— Perrin qui ? » s’exclama-t-il avec une grimace. Pour changer de sujet, il reprit : « Venant du sud ? Mais c’est ici le plus au sud où je suis allé. Je n’ai pas parlé à un fermier à plus d’un quart de lieue au-dessous de la Rivière de la Source du Vin. »
Faile lui tira la barbe en riant. « Les nouvelles se répandent, mon beau général. Je pense que la moitié d’entre eux s’attend à ce que tu les organises en armée pour reconduire les Trollocs jusqu’à la Grande Dévastation. Il y aura des récits sur toi dans les Deux Rivières pendant les mille années à venir. Perrin Les-Yeux-d’Or, chasseur de Trollocs.
— Ô Lumière ! marmotta-t-il. »
Chasseur de Trollocs. Bien peu jusqu’à présent justifiait ce titre-là. Deux jours après avoir libéré Maîtresse Luhhan et les autres, le jour suivant le départ de Vérine et de Tomas partis de leur côté, ils avaient trouvé sur leur chemin les ruines encore fumantes d’une ferme, lui et les quinze gars des Deux Rivières qui l’accompagnaient alors. Après avoir enterré ce qu’ils avaient trouvé dans les cendres, suivre les Trollocs fut assez facile, entre le talent de pisteur de Gaul et son propre nez. La forte odeur fétide des Trollocs n’avait pas eu le temps de s’estomper, pas pour lui. Certains des gars étaient devenus hésitants quand ils comprirent que chasser les Trollocs n’était pas de sa part un propos en l’air. S’ils avaient dû aller très loin, il avait dans l’idée que la plupart se seraient esquivés quand personne ne regardait, mais la piste conduisait à un bosquet situé à pas plus d’une lieue. Les Trollocs ne s’étaient pas donné la peine d’aposter des sentinelles – ils n’avaient pas de Myrddraal avec eux pour secouer leur paresse – et les hommes des Deux Rivières savaient suivre une piste en silence. Trente-deux Trollocs périrent, bon nombre dans leurs couvertures sales, transpercés de flèches avant d’avoir pu pousser un cri, moins encore quand c’était à coups d’épée ou de hache. Dannil, Ban et les autres avaient été prêts à célébrer un grand triomphe… jusqu’à ce qu’ils découvrent ce qui remplissait la grande marmite de fer des Trollocs posée dans les cendres du feu. La plupart s’éloignèrent en courant pour vomir, et plus d’un pleura ouvertement. C’est Perrin lui-même qui creusa la tombe. Une seule : il n’y avait pas moyen de savoir ce qui avait appartenu à qui. Quelque blindé qu’il se sentît intérieurement, il n’était pas certain qu’il n’aurait pas réagi de même dans le cas contraire.
Tard le lendemain, aucun n’avait hésité quand il avait relevé une autre piste fétide, ce qui n’empêcha pas quelques murmures d’étonnement concernant ce qu’il suivait jusqu’à ce que Gaul trouve les traces de sabots et de bottes trop grandes pour des êtres humains. Un autre bosquet, proche du Bois Humide, abritait quarante et un Trollocs et un Evanescent, avec des sentinelles de place en place, encore que ronflant à leur poste pour la majorité de ces dernières. Auraient-elles toutes été éveillées que cela n’aurait fait aucune différence. Gaul tua celles qui l’étaient, se glissant entre les arbres comme une ombre, et les hommes des Deux Rivières étaient à présent près de trente. D’ailleurs, ceux qui n’avaient pas vu la marmite en avaient entendu parler ; ils criaient en tirant, avec une satisfaction guère moins sauvage que les hurlements gutturaux des Trollocs. Le Myrddraal tout de noir vêtu avait été le dernier à mourir, un porc-épic aux piquants remplacés par des flèches.
Personne n’eut envie de récupérer une flèche sur celui-là, même après qu’il eut cessé de se débattre.
Ce soir-là, la deuxième pluie était tombée, des heures de pluie torrentielle avec un ciel plein de nuages noirs tourbillonnants et d’éclairs en fer de lance. Perrin n’avait pas senti de piste trolloque depuis et le sol délavé n’avait gardé aucune empreinte. La majeure partie de leur temps avait été passée à éviter les patrouilles des Blancs Manteaux, plus nombreuses qu’auparavant à ce que tout le monde disait. Les fermiers à qui Perrin avait parlé racontaient que les patrouilles semblaient vouloir retrouver leurs prisonniers et ceux qui les avaient libérés plutôt que chercher des Trollocs.
Pas mal d’hommes s’étaient assemblés autour de Luc maintenant. Il était assez grand pour que ses cheveux roux apparaissent au-dessus de leurs têtes plus foncées. Il avait l’air de parler et eux d’écouter. Et d’approuver.
« Voyons ce qu’il a à dire », décida Perrin d’un ton peu amène.
Les hommes des Deux Rivières ne s’écartèrent devant Faile et lui qu’avec un peu de sollicitation du doigt. Leur attention était entièrement absorbée par le seigneur au surcot rouge, qui en vérité pérorait d’abondance.
« … de sorte que le village est à présent parfaitement sûr. Une foule de gens se sont rassemblés pour le défendre. Je dois avouer que je prends plaisir à dormir sous un toit quand je le peux. Maîtresse al’Vere, à l’auberge, sert des repas savoureux. Son pain est parmi les meilleurs que j’aie jamais mangés. Sincèrement, rien ne vaut du pain juste sorti du four et du beurre baratté de frais, se reposer un soir avec une bonne chope de vin ou de la bonne aie brune de Maître al’Vere.
— Le Seigneur Luc disait que nous devrions aller au Champ d’Emond, Perrin », expliqua Kenley Ahan, en frottant son nez rougi avec le dos d’une main sale. Il n’était pas le seul à se trouver dans l’impossibilité de se laver aussi souvent qu’il l’aurait voulu, et pas non plus le seul à être enrhumé.
Luc sourit à Perrin à peu près de la même façon qu’à un chien qu’il s’attendrait à voir exécuter un tour. « Le village est parfaitement sûr, mais il y a toujours besoin de davantage de dos solides.
— Nous pourchassons les Trollocs, répondit Perrin avec calme. Tous n’ont pas encore quitté leurs fermes et chaque bande que nous trouvons et détruisons implique des fermes qui ne brûleront pas et plus de gens avec une chance d’être en sécurité. »
Wil al’Seen partit d’un éclat de rire glapissant. Il n’était pas si joli garçon avec un nez rouge enflé et une barbe de six jours implantée de façon irrégulière. « Nous n’avons pas senti un Trolloc depuis des jours. Sois raisonnable, Perrin. Peut-être bien que nous les avons déjà tous tués. » Il y eut des murmures d’acquiescement.
« Je n’ai pas l’intention de causer des dissensions. » Luc écarta les mains dans un geste candide. « Nul doute que vous avez eu de nombreux grands succès en dehors de ceux dont nous avons entendu parler. Des centaines de Trollocs abattus, je pense. C’est bien possible que vous les ayez tous chassés. Je vous l’affirme, le Champ d’Emond est prêt à vous accueillir tous en héros.
Le même doit être vrai à la Colline-au-Guet pour ceux qui habitent là-haut. Y en a-t-il qui sont de la Tranchée-de-Deven ? » Wil hocha la tête et Luc lui tapa sur l’épaule dans un geste de feinte bonne camaraderie. « Un accueil digne d’un héros, sans aucun doute.
— Quiconque désire rentrer chez lui le peut », répliqua Perrin d’une voix égale. Faile lui adressa un froncement de sourcils d’avertissement ; un général n’agit pas de cette façon. Mais il ne voulait avec lui personne qui n’avait pas envie d’y être. D’autre part, il ne voulait pas être un général. « Pour ma part, je ne crois pas que la tâche soit déjà terminée, toutefois c’est à vous de choisir. »