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— Les souverains ont tendance à croire les cartes, Perrin. » Il n’y avait pas de doute à avoir sur la sécheresse du ton de Faile. « Quand j’étais enfant, des parties de la Saldaea n’avaient pas vu un percepteur d’impôts depuis cinq générations. Une fois que mon père a pu détourner pendant un moment son attention de la Dévastation, Tenobia s’est assurée qu’ils connaissaient qui était leur reine.

— Ici, c’est les Deux Rivières, répliqua-t-il avec un large sourire, pas la Saldaea. » Ils avaient l’air rudement féroces, là-haut dans la Saldaea. Tandis qu’il se retournait vers Vérine, le sourire laissa la place à une expression préoccupée. « Je pensais que vous… dissimuliez… qui vous étiez. » Il ne pouvait pas dire ce qui était le plus inquiétant ; des Aes Sedai là en secret ou des Aes Sedai au grand jour.

La main de l’Aes Sedai s’immobilisa en l’air juste au-dessus de la flèche brisée saillant de son côté. Quelque chose picota autour de la blessure. « Oh, ce n’est pas bon, murmura-t-elle. Coincée dans la côte et de l’infection en dépit de ce cataplasme. Ceci requiert l’assistance d’Alanna, à mon avis. » Elle cligna des paupières et retira sa main ; le picotement disparut aussi. « Quoi donc ? Dissimuler ? Oh ! Après ce qui s’est mis en branle ici à présent, nous pouvions difficilement demeurer cachées. Je suppose que nous aurions pu… nous en aller. Vous n’auriez pas voulu cela, n’est-ce pas ? » De nouveau il y eut ce regard d’oiseau, perçant, méditatif.

Il hésita et finalement soupira. « Je suppose que non.

— Oh, c’est agréable à entendre, dit-elle avec un sourire.

— Pourquoi êtes-vous venue ici, en réalité, Vérine ? »

Elle n’eut pas l’air de l’entendre. Ou ne le voulut pas. « À présent, il nous faut nous occuper de cette chose en vous. Et ces autres garçons ont besoin aussi d’être soignés. Alanna et moi, nous nous occuperons de ce qu’il y a de plus grave, mais… »

Ses compagnons étaient aussi stupéfaits que lui par ce qu’ils avaient trouvé ici. Ban se grattait la tête en contemplant la bannière, et quelques-uns se contentaient de regarder autour d’eux avec étonnement. Toutefois, le plus grand nombre fixaient leur attention sur Vérine, inquiets et les yeux écarquillés ; ils avaient sûrement entendu les « Aes Sedai » murmurés. Perrin lui-même n’échappait pas entièrement à ces regards, il s’en rendit compte, lui qui parlait à une Aes Sedai comme si elle était n’importe quelle femme du village.

Vérine leur rendit examen pour examen, puis soudain, sans paraître jeter un coup d’œil, elle tendit la main derrière elle pour empoigner parmi les assistants une fillette d’environ dix ou douze ans. Laquelle, ses longs cheveux retenus par des rubans bleus, se figea sous le coup de l’émotion. « Tu connais Daise Congar, petite ? demanda Vérine. Eh bien, va lui dire qu’il y a des blessés qui ont besoin des herbes d’une Sagesse. Et dis-lui de se dépêcher. Dis-lui que je ne tolérerai pas ses grands airs. Tu as compris ? File. »

Perrin ne reconnut pas la fillette, mais visiblement elle connaissait Daise, parce qu’elle tressaillit en écoutant le message. Après un instant de réflexion – où elle mit en balance Daise Congar contre une Aes Sedai – la fillette prit ses jambes à son cou et disparut dans la foule.

« Et Alanna s’occupera de vous », conclut Vérine en levant de nouveau vers lui un regard scrutateur.

Il aurait aimé que cette phrase de Vérine ne donne pas l’impression d’avoir un double sens.

43

Prendre soin des vivants

S’emparant de la bride de Steppeur, Vérine conduisit elle-même Perrin à l’Auberge de la Source du Vin, la foule reculant pour lui laisser le passage puis se refermant derrière elle. Dannil, Ban et les autres suivirent à cheval et à pied, leurs parents se mêlant maintenant à eux. Ébahis comme ils l’étaient par les changements survenus au Champ d’Emond, les garçons eurent néanmoins l’amour-propre de marcher à grands pas même s’ils boitaient ou de se tenir plus droits en selle ; ils avaient affronté les Trollocs et étaient revenus chez eux. Par contre, les femmes passaient leurs mains sur leurs fils, neveux et petits-fils, souvent ravalant des larmes, et leurs faibles gémissements formaient un doux murmure plaintif. Les hommes au regard tendu s’efforçaient de cacher leur inquiétude derrière des sourires de fierté, tapant sur des épaules et s’exclamant sur les barbes nouvellement commencées, cependant leurs embrassades se transformaient fréquemment en une épaule sur laquelle s’appuyer. Les amies de cœur se précipitaient avec des baisers et des exclamations, à part égale joie et commisération, et les frères et sœurs plus jeunes, indécis, alternativement fondaient en pleurs et ouvraient de grands yeux admiratifs en se cramponnant à un frère que tout le monde semblait tenir pour un héros.

C’étaient les autres voix que Perrin aurait souhaité ne pas entendre.

« Où est Kenley ? » Maîtresse Ahan était une belle femme, avec des fils blancs dans sa tresse presque noire, mais elle avait une expression anxieuse en scrutant les visages et voyant les yeux se détourner. « Où est mon Kenley ? »

« Bili ! appela le vieux Hu al’Dai d’un ton hésitant. Quelqu’un a-t-il vu Bili al’dai ? »

« … Hu… ! »

« … Jared… ! » Tim… ! »

« … Colly… ! »

Devant l’auberge, Perrin tomba de la selle dans sa hâte à échapper à ces noms, ne voyant même pas quelles mains le rattrapaient. « Emmenez-moi à l’intérieur ! dit-il d’une voix rauque. À l’intérieur ! » Teven… ! »

« … Haral… ! »

« … Had… ! »

La porte intercepta les gémissements de cœurs affligés et les supplications de la mère de Dael al’Taron pour que quelqu’un lui dise où était son fils.

Dans une marmite trolloque, songea Perrin comme on l’installait dans un fauteuil de la salle commune. Dans un ventre de Trolloc, où je l’ai mis, Maîtresse al’Taron. Où je l’ai mis. Faile lui tenait la tête dans ses mains et examinait son visage d’un air soucieux. Prendre soin des vivants, se dit-il. Je pleurerai les morts plus tard. Plus tard.

« Je vais bien, dit-il à Faile. J’ai eu juste un petit étourdissement en descendant de cheval. Je n’ai jamais été bon cavalier. » Elle ne parut pas le croire.

« Ne pouvez-vous faire quelque chose ? » demanda-t-elle avec insistance à Vérine.

L’Aes Sedai secoua négativement la tête avec calme. « Je pense que mieux vaut pas, mon enfant. Dommage qu’aucune de nous deux ne soit de l’Ajah Jaune, mais Alanna est quand même une bien meilleure Guérisseuse que moi. Mes Capacités s’appliquent à d’autres domaines. Ihvon va la ramener. Attendez avec patience, mon enfant. »

La grande salle de l’auberge avait été transformée en armurerie de fortune. Excepté devant la cheminée, les murs servaient d’appui à une masse compacte de lances de toutes sortes, où se mêlaient par-ci par-là une hallebarde ou une vouge et d’autres armes d’hast aux fers de formes curieuses, beaucoup rongés et décolorés aux endroits où la vieille rouille avait été décapée. Plus surprenant encore, un tonneau près du pied de l’escalier contenait des épées entassées pêle-mêle, la plupart sans fourreau et pas deux pareilles. Tous les greniers à une lieue à la ronde avaient dû être mis sens dessus dessous pour dénicher des reliques couvertes de poussière depuis des générations. Perrin n’aurait pas imaginé qu’il existait cinq épées dans l’ensemble des Deux Rivières. Avant l’arrivée des Blancs Manteaux et des Trollocs, en tout cas.