à présent avec des yeux énamourés et… Combien d’autres encore ? Combien ? Qu’est-ce qui la rend différente de Berelain qui fait tomber dans son lit tous les hommes dont elle prend fantaisie ? Elle n’est pas différente… » Sa vision se brouilla et sa tête résonna comme un tambour. Il lui fallut un instant pour se rendre compte qu’il l’avait giflée. Giflée !Elle se redressa de toute sa taille, en regrettant que Thom vacille. « Comment osez-vous ? Je suis la Fille-Héritière d’Andor et je ne permets pas…

— Vous êtes une petite fille pleine de vin comme une outre qui pique une crise de colère, rétorqua-t-il sèchement. Et si jamais je vous entends encore dire quoi que ce soit de pareil au sujet de Morgase, ivre ou sobre, je vous renverse sur mon genou pour une bonne fessée quand bien même vous canalisez ! Morgase est une femme de valeur, et il n’en existe pas de meilleure !

— Vraiment ? » Sa voix chevrotait et elle se rendit compte qu’elle pleurait. « Alors pourquoi avait-elle… ? Pourquoi… » Elle se retrouva sans savoir comment la figure enfouie contre le surcot de Thom, et il lui caressait les cheveux.

« Parce qu’on est bien solitaire quand on est reine, dit-il doucement. Parce que la plupart des hommes attirés par une reine voient en elle le pouvoir, pas une femme. J’ai vu une femme, et elle l’avait compris. Je suppose qu’il en a été de même pour Bryne et aussi ce Gaebril. Il faut que vous le compreniez, mon enfant. Toute personne désire avoir quelqu’un dans sa vie, quelqu’un qui tienne à elle, quelqu’un qu’elle peut chérir. Même une reine.

— Pourquoi êtes-vous parti ? murmura-t-elle contre sa poitrine. Vous me faisiez rire. Je m’en souviens. Vous la faisiez rire aussi. Et vous me promeniez sur votre épaule.

— C’est une longue histoire. » Il eut un soupir oppressé. « Je vous la raconterai une autre fois. Si vous le demandez. Avec de la chance, vous aurez tout oublié demain matin. Il est temps d’aller vous coucher, Élayne. »

Il la guida vers la porte et elle saisit l’occasion pour tirer de nouveau sur sa moustache. « Comme ça, déclara-t-elle avec satisfaction. J’avais l’habitude de tirer dessus comme ça.

— Oui, certes. Pouvez-vous descendre seule ?

— Bien sûr que j’en suis capable. » Elle lui adressa son regard le plus hautain, mais Thom paraissait plus prêt que jamais à l’accompagner dans le couloir. Pour prouver que ce n’était pas nécessaire, elle avança – à pas précautionneux – jusqu’en haut de l’escalier. Il l’observait encore avec inquiétude depuis le seuil de sa chambre quand elle commença à descendre.

Heureusement, elle ne trébucha que quand elle fut hors de sa vue, mais elle passa droit devant sa porte et fut obligée de repartir en sens inverse. La faute en était sûrement à cette gelée de pommes ; elle se doutait qu’elle n’aurait pas dû en manger autant. Lini disait toujours… Elle n’arriva pas à se rappeler ce que disait Lini, mais cela concernait manger trop de sucreries.