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Elle avait envie de s’enfuir maintenant, avec cette sensation de regard fixé sur elle, mais elle ne lâcherait pas pied si vite. Toutefois, que devait-elle faire ? Egwene n’était pas ici. Elle se trouvait quelque part dans le Désert. À Rhuidean, disait Élayne. Où que cela se situait.

Entre un pas et le suivant, elle fut soudain sur une pente montagneuse, avec un soleil impitoyable qui s’élevait au-dessus d’autres montagnes pointues de l’autre côté de la vallée à ses pieds, rendant brûlant l’air sec. Le Désert. Elle était dans le Désert. Pendant un instant, ce soleil la surprit, mais le Désert était suffisamment éloigné à l’est pour que l’aube ici corresponde encore à la nuit à Tanchico. Dans le Tel’aran’rhiod, cela n’avait de toute façon pas d’importance. Soleil ou pénombre là-bas paraissait sans relation avec le monde réel pour autant qu’elle pouvait le déterminer.

De longues ombres légères couvraient encore presque la moitié de la vallée mais, chose curieuse, une masse de brouillard ondoyait là-bas, ne se dissipant pas en dépit du soleil qui dardait dessus. Des tours majestueuses pointaient hors de cette brume, certaines paraissant inachevées. Une ville. Dans le Désert ?

À force de cligner des yeux, elle distingua aussi une personne dans la vallée. Un homme, encore que ce qu’elle discernait à cette distance fut seulement quelqu’un qui semblait porter des chausses et un surcot bleu vif. Certainement pas un Aiel. Il marchait le long de la lisière du brouillard et s’arrêtait de temps en temps pour le tâter. Elle n’en était pas sûre, mais elle pensa que sa main s’arrêtait court chaque fois. Peut-être n’était-ce pas du tout du brouillard.

« Vous devez partir d’ici, dit une voix de femme d’un ton pressant. Si celui-là vous voit, vous êtes morte ou pire. »

Nynaeve sursauta, pivotant sur elle-même le gourdin dressé, manquant de peu perdre l’équilibre sur la pente.

La femme qui se tenait un peu au-dessus d’elle portait une courte tunique blanche et de volumineuses chausses jaune pâle resserrées sur de courtes bottes. Sa cape ondulait dans une aride rafale de vent. C’est ses longs cheveux blonds, nattés de façon compliquée, et l’arc d’argent dans ses mains, qui incitèrent un nom à jaillir de la bouche de Nynaeve sur un ton incrédule.

« Birgitte ? » Birgitte, héroïne de cent récits, et son arc d’argent avec lequel elle ne manquait jamais son but. Birgitte, l’une des héros morts que le Cor de Valère ferait sortir de la tombe pour lutter dans l’Ultime Bataille. « C’est impossible. Qui êtes-vous ?

— Le temps manque, jeune femme. Vous devez partir avant qu’il voie. » D’un seul geste souple, elle sortit du carquois suspendu à sa ceinture une flèche d’argent qu’elle encocha et dont elle rapprocha l’empennage de son oreille en bandant l’arc. La pointe d’argent visait le cœur de Nynaeve. « Allez ! »

Nynaeve s’enfuit.

Elle n’aurait pas su dire comment, mais elle se tenait sur le Pré Communal du Champ d’Emond, le regard fixé sur l’Auberge de la Source du Vin avec ses cheminées et son toit de tuile rouge. Des toits de chaume entouraient le Pré, où la Source du Vin jaillissait d’un affleurement rocheux. Ici, le soleil était haut, bien que le pays des Deux Rivières fût loin à l’ouest du Désert. Pourtant, malgré un ciel sans nuages, une ombre profonde pesait sur le village.

Elle n’eut qu’un instant pour se demander comment les habitants se débrouillaient sans elle. Un mouvement bref attira son attention, un éclair d’argent et une femme se dissimulant derrière le coin de la maison proprette d’Ailys Candwin, au-delà de la Rivière de la Source du Vin. Birgitte.

Nynaeve n’hésita pas. Elle courut vers une des passerelles qui enjambaient l’étroit ruisseau impétueux. Ses chaussures martelèrent les planches de bois. « Revenez ici, cria-t-elle. Hé, vous là-bas, revenez me répondre ! Qui était-ce ? Revenez ici ou je vous réduis en chair à pâté ! Je vous cognerai dessus de sorte que vous penserez avoir vécu une aventure ! »

Tournant le coin de la maison d’Ailys, elle ne comptait vraiment qu’à moitié voir Birgitte. Ce à quoi elle ne s’attendait pas du tout, c’est à cet homme en cape noire qui avançait vers elle à une allure accélérée dans la rue en terre battue, à moins de cent pas d’elle. La respiration lui manqua. Lan. Non, mais il avait la même forme de visage, les mêmes yeux. Il s’arrêta, leva son arc et tira. Sur elle. Avec un hurlement, elle se jeta de côté, en s’efforçant péniblement de se réveiller.

Élayne se leva d’un bond, renversant le tabouret qui bascula à la renverse, quand Nynaeve hurla et se dressa sur son séant, les yeux écarquillés. « Qu’est-ce qui s’est passé, Nynaeve ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » Nynaeve frissonna. « Il ressemblait à Lan. Il ressemblait à Lan et il a tenté de me tuer. » Elle posa une main tremblante sur son bras gauche, où du sang suintait d’une entaille superficielle à deux ou trois doigts au-dessous de son épaule. « Si je n’avais pas sauté, j’aurais été atteinte au cœur. »

Élayne s’assit au bord du lit et examina la coupure. « Ce n’est pas grave. Je vais la nettoyer et la panser pour vous. » Elle regretta de ne pas avoir le don de Guérir ; essayer sans rien y connaître risquait d’empirer les choses. Toutefois, ce n’était réellement guère plus qu’une longue égratignure. Sans compter que sa tête semblait encore pleine de gelée. De gelée frémissante. « Ce n’était pas Lan. Calmez-vous. Qui que ce soit, ce n’était pas Lan.

— Je le sais », riposta Nynaeve d’un ton acide. À peu près de la même voix coléreuse, elle raconta ce qui était arrivé. L’homme qui lui avait tiré une flèche dessus au Champ d’Emond et l’homme dans le Désert ; elle n’était pas sûre qu’il s’agissait du même. Birgitte était déjà assez incroyable.

« Êtes-vous certaine ? insista Élayne. Birgitte ? »

Nynaeve soupira. « La seule chose dont je suis certaine, c’est que je n’ai pas trouvé Egwene. Et que je ne retournerai pas là-bas ce soir. » Elle se tapa du poing sur la cuisse. « Où est-elle ? Que lui est-il arrivé ? Si elle a rencontré cet individu armé de l’arc… Oh, Lumière ! »

Élayne eut besoin de réfléchir une minute ; elle avait une folle envie de dormir et ses pensées ne cessaient de vaciller. « Elle a dit qu’elle risquait de ne pas y être quand nous serons censées nous rencontrer de nouveau. C’est peut-être pour cette raison qu’elle est partie si précipitamment. Pourquoi elle ne peut pas… je veux dire… » Cela ne paraissait pas avoir grand sens, mais elle était incapable de s’exprimer d’une façon plus explicite.

« Je l’espère », répliqua Nynaeve avec lassitude. Regardant Élayne, elle ajouta :« Nous ferions mieux de vous mettre au lit. Vous avez l’air prête à tomber par terre. »

Élayne fut reconnaissante qu’on l’aide à se déshabiller. Elle n’oublia pas de panser le bras de Nynaeve, mais le lit était si tentateur qu’elle ne parvenait guère à songer à autre chose. Demain matin, peut-être que la chambre aurait cessé de tournoyer lentement autour du lit. Le sommeil s’empara d’elle dès que sa tête toucha l’oreiller.

Au matin, elle souhaita être morte.

Avec le soleil tout juste apparu dans le ciel, la grande salle était déserte à l’exception d’Élayne. La tête dans les mains, elle contemplait une tasse que Nynaeve avait posée sur la table avant d’aller à la recherche de l’aubergiste. Chaque fois qu’elle respirait, elle la sentait ; son nez s’efforçait de se contracter. Sa tête lui donnait l’impression… Impossible de décrire ce que sa tête ressentait. Lui aurait-on offert de la couper, qu’elle en aurait été reconnaissante.

« Est-ce que vous allez bien ? »