— Les Trollocs, Faile ! La Porte des Voies est rouverte ! Il faut que je les arrête ! »
Faile n’hésita même pas avant de secouer négativement la tête. « Tu n’y peux rien dans l’état où tu es. C’est le Champ d’Emond pour toi.
— Mais… !
— Pas de mais, Perrin Aybara. Plus un mot là-dessus. »
Il grinça des dents. Le pire est qu’elle avait raison. S’il ne pouvait pas se lever seul d’un lit, comment resterait-il en selle jusqu’à Manetheren ? « Le Champ d’Emond, d’accord », dit-il gracieusement, mais elle n’en renifla pas moins et marmotta quelque chose à propos de « têtu comme une bourrique ». Que voulait-elle ? Je me suis montré fichtrement aimable, qu’elle brûle pour son entêtement !
« Ainsi donc il y aura encore des Trollocs », commenta Ihvon d’un air songeur. Il ne demanda pas comment Perrin était au courant. Puis il secoua la tête comme s’il écartait les Trollocs de son esprit. « Je vais dire aux autres que vous êtes réveillé. » Il se glissa dehors, refermant la porte derrière lui.
« Suis-je seul à voir le danger ? marmotta Perrin.
— Je vois une flèche dans toi », répliqua Faile d’un ton ferme.
Ladite lui causa un élancement ; il se retint tout juste de gémir. Et Faile eut un hochement de tête satisfait. Satisfait !
Il voulait se mettre en route immédiatement ; plus tôt il serait Guéri, plus tôt il pourrait veiller à fermer la Porte des Voies, de façon définitive cette fois. Faile insista pour lui donner à manger son petit déjeuner, un potage épais de légumes réduits en purée convenant à un nourrisson dépourvu de dents, une cuillerée à la fois, avec des pauses pour lui essuyer le menton. Elle ne voulut pas lui permettre de s’alimenter lui-même et quand il protestait ou lui demandait d’aller plus vite, elle lui renfonçait les mots dans la bouche avec une cuillerée de bouillie. Elle ne l’autorisa même pas à se débarbouiller tout seul. Lorsqu’elle en arriva à lui brosser les cheveux et à peigner sa barbe, il s’était retranché dans un silence plein de dignité.
« Tu es adorable quand tu boudes », dit-elle. Et lui pinça le nez.
Ila, en corsage vert et jupe bleue ce matin, monta dans la roulotte avec le surcot et la chemise de Perrin, l’un et l’autre nettoyés et raccommodés. À sa grande irritation, il dut laisser les deux femmes l’aider à les enfiler. Il dut même les laisser l’aider à s’asseoir pour les mettre, le surcot déboutonné et la chemise pas rentrée dans ses chausses mais ramassée en tapon autour du tronçon de flèche.
« Merci, lia, dit-il en palpant les reprises impeccables. C’est du beau travail.
— Certes, acquiesça-t-elle. Faile sait bien manier l’aiguille. »
Faile rougit et il sourit, se souvenant du ton farouche avec lequel elle lui avait signifié que jamais elle ne réparerait ses vêtements. L’éclair dans les yeux de Faile l’incita à tenir sa langue. Quelquefois, le silence est le parti le plus sage. « Merci, Faile », dit-il gravement à la place. Elle rougit encore plus.
Une fois qu’elles l’eurent levé, il gagna assez facilement la porte, mais il dut de nouveau laisser les deux femmes le soutenir à moitié pour descendre les marches de bois. Du moins les chevaux étaient-ils sellés, et tous les garçons des Deux Rivières rassemblés, l’arc attaché sur le dos. Avec le visage et des habits propres, et seulement quelques pansements apparents.
Une nuit chez les Tuatha’ans avait manifestement été bonne pour leur moral aussi, même pour ceux qui paraissaient encore incapables de faire plus que cent pas. L’expression hagarde qu’ils avaient dans les yeux la veille n’était plus qu’une ombre à présent. Wil avait chaque bras passé autour d’une jolie Rétameuse aux grands yeux, naturellement, et Ban Lewin, avec son nez et un pansement autour de la tête qui lui redressait les cheveux en brosse, était de même main dans la main avec une jeune fille, souriant avec timidité. La plupart des autres tenaient des bols d’épais ragoût de légumes et des cuillères, avec lesquelles ils mangeaient goulûment.
« C’est bon, ça, Perrin », commenta Dannil en rendant son bol à une Rétameuse. Elle eut un geste comme pour demander à ce grand échalas s’il désirait un supplément et il secoua négativement la tête mais déclara : « Je crois que je n’en serai jamais rassasié, et toi ?
— J’en ai eu ma suffisance », lui répondit Perrin d’un ton morose. Des légumes en purée et du bouillon.
« Les Rétameuses ont dansé, hier soir, dit Tell, le cousin de Dannil, en écarquillant les yeux. Toutes les femmes non mariées et quelques-unes des mariées ! Tu aurais dû voir ça, Perrin.
— J’ai déjà vu danser des Rétameuses, Tell. »
Apparemment, il n’avait pas éliminé de sa voix ce qu’il avait ressenti en les regardant, car Faile remarqua sèchement : « Tu as vu la tiganza, alors ? Un jour, si tu es sage, je danserai la sa’sara pour toi et te montrerai ce qu’est vraiment une danse. » lia eut un hoquet de surprise en entendant ce nom et Faile devint d’un cramoisi encore plus soutenu que celui qui avait envahi sa figure dans la roulotte.
Perrin pinça les lèvres. Si cette sa’sara faisait battre plus vite le cœur que les ondulations et balancements de hanches de la danse des Rétameuses – la tiganza, non ? – il serait sans aucun doute enchanté de voir Faile la danser. Il prit soin de poser son regard ailleurs que sur elle.
Raen survint, portant le même surcot vert vif mais des chausses du rouge le plus rouge jamais tombé sous les yeux de Perrin. Cette combinaison lui donnait mai au cœur. « Par deux fois vous avez visité nos feux, Perrin, et pour la deuxième fois vous partez sans festin d’adieu. Il faut que vous reveniez vite afin que nous compensions cela. »
S’écartant de Faile et d’Ila – il pouvait au moins tenir debout seul – il posa la main sur l’épaule de l’homme au corps sec et nerveux. « Accompagnez-nous, Raen. Personne au Champ d’Emond ne vous fera de mal. Au pire, vous serez plus en sécurité qu’ici avec les Trollocs. »
Raen hésita, puis se secoua en murmurant : « Je ne sais pas comment vous pouvez même m’amener à envisager des choses pareilles. » Se retournant, il haussa la voix : « Vous tous, Perrin nous demande de l’accompagner à son village où nous serons à l’abri des Trollocs. Qui désire venir ? » Des visages choqués le dévisagèrent. Quelques femmes rassemblèrent auprès d’elles leurs enfants, et les enfants se cachèrent dans leurs jupes comme si la seule idée les effrayait. « Vous voyez, Perrin ? dit Raen. Pour nous, la sécurité est dans la mobilité, pas dans les villages. Je vous l’assure, nous ne passons pas deux nuits dans le même endroit et nous voyagerons toute la journée avant de nous arrêter de nouveau.
— Cela risque de ne pas suffire, Raen. »
Le Mahdi haussa les épaules. « Votre sollicitude me réchauffe le cœur, mais nous serons en sûreté, si la Lumière le veut.
— La Voie de la Feuille ne consiste pas seulement à s’abstenir de violence, dit lia avec douceur, mais aussi à accepter ce qui arrive. La feuille tombe en son temps, sans se plaindre. La Lumière nous protégera pour notre temps. »
Perrin aurait voulu discuter avec eux mais, derrière toute la chaleur et la compassion qu’exprimaient leurs traits, il y avait une fermeté de marbre. Il se dit qu’il obtiendrait que Baine et Khiad endossent une robe et renoncent à leurs lances – ou encore Gaul ! – avant de réussir à ce que ces gens cèdent d’un pouce.
Raen serra la main de Perrin et, sur ce, les Rétameuses commencèrent à étreindre les garçons des Deux Rivières, Ihvon aussi, et les Rétameurs se mirent à serrer des mains, tous riant, prodiguant des adieux et souhaitant à chacun un bon voyage, formulant l’espoir qu’ils reviendraient. Presque tous les hommes. Aram se tenait à l’écart, l’air rembruni, les mains enfoncées dans les poches de sa tunique. La dernière fois que Perrin l’avait rencontré, il avait paru avoir une certaine amertume dans sa nature, ce qui était curieux chez un Rétameur.