— Barbelée, expliqua Ihvon sur le ton de la conversation. Les Trollocs ne se servent pas très souvent d’arcs mais, quand ils en utilisent, les flèches sont barbelées.
— Dehors, dit d’un ton ferme en s’adressant à lui la femme aux formes rondes. Et toi également, Raen. Soigner les malades n’est pas une affaire d’hommes. Pourquoi ne vas-tu pas voir si Moshea a déjà remis en place cette roue sur son chariot ?
— Bonne idée, répliqua Raen. Nous aurons peut-être envie de partir demain. Il y a eu beaucoup de déplacements cette année, confia-t-il à Perrin. Tout le trajet jusqu’au Cairhien, puis retour au Ghealdan, ensuite remontée vers l’Andor. Demain, je pense. »
Quand la porte rouge se fut refermée derrière lui et Ihvon, lia se tourna vers Faile, l’air soucieuse. « Si elle est barbelée, je n’ai pas l’impression que je pourrai l’extirper. J’essaierai si j’y suis obligée, mais s’il y a quelqu’un à proximité qui s’y connaît mieux dans ce genre de chose…
— Il y a quelqu’un au Champ d’Emond, lui assura Faile. Par contre, est-ce que ce n’est pas risqué de la laisser dans Perrin jusqu’à demain ?
— Moins que si je le charcutais, peut-être. Je vais lui mélanger quelque chose à boire pour la douleur, et amalgamer un cataplasme contre l’infection. »
Dardant un regard furieux sur les deux femmes, Perrin s’écria : « Houhou ? Vous vous souvenez de moi ? Je suis ici même. Cessez de discuter par-dessus ma tête. »
Elles le regardèrent pendant un instant.
« Arrangez-vous pour qu’il se tienne tranquille, dit lia à Faile. Qu’il parle ne présente aucun inconvénient, mais empêchez-le de remuer. Il pourrait aggraver sa blessure.
— J’y veillerai », répondit Faile.
Perrin serra les dents et s’efforça de son mieux de les aider à le débarrasser de son surcot et de sa chemise, mais elles durent se charger de la majeure partie de l’opération. Il se sentait aussi faible que le pire fer forgé, prêt à se courber sous la moindre pression. Quatre pouces de l’épaisse flèche saillaient presque au-dessus de sa dernière côte, sortant d’une entaille ratatinée couverte de sang séché. Elles lui rabaissèrent la tête sur un oreiller, pour une raison quelconque elles voulaient l’empêcher de la regarder. Faile nettoya la blessure pendant que Lia préparait son baume avec un pilon dans un mortier tous deux de pierre – de la simple pierre grise et lisse, les premières choses qu’il avait vues dans le campement des Rétameurs sans couleurs éclatantes. Elles entassèrent l’onguent autour de la flèche et enveloppèrent Perrin de bandes pour maintenir la préparation en place.
« Raen et moi, nous coucherons sous la roulotte, ce soir », annonça finalement la Tuatha’ane en s’essuyant les mains. Regardant avec un froncement de sourcils le tronçon de flèche émergeant des bandages de Perrin, elle secoua la tête. « Il fut un temps où je croyais qu’il finirait par trouver la Voie de la Feuille. C’était un gentil garçon, je crois.
— La Voie de la Feuille ne convient pas à tout le monde », répliqua Faile avec douceur, mais lia secoua de nouveau la tête.
« Elle convient à tous, dit-elle avec autant de douceur et une pointe de tristesse, si seulement ils comprenaient. »
Sur quoi, elle partit et Faile s’assit au bord de la couchette pour éponger le visage de Perrin avec une serviette pliée. Elle ne savait pourquoi, il transpirait abondamment.
« J’ai commis une erreur, dit-il au bout d’un certain temps. Non, le mot est trop faible. Je ne connais pas le terme exact.
— Tu n’as commis aucune erreur, rétorqua Faile d’un ton ferme. Tu as agi comme cela semblait approprié sur le moment. C’était approprié ; je n’arrive pas à imaginer comment ils se sont retrouvés derrière nous. Gaul n’est pas quelqu’un à se tromper sur l’endroit où sont ses ennemis. Ihvon avait raison, Perrin. N’importe qui peut découvrir que les circonstances ont changé sans qu’il le sache. Tu as rallié les membres de la troupe. Tu nous as sortis d’affaire. »
Il secoua la tête avec force, ce qui empira la souffrance de son côté. « Ihvon nous a sortis d’affaire. Ce que j’ai réussi, c’est à ce que vingt-sept hommes soient tués, dit-il amèrement en essayant de se redresser pour la regarder bien en face. Quelques-uns étaient mes amis, Faile. Et j’ai causé leur mort. »
Faile jeta tout son poids sur les épaules de Perrin pour l’obliger à se recoucher. L’aisance avec laquelle elle le maintint à plat donnait la mesure de sa faiblesse. « Il sera temps pour cela demain matin, déclara-t-elle d’un ton ferme en plongeant son regard dans le sien, quand nous aurons à te remettre en selle sur ton cheval. Ce n’est pas Ihvon qui nous a sortis d’affaire ; je ne crois pas qu’il se souciait particulièrement que quiconque s’en sorte en dehors de lui et de toi. Sans toi, ces garçons se seraient égaillés dans toutes les directions et alors nous aurions été traqués jusqu’au dernier. Ils ne seraient pas restés groupés pour Ihvon, un étranger. Quant à tes amis… » Elle se rassit avec un soupir. « Perrin, mon père dit qu’un général peut s’occuper des vivants ou pleurer pour les morts, mais qu’il ne peut pas faire les deux à la fois.
— Je ne suis pas un général, Faile. Je ne suis qu’un imbécile de forgeron qui a cru qu’il pouvait utiliser d’autres personnes pour l’aider à obtenir justice, ou encore une revanche. Je le désire toujours, mais je ne veux plus me servir de quelqu’un d’autre.
— Crois-tu que les Trollocs s’en iront parce que tu as conclu que tes mobiles n’étaient pas assez purs ? » L’emportement dans sa voix incita Perrin à lever la tête, mais Faile la repoussa sur l’oreiller presque avec rudesse. « En sont-ils moins abominables ? As-tu besoin pour les combattre d’une raison plus pure que ce qu’ils sont ? Encore une chose que dit mon père. Le pire péché que puisse commettre un général, plus grave que commettre une erreur, plus grave que perdre une bataille, le pire du pire, c’est d’abandonner les hommes qui dépendent de lui. »
Un coup léger fut frappé à la porte et un svelte Rétameur, jeune et beau, vêtu d’un surcot à rayures rouges et vertes, passa la tête par l’embrasure. Il décocha un sourire à Faile, tout en dents blanches et ruisselant de charme, avant de se tourner vers Perrin. « Grand-père a dit que c’était vous. Je me suis rappelé que c’est d’ici qu’Egwene racontait qu’elle venait. » Il fronça soudain les sourcils d’un air désapprobateur. « Vos yeux. Je vois que vous avez finalement suivi Elyas, pour courir avec les loups. J’étais sûr que vous ne trouveriez pas la Voie de la Feuille. »
Perrin le connaissait ; Aram, le petit-fils de Raen et d’Ila. Il ne lui était pas sympathique ; il souriait comme Wil. « Allez-vous-en, Aram. Je suis fatigué.
— Egwene est-elle avec vous ?
— Egwene est Aes Sedai maintenant, Aram, grommela-t-il, et elle vous arracherait le cœur avec le Pouvoir si vous l’invitiez à danser. Allez-vous-en ! »
Aram cligna des paupières et ferma précipitamment la porte. Avec lui-même au-dehors.
Perrin laissa retomber sa tête en arrière. « Il sourit trop, marmotta-t-il. Je ne peux pas supporter un homme qui sourit trop. » Faile émit un son étranglé et il l’examina d’un œil soupçonneux. Elle se mordait la lèvre inférieure.
« J’ai quelque chose dans la gorge », dit-elle d’une voix étranglée en se levant précipitamment. Elle se dirigea vivement vers la large tablette au-dessous du pied du lit où lia avait préparé son onguent et resta le dos tourné vers Perrin, versant de l’eau d’une cruche verte et rouge dans une chope jaune et bleue. « Aimerais-tu aussi quelque chose à boire ? lia a laissé cette poudre contre la douleur. Elle t’aiderait à dormir.