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Perrin eut un profond soupir, qu’il regretta ; la douleur qui lui lancina le côté lui fit serrer les dents. Faile, une écharpe de soie vert et or roulée en tapon dans la paume, essayait de sortir sa chemise de ses chausses. Il lui éloigna les mains en dépit de sa mine menaçante ; le temps manquait pour soigner les blessures à présent. « Les blessés sur les chevaux, ordonna-t-il quand il fut capable de parler. Ihvon, est-ce qu’ils nous attaqueront ? » La forêt semblait trop silencieuse. « Ihvon ? » Le Lige apparut, menant par la bride un hongre gris foncé à l’œil farouche. Perrin répéta sa question.

« Peut-être. Peut-être que non. Laissés à eux-mêmes, les Trollocs tuent ce qui est le plus facile. Sans un Demi-Homme, ils chercheront probablement une ferme plutôt que des gens qui les larderaient de flèches. Assurez-vous que tous ceux qui tiennent debout aient chacun un arc avec une flèche encochée même s’ils n’ont pas la force de bander l’arc. Les Trollocs peuvent décider que l’amusement ne vaut pas le prix à payer. »

Perrin frémit. Si les Trollocs attaquaient, ils s’amuseraient autant qu’à un bal du dimanche. Ihvon et les Aiels étaient les seuls réellement prêts à résister. Ainsi que Faile ; ses yeux noirs flambaient de fureur. Il devait l’emmener en lieu sûr.

Le Lige n’offrit pas son cheval pour les blessés, ce qui était rationnel. Il n’y avait aucune chance que l’animal laisse quelqu’un d’autre le monter, et un cheval entraîné à la guerre avec son maître en selle serait une arme formidable si les Trollocs se représentaient. Perrin tenta de mettre Faile sur le dos d’Hirondelle, mais elle l’en empêcha. « Les blessés, tu as dit, lui rétorqua-t-elle à voix basse. Tu te rappelles ? »

À son grand dépit, elle insista pour qu’il enfourche Steppeur. Il s’attendait à ce que les autres protestent, après qu’il les avait conduits à ce désastre, mais personne ne souffla mot. Il y avait juste assez de chevaux pour ceux qui ne pouvaient pas marcher et ceux incapables de marcher longtemps – à regret, il reconnut qu’il était de ceux-là – si bien qu’il finit par se retrouver en selle. La moitié des autres cavaliers étaient obligés de se cramponner à la leur. Lui se tenait bien droit, serrant les dents pour y arriver.

Ceux qui marchaient ou trébuchaient, et quelques-uns qui allaient à cheval, se cramponnaient à leur arc comme à une planche de salut. Perrin en tenait un, lui aussi, de même que Faile, bien qu’il doutât qu’elle puisse seulement bander un arc de guerre des Deux Rivières. C’étaient les apparences qui comptaient maintenant ; l’illusion qui avait des chances de les tirer d’affaire sains et saufs. Comme Ihvon, sur le qui-vive tel un fouet roulé, les trois Aiels étaient semblables à eux-mêmes, tandis qu’ils se coulaient en avant-garde, leurs lances coincées sous le harnais des carquois dans leur dos, les arcs de corne en main et prêts à tirer. Le reste, lui compris, était un ramassis disparate, ne ressemblant nullement à la bande qu’il avait conduite ici, si confiant et rempli d’orgueil. Pourtant l’illusion réussit aussi bien que la réalité. Pendant le premier quart de lieue à travers les broussailles, des brises errantes lui apportèrent une odeur fétide de Trollocs, le fumet de Trollocs suivant une piste, chassant à l’approche. Puis la puanteur diminua lentement et disparut quand les Trollocs se laissèrent distancer, abusés par un mirage.

Faile marchait à côté de Steppeur, une main sur la jambe de Perrin comme si elle voulait le soutenir. De temps en temps, elle levait la tête vers lui, avec un sourire encourageant mais le front creusé de rides d’inquiétude. Il lui rendit de son mieux son sourire, dans un effort pour lui faire croire qu’il allait bien. Vingt-sept. Il ne pouvait empêcher les noms de défiler dans sa tête. Colly Garren et Jared Aydaer, Dael al’Taron et Ren Chandin. Vingt-sept garçons des Deux Rivières qu’il avait tués avec sa stupidité. Vingt-sept.

Ils empruntèrent le trajet le plus direct pour quitter le Bois Humide, dont ils sortirent au cours de l’après-midi. Préciser à quelle heure tardive était difficile avec le ciel toujours couvert de gris et toutes choses enveloppées d’ombre douce. Des pâturages aux herbes hautes parsemés d’arbres s’étendaient devant eux, avec quelques moutons égaillés çà et là et, dans le lointain, quelques maisons de ferme. D’aucune des cheminées ne montait de fumée ; s’il y avait des gens dans ces maisons, quelque chose de chaud aurait dû cuire dans la cheminée. Le plus proche panache de fumée se voyait à au moins plus d’une lieue.

« Il nous faut trouver une ferme pour la nuit, dit Ihvon. Un endroit où s’abriter au cas où il recommencerait à pleuvoir. Du feu. De la nourriture. » Il regarda les garçons des Deux Rivières et ajouta « De l’eau et des pansements ».

Perrin se contenta de hocher la tête. Le Lige était mieux placé que lui pour savoir ce qu’il était nécessaire de faire. Le vieux Bili Congar avec sa tête pleine d’ale valait probablement mieux. Il se contenta simplement de laisser Steppeur suivre le gris d’Ihvon.

Avant qu’ils aient franchi beaucoup plus d’un quart de lieue, l’oreille de Perrin capta un faible son de musique, des violons et des flûtes jouant des airs joyeux. Sur le moment, il crut qu’il rêvait, mais alors les autres entendirent aussi, échangeant des regards incrédules, puis de grands sourires de soulagement. De la musique, cela signifiait des gens, et des gens heureux à en croire le son, des gens qui fêtaient quelque chose. Que des gens aient quoi que ce soit à fêter suffit à ce que leurs pas s’accélèrent un peu.

41

Parmi les Tuatha’ans

Un rassemblement de chariots apparut, légèrement plus au sud, pareils à de petites maisons sur roues, hautes boîtes en bois peintes et laquées dans des tons crus de rouge, de bleu, de vert et de jaune, tous disposés approximativement en un vaste cercle autour de quelques chênes aux larges branches. La musique venait de là. Perrin avait entendu dire qu’il y avait des Rétameurs, des membres du Peuple Voyageur, dans les Deux Rivières, mais il ne les avait pas vus jusqu’à maintenant. Des chevaux entravés tondaient les hautes herbes à côté.

« Je vais dormir ailleurs », déclara Gaul d’un ton guindé quand il comprit que Perrin avait l’intention d’aller jusqu’aux chariots, puis il s’éloigna d’une démarche élastique sans ajouter un mot.

Baine et Khiad parlèrent tout bas mais d’une voix pressante à Faile. Perrin en saisit assez pour apprendre qu’elles tentaient de la convaincre de passer la nuit avec elles dans quelque bosquet bien abrité et non avec « les Perdus ». Elles semblaient horrifiées à l’idée d’adresser la parole à des Rétameurs, pour ne rien dire de manger ou de dormir en leur compagnie. La main de Faile se resserra sur sa jambe tandis qu’elle refusait, calmement, fermement. Les deux Vierges de la Lance s’entre-regardèrent, les yeux bleus croisant les gris avec une expression très soucieuse mais, avant que les chariots du Peuple Voyageur soient beaucoup plus près, elles s’en allèrent au pas gymnastique à la suite de Gaul. Toutefois elles avaient apparemment retrouvé une partie de leur entrain. Perrin entendit Khiad suggérer qu’elles incitent Gaul à jouer à un jeu appelé le Baiser des Vierges. Toutes les deux riaient quand elles passèrent hors de portée de voix.

Des hommes et des femmes travaillaient dans le campement, à coudre, raccommoder un harnais, faire la cuisine, laver du linge et des enfants, soulever un chariot pour remplacer une roue. D’autres enfants couraient en s’amusant ou dansaient au son des violons ou des flûtes dont jouaient une demi-douzaine d’hommes. Des plus vieux aux plus jeunes, les Rétameurs portaient des vêtements encore plus colorés que leurs roulottes, dans des combinaisons pénibles pour les yeux qui avaient dû être choisies à l’aveuglette. Aucun homme sain d’esprit n’aurait porté quoi que ce soit approchant ces teintes-là et pas beaucoup de femmes.