Un tout jeune homme aux traits quelconques nommé Estean riait plus fort que les autres, passant la main dans ses cheveux plats qui ne cessaient de retomber sur son front. Que son élégant bliaud soit remplacé par du drap de laine de couleur terne, et on l’aurait pris pour un fermier au lieu du fils d’un Puissant Seigneur possédant les plus riches domaines du Tear et étant de son propre chef le plus fortuné de ceux assis autour de la table. Il avait aussi bu beaucoup plus de vin que tous les autres.
Se penchant en vacillant par-devant son voisin, un bellâtre nommé Baran au nez pointu qui arborait perpétuellement un air dédaigneux, Estean enfonça un doigt pas trop ferme dans le torse du donneur. Baran se rejeta en arrière, sa bouche esquissant une grimace dégoûtée autour de sa pipe comme s’il craignait qu’Estean lui vomisse dessus.
« Ah, c’est bon, ça, Carlomin, approuva Estean en gloussant. Vous êtes aussi de cet avis, Baran ? Edorion n’en aspirera pas une bouffée. S’il veut tenter sa chance… prendre un pari… il devrait courtiser les donzelles des Aiels comme Mat, ici. Toutes ces lances et tous ces poignards. Que brûle mon âme. Comme d’inviter un lion à danser. » Un silence de mort tomba autour de la table. Estean continua à rire seul, puis cligna des paupières et recommença à fourrager dans ses cheveux. « Qu’est-ce qui se passe ? Ai-je dit quelque chose de déplacé ? Oh ! Oh, oui. Celles-là. »
Mat retint de justesse un froncement de sourcils. Fallait-il que cet imbécile mette les Aielles sur le tapis ! Pas pire sujet à part les Aes Sedai ; ils préféreraient presque avoir des Aiels en train de parcourir les couloirs en faisant baisser les yeux aux natifs de Tear qu’ils croisaient au passage plutôt que même une seule Aes Sedai, et ces gars-là pensaient en avoir au moins quatre. Du bout des doigts, il sortit de sa bourse qui était sur la table une couronne d’Andor en argent et la fit glisser jusqu’à la cagnotte. Carlomin servir la carte avec lenteur.
Mat la souleva précautionneusement du bout de l’ongle de son pouce et ne s’autorisa même pas un clignement de paupières. Le Maître des Hanaps, un Puissant Seigneur de Tear. Dans un jeu, les atouts variaient suivant le pays où les cartes étaient fabriquées, le Maître des hanaps empruntant toujours les traits du souverain de la nation concernée, la plus haute carte de sa couleur. Ces cartes étaient vieilles. Il avait déjà vu des jeux récents avec la tête de Rand ou quelque chose lui ressemblant sur la carte du Maître des hanaps, y compris la bannière du Dragon. Rand, le Maître du Tear ; cela semblait encore à Mat d’un risible à avoir envie de se pincer. Rand était un berger, un bon compagnon avec qui s’amuser quand il ne prenait pas ses grands airs sérieux et chargés de responsabilité. Rand le Dragon Réincarné, maintenant ; cela lui rappela qu’il était complètement stupide d’être assis là, où Moiraine pouvait mettre la main sur lui à n’importe quel moment, attendant de voir quelle nouvelle décision prendrait Rand. Peut-être Thom Merrilin l’ac-compagnerait-il. Ou Perrin. Seulement Thom semblait s’être installé dans la Pierre comme s’il n’avait plus jamais l’intention d’en partir et Perrin n’allait nulle part à moins que Faile ne lui ait fait signe du doigt. Eh bien, Mat était prêt à voyager seul s’il le fallait.
Toutefois, il y avait de l’argent au milieu de la table et de For devant les petits seigneurs et, s’il recevait le cinquième Maître, pas un jeu ne pourrait le battre au troc. Non pas qu’il en ait réellement besoin. Il avait senti soudain la chance s’imposer à son esprit. Elle ne s’annonçait pas à grand fracas comme aux dés, bien sûr, mais il était déjà certain que personne n’allait surclasser quatre Maîtres. Les natifs de Tear avaient parié sans retenue toute la soirée, la valeur de dix fermes s’échangeant pour les jeux qui s’abattaient le plus vite.
Néanmoins, Carlomin méditait sur la donne qu’il avait en main au lieu de prendre une cinquième carte, et Baran tirait follement sur sa pipe en empilant les pièces qu’il avait devant lui comme s’il s’apprêtait à les fourrer dans ses poches. Reimon masquait derrière sa barbe un air renfrogné et Edorion examinait ses ongles d’un air soucieux. Seul Estean semblait comme d’ordinaire ; il souriait vaguement à la ronde, regrettant peut-être déjà ce qu’il avait dit. D’ordinaire, ils réussissaient à garder à peu près bonne figure quand il était question des Aiels, mais l’heure était tardive et le vin avait coulé à flots.
Mat se creusa la tête pour trouver un moyen de les empêcher de s’esquiver avec leur or avant qu’il joue ses cartes. Un coup d’œil à leurs expressions suffit à l’avertir que changer de sujet ne suffirait pas. Par contre, il y avait une autre solution. S’il s’arrangeait pour qu’ils se gaussent des Aiels… Cela vaut-il la peine qu’ils se gaussent aussi de moi ? Mâchonnant le tuyau de sa pipe, il s’efforça de dénicher une autre idée.
Baran ramassa une pile d’or dans chaque main et s’apprêta à les glisser dans ses poches.
« Je me demande si je ne serais pas plus avisé d’aller voir du côté des femmes du Peuple de la Mer », dit vivement Mat en prenant sa pipe pour ponctuer son propos. « Il arrive des choses curieuses quand on court après les Aielles. Très curieuses. Comme le jeu qu’elles appellent le Baiser des Vierges. » Il avait capté leur attention, mais Baran n’avait pas posé les pièces et Carlomin ne donnait toujours aucun signe qu’il s’apprêtait à se payer une nouvelle carte.
Estean éclata d’un gros rire aviné. « Un baiser administré par de l’acier entre vos côtes, je suppose. Des Vierges de la Lance, vous comprenez. De l’acier. Une lance dans la poitrine. Que brûle mon âme. » Aucun autre ne rit. Par contre, ils écoutaient.
« Pas exactement. » Mat réussit à sourire. Que je brûle, j’en ai déjà tant dit, je pourrais aussi bien raconter le reste. « Rhuarc m’avait expliqué que, si je tenais à m’entendre avec les Vierges, je devrais leur demander comment on jouait au Baiser des Vierges. Il affirmait que c’était le meilleur moyen de connaître ce qu’elles étaient. » Cela ressemblait toujours à l’un des jeux se terminant par un baiser qui se jouaient au pays, comme Entrez dans la ronde et embrassez qui vous voulez. Il n’avait jamais pris le chef de clan aiel pour un plaisantin. Il se montrerait plus prudent la prochaine fois. Il se força à sourire plus largement. « Alors je suis parti à la recherche de Baine et… »
— Reimon fronça les sourcils avec impatience. Aucun d’eux ne connaissait le nom des Aiels à part celui de Rhuarc, et aucun d’eux n’en avait envie. Mat laissa tomber les noms et poursuivit vivement – « … je suis donc parti comme un pauvre abruti et je leur ai demandé de me montrer. » Il aurait dû se douter de quelque chose en voyant s’épanouir les larges sourires sur leurs visages. Comme des chats invités à danser par une souris. « Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait que j’avais une poignée de lances autour de mon cou comme un collier. J’aurais pu me raser rien qu’en éternuant. »
Les autres autour de la table éclatèrent de rire, du sifflement asthmatique de Reimon au braiment de sac-à-vin d’Estean.
Mat les laissa rire. Il avait presque l’impression de sentir encore les pointes des lances, le piquant si seulement il bougeait un doigt. Baine, qui ne cessait de s’esclaffer, lui avait dit qu’elle n’avait jamais entendu un homme demander pour de bon à jouer au Baiser des Vierges.