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Se demandant quelle prise cette terre avait sur lui, il posa la main sur sa hache – et baissa les yeux avec surprise. C’est le lourd marteau de forgeron qui était passé dans la boucle de sa ceinture, pas la hache. Il fronça les sourcils ; naguère il aurait opté pour ce choix-là, il avait même cru qu’il l’avait fait, mais sûrement plus maintenant. La hache. Il avait choisi la hache. La tête de marteau devint subitement une lame en demi-lune et une pointe robuste, reprit en un éclair la forme d’un solide cylindre d’acier froid, oscilla de l’une à l’autre forme. Finalement, elle s’immobilisa sous la forme de sa hache, et il laissa son souffle s’exhaler lentement. Voilà qui ne s’était encore jamais produit. Ici, il pouvait modifier des choses à son gré avec facilité, des choses le concernant du moins. « Et je veux la hache, dit-il d’un ton ferme. La hache. »

Il jeta un coup d’œil à la ronde, apercevant juste une ferme au sud, et des cerfs broutant dans le champ d’orge, entouré d’un mur en pierres sèches. Rien n’évoquait des loups, et il n’appela pas Sauteur. Le loup viendrait ou ne viendrait pas, ou même ne l’entendrait pas, mais le Sanguinaire pouvait fort bien être quelque part par là-bas. Un carquois hérissé de flèches pesa brusquement sur sa ceinture à l’opposé de la hache et il avait en main un solide arc de guerre avec une flèche à large pointe encochée. Une longue manicle de cuir recouvrait son avant-bras gauche. Rien ne bougeait excepté ces cerfs.

« Peu de chances que je me réveille bientôt », murmura-t-il entre ses dents pour lui-même. Quelle qu’ait été cette concoction que Faile l’avait forcé à ingurgiter, il en avait été littéralement assommé ; il s’en souvenait aussi nettement que s’il avait regardé par-dessus son épaule. « Me l’a entonné comme si j’étais un nourrisson », grommela-t-il. Les femmes !

Il s’élança dans une de ces longues enjambées – le paysage devint flou autour de lui – et atterrit dans la cour de la ferme. Deux ou trois poulets s’égaillèrent, courant comme s’ils étaient déjà retournés à l’état sauvage. Le parc à moutons aux murs en cailloutis était vide, et les deux granges au toit de chaume étaient fermées par un épar. En dépit des fenêtres toujours garnies de rideaux, la maison d’habitation à deux étages avait l’air déserte. Si c’était un vrai reflet du monde éveillé – et le rêve de loup l’était généralement – les gens d’ici étaient partis depuis des jours. Faile avait raison ; son avertissement s’était propagé au-delà des endroits où il était passé.

« Faile », murmura-t-il, perplexe. Fille d’un seigneur. Non, pas seulement un seigneur. Trois fois seigneur, général et oncle d’une reine. « ô Lumière, cela fait d’elle la cousine d’une reine ! » Et elle aimait un simple forgeron. Les femmes étaient d’une incroyable bizarrerie.

Cherchant à savoir jusqu’où le mot s’était répandu, il décrivit des zigzags plus loin qu’à mi-chemin de la Tranchée-de-Deven, franchissant un quart de lieue ou davantage à chaque enjambée, revenant sur ses pas et entrecroisant sa piste. La plupart des fermes qu’il vit offraient le même aspect désert ; moins d’une sur cinq donnait des signes d’habitation, portes ouvertes et fenêtres à guillotine relevées, lessive accrochée à une corde à linge, des poupées, ou des cerceaux ou encore des chevaux en bois sculpté gisant autour d’un pas de porte. Les jouets surtout lui serraient l’estomac. Même si les gens n’avaient pas cru à son avertissement, il y avait sûrement alentour suffisamment de fermes brûlées pour leur transmettre le même message, entassements de poutres carbonisées, cheminées noires de suie dressées comme des doigts morts rigides.

Comme il se penchait pour redresser une poupée au visage de verre souriant et à la robe brodée de fleurs – une femme avait aimé sa fille pour s’être astreinte à tout ce minuscule travail à l’aiguille – il cligna des paupières. La même poupée était toujours assise sur les marches de pierre brute où il l’avait ramassée. Il tendit la main pour la prendre et, alors, celle qu’il tenait s’estompa et disparut.

Des éclairs noirs dans le ciel l’arrachèrent à sa stupeur. Des corbeaux, vingt ou trente ensemble, volant à tire-d’aile vers le Bois de l’Ouest. Vers les Montagnes de la Brume, où il avait aperçu pour la première fois le Sanguinaire. Il observa froidement les corbeaux qui devinrent des points noirs et disparurent. Puis il se mit en route à leur suite.

De longues enjambées rapides l’emportèrent au rythme de plus d’une lieue chacune, le paysage une masse confuse sauf dans l’instant entre un pas et l’amorce du suivant, jusqu’au Bois de l’Ouest rocheux et touffu, à travers les Collines de Sable couvertes de broussailles, dans les montagnes coiffées de nuages, où les sapins, les pins et les lauréoles étendaient leurs forêts sur les pentes et dans les vallées, pour aboutir à la vallée même où il avait vu pour la première fois l’homme que Sauteur appelait le Sanguinaire, sur le flanc de montagne où il était revenu de Tear.

La Porte des Voies se dressait là, fermée, la feuille de l’Avendesora apparemment juste une parmi une myriade d’enchevêtrements sculptés de feuilles et de lianes. Des arbres épars, ratatinés et modelés par le vent, poussaient çà et là dans les rares poches de terre végétale au milieu de la pierre vitrifiée où Manetheren avait été brûlée de fond en comble. Le soleil étincelait sur les eaux de la Manetherendrelle au-dessous. Un léger vent remontant la vallée apporta à Perrin l’odeur de cerfs, de lapins, de renards. Rien ne bougeait à ce qu’il pouvait voir.

Sur le point de partir, il s’arrêta. La feuille l’Avendesora, Une feuille : Loial avait verrouillé la Porte des Voies en plaçant les deux feuilles de ce côté-ci. Il se retourna et ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque. La Porte des Voies était ouverte, les masses jumelles de ses battants en verdure vivante voletant au gré de la brise, exposant cette surface d’argent mat ; son reflet y miroitait. Comment ? se demanda-t-il. Loial avait verrouillé cette maudite porte.

Sans se rendre compte qu’il avait franchi la distance, il se trouva soudain juste à la Porte des Voies. Il n’y avait pas de feuille trilobée parmi le fouillis verdoyant sur la face intérieure des deux vantaux. Étrange de penser qu’en ce moment même dans le monde éveillé quelqu’un – ou quelque chose – franchissait le seuil où il se trouvait. Touchant la surface mate, il émit un grognement. Ç’aurait pu aussi bien être un miroir ; sa main glissa dessus comme sur le verre le plus lisse.

Du coin de l’œil, il aperçut subitement la feuille l’Avendesora en place à l’intérieur, et il recula d’un bond juste à l’instant où la Porte des Voies commençait à se refermer. Quelqu’un – ou quelque chose – était sorti ou entré. Sorti. Ce doit être sorti. Il voulait douter qu’arrivaient encore des Trollocs et des Évanescents dans les Deux Rivières. Les vantaux se réunirent, redevinrent des pans de pierre sculptée.

La sensation d’être surveillé fut le seul avertissement qu’il eut. Il sauta – une image entrevue d’un trait noir filant à l’endroit où s’était trouvée sa poitrine : une flèche – il sauta dans un de ces élans où la vision du monde se brouillait, atterrit sur une pente éloignée et sauta de nouveau, sortant de la vallée de Manetheren pour aboutir dans un peuplement de sapins majestueux, puis repartit. Tout en courant, il réfléchissait à toute allure, se représentait la vallée dans son esprit et cette flèche brièvement entrevue. Elle était venue de cette direction – , à cet angle quand elle était arrivée à sa hauteur, donc elle avait dû être décochée de…