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Elle sursauta au son de la voix de Thom et retint avec peine un gémissement. « Je suis très bien, merci. » Parler lui donnait des élancements dans le crâne. Il tortillait une de ses moustaches d’un geste hésitant. « Vos récits étaient merveilleux, hier soir, Thom. Ce que je m’en rappelle. » Elle parvint à émettre un petit rire d’excuse. « Je ne me souviens pas de grand-chose, je le crains, sinon d’être restée assise là-bas à écouter. J’ai dû manger de la mauvaise gelée de pommes. » Elle n’était pas prête à admettre qu’elle avait bu tout ce vin ; elle n’avait toujours aucune idée de la quantité absorbée. Ni qu’elle s’était conduite comme une sotte dans la chambre de Thom. Surtout pas ça. Il sembla la croire, d’après l’air soulagé qu’il eut en s’installant sur une chaise.

Nynaeve apparut et lui tendit un linge mouillé en s’asseyant. Elle rapprocha aussi d’elle la tasse avec son horrible tisane. Élayne pressa l’étoffe sur son front avec gratitude.

« L’un de vous a-t-il vu Maître Sandar, ce matin ? demanda son aînée.

— Il n’a pas dormi dans notre chambre, répliqua Thom. Ce dont je devrais être satisfait, étant donné les dimensions du lit. »

Comme si cet échange de paroles l’avait appelé, Juilin entra par la porte de la rue, le visage las et son surcot ajusté froissé. Il y avait une marque de coup sous son œil gauche, et ses courts cheveux noirs qui normalement formaient une calotte lisse sur sa tête semblaient avoir été peignés avec ses doigts, mais il souriait quand il se joignit à eux. « Les voleurs dans cette ville ont l’air aussi nombreux que des vairons dans les roseaux et ils sont prêts à parler si on leur paie quelque chose à boire. J’ai bavardé avec deux hommes qui prétendent avoir vu une femme avec une mèche blanche au-dessus de l’oreille gauche. À mon avis, c’est l’une d’elles.

— Elles sont donc ici », commenta Élayne, mais Nynaeve secoua la tête.

« Peut-être. Plus d’une femme peut avoir une mèche blanche dans les cheveux.

— Il était incapable de dire quel âge elle avait, reprit Juilin en masquant un bâillement derrière sa main. Pas d’âge du tout à ce qu’il soutenait. Il a dit en plaisantant qu’elle pourrait bien être une Aes Sedai.

— Vous allez trop vite, le réprimanda Nynaeve d’une voix tendue. Vous ne nous faites pas de bien si vous les attirez jusqu’à nous. »

Juilin rougit violemment. « Je suis prudent. Je n’ai aucune envie que Liandrin remette les mains sur moi. Je ne pose pas de questions ; je parle. Quelquefois de femmes que j’ai fréquentées. Deux hommes ont mordu à l’hameçon de cette mèche blanche et aucun d’eux ne l’a interprété autrement que comme quelques propos insignifiants autour d’une chope d’ale bon marché. Ce soir, peut-être une autre nagera dans mon filet, seulement cette fois ce sera une femme fragile du Cairhien avec de très grands yeux bleus. » Il faisait allusion à Temaile Kinderode. « Peu à peu, je cernerai les endroits où elles ont été vues, jusqu’à ce que je sache où elles sont. Je les trouverai pour vous.

— Ou moi. » Thom disait cela comme s’il pensait que c’était beaucoup plus probable. « Plutôt qu’avec des voleurs, pourquoi n’intrigueraient-elles pas avec des nobles et des hommes politiques ? Un seigneur de cette ville se mettra à agir comme il n’en a pas l’habitude et il me conduira jusqu’à elles. »

Les deux hommes se mesurèrent du regard. D’une minute à l’autre, Élayne s’attendit à ce que l’un d’eux offre de se battre. Ah, les hommes ! D’abord Juilin et Domon, maintenant Juilin et Thom. Il y avait de fortes chances que Thom et Domon s’engagent dans une lutte à coups de poing pour couronner le tout. Les hommes. C’est le seul commentaire qui lui vint à l’esprit.

« Peut-être Élayne et moi réussirons-nous sans aucun de vous, déclara Nynaeve. Nous commencerons nous-mêmes à chercher aujourd’hui. » Ses yeux se détournèrent brièvement vers Élayne. « Du moins, moi. Élayne peut avoir besoin d’un peu plus de repos pour se remettre de… la traversée. »

Posant avec soin sur la table l’étoffe humide, Élayne se servit de ses deux mains pour soulever la tasse posée devant elle. L’épais liquide gris-vert avait un goût pire encore que son odeur. Frémissante, elle se força à continuer d’avaler. Quand le liquide arriva dans son estomac, elle se sentit pendant un instant comme une cape claquant dans la tempête. « Deux paires d’yeux voient davantage qu’une, rétorqua-t-elle à Nynaeve en reposant la tasse vide avec un petit bruit sec.

— Cent paires voient plus encore, s’écria précipitamment Juilin, et si cette anguille native d’Illian envoie vraiment ses hommes enquêter, nous aurons au moins ce nombre-là, en comptant les voleurs et les coupeurs de bourses.

— Je… nous… découvrirons ces femmes pour vous si elles sont trouvables, dit Thom. Il n’y a nul besoin que vous bougiez de l’auberge. Cette ville donne l’impression d’être dangereuse même si Liandrin n’y est pas.

— Sans compter, ajouta Juilin, que si elles sont là elles vous connaissent toutes les deux. Elles connaissent votre visage. Mieux vaut de beaucoup que vous restiez ici à l’auberge, hors de vue. »

Élayne les considérait avec stupeur. Un moment plus tôt, ils avaient essayé de s’intimider mutuellement et voilà qu’ils se liguaient épaule contre épaule. Nynaeve avait eu raison quand elle disait qu’ils causeraient des ennuis. Eh bien, la Fille-Héritière d’Andor n’allait pas se cacher derrière Maître Juilin Sandar et Maître Thom Merrilin. Elle ouvrit la bouche pour les en informer, mais Nynaeve parla la première.

« Vous avez raison », déclara-t-elle avec calme. Élayne la regarda avec des yeux incrédules ; Thom et Juilin eurent l’air surpris et, en même temps, une révoltante expression satisfaite. « Elles nous connaissent, en effet, poursuivit Nynaeve. Je me suis occupée de régler cette question ce matin, je pense. Ah, voici Maîtresse Rendra avec notre petit déjeuner. »

Thom et Juilin échangèrent des coups d’œil déconcertés, mais ils ne pouvaient pas parler en présence de l’aubergiste qui leur souriait à tous sous son voile.

« À propos de ce que je vous ai demandé ? lui dit Nynaeve quand la jeune femme plaça un bol de porridge sucré au miel devant elle.

— Ah, oui. Trouver des vêtements à votre taille pour vous deux ne présentera pas de problème. Et les cheveux – vous avez de si beaux cheveux ; si longs – les relever ne demandera qu’une minute. » Elle palpa ses propres tresses d’or sombre.

L’expression de Thom et de Juilin fit sourire Élayne. S’ils avaient probablement été préparés à soutenir des discussions, ils étaient sans défense quand ils se retrouvaient traités comme quantité négligeable. Sa tête allait réellement un peu mieux ; l’abominable mixture de Nynaeve paraissait efficace. Tandis que Nynaeve et Rendra débattaient de prix, de coupe et de tissus – Rendra voulait reproduire sa robe moulante, vert pâle aujourd’hui ; Nynaeve y était opposée, mais semblait faiblir – Élayne prit une cuillerée de porridge pour enlever de sa bouche le goût de la tisane. Cela lui rappela qu’elle avait faim.

Il existait un problème qu’aucun d’eux n’avait encore abordé, un problème que Thom et Juilin ignoraient. Si l’Ajah Noire était dans Tanchico, alors y était aussi ce qui mettait Rand en danger. Quelque chose capable de le réduire à l’impuissance par son propre Pouvoir. Découvrir Liandrin et les autres ne suffisait pas. Elles devaient aussi trouver cela. Soudain son bel appétit tout neuf disparut.

40

Chasseur de Trollocs

Les restes de l’averse tombée au petit matin dégouttaient des feuilles des pommiers et un roselin pourpré sautillait le long d’une grosse branche où se formaient des fruits qui ne seraient pas récoltés cette année. Le soleil était haut mais masqué par d’épais nuages gris. Assis par terre en tailleur, Perrin vérifia machinalement la corde de son arc ; les cordes aux brins tordus serré et enduits de cire avaient tendance à se distendre par temps humide. L’orage que Vérine avait déclenché pour les dérober à d’éventuelles poursuites la nuit de la délivrance l’avait surprise, même elle, par sa violence et, à trois reprises, des trombes d’eau s’étaient abattues pendant les six jours suivants. Il pensait que cela faisait six jours. Il n’avait pas réellement réfléchi depuis cette nuit-là, il s’était laissé porter par les événements, réagissant à ce qui se présentait. Le plat de sa lame de hache s’enfonçait dans son flanc, cependant c’est à peine s’il en avait conscience.