Gaul prit place d’un côté, près de l’escalier qui montait aux chambres de l’auberge et au logement des al’Vere, observant Perrin, mais nettement conscient de la présence de Vérine et de ses moindres mouvements. De l’autre côté de la salle, surveillant Faile et tous les autres, les deux Vierges de la Lance avaient calé leurs lances dans le creux de leur bras et adopté une pose hanchée qui semblait à la fois nonchalante et prête à bondir. Les trois garçons qui avaient transporté Perrin à l’intérieur passaient d’un pied sur l’autre à proximité de la porte, contemplant avec les mêmes grands yeux lui-même, l’Aes Sedai et les Aiels. C’était tout.
« Les autres, dit Perrin. Ils ont besoin…
— On s’occupera d’eux, interrompit Vérine posément en s’installant à une autre table. Ils aimeront mieux être avec leurs familles. C’est bien préférable d’avoir ceux qu’on aime auprès de soi. »
Perrin ressentit un coup au cœur – l’image des tombes sous les pommiers traversa son esprit – mais il se maîtrisa. Prends soin des vivants, se rappela-t-il rudement. L’Aes Sedai sortit sa plume et son encrier et commença à inscrire des notes d’une écriture précise dans ce petit carnet qu’elle avait. Il se demanda si elle se préoccupait du nombre de gens des Deux Rivières qui mouraient du moment que lui vivait, et serait utilisable dans les plans formés par la Tour Blanche pour Rand.
Faile lui pressa la main dans la sienne, mais c’est à l’Aes Sedai qu’elle parla. « Ne devrions-nous pas monter le mettre au lit ?
— Pas encore », lui rétorqua Perrin avec irritation. Vérine leva la tête et ouvrit la bouche, et il répéta d’une voix plus ferme : « Pas encore. » L’Aes Sedai haussa les épaules et retourna à ses écritures. « Est-ce que quelqu’un sait où est Loial ?
— L’Ogier ? » dit un des trois près de la porte. Dav Ayellin était plus trapu que Mat, mais il avait ce même éclair de malice dans les yeux. Il avait aussi cette allure ébouriffée, mal peignée de Mat. Naguère, le peu d’espiègleries que ne commettait pas Mat, Dav s’en chargeait, encore que ce soit en général Mat qui montrait le chemin. « Il est là-bas avec les hommes en train de faire reculer la lisière du Bois de l’Ouest. On croirait que nous abattons son frère chaque fois que nous coupons un arbre, mais il en abat trois avec cette hache énorme qu’il a commandée à Maître Luhhan dans le temps où n’importe qui d’autre en coupe un seul. Si tu as besoin de lui, j’ai aperçu Jaime Thane qui courait les avertir que tu étais arrivé. Je parie qu’ils vont tous venir te jeter un coup d’œil. » Examinant la flèche brisée, il eut une grimace et se frotta le côté par sympathie. « Est-ce que cela fait mal ?
— Assez », dit sèchement Perrin. Venir lui jeter un coup d’œil. Qu’est-ce que je suis, un ménestrel ? « Et Luc ? Je n’ai pas envie de le voir, mais est-il ici ?
— Je crains que non. » Le deuxième garçon, Elam Dowtry, frotta son long nez. Il avait à la ceinture une épée qui s’accordait mal avec sa tunique de laine de paysan et l’épi dans ses cheveux ; la poignée avait été récemment enveloppée de cuir brut et le fourreau de cuir était écorché et pelait. « Le Seigneur Luc est parti en quête du Cor de Valère, je pense. Ou peut-être de Trollocs. »
Dav et Elam étaient des amis de Perrin, ou l’avaient été, compagnons de chasse et de pêche, les deux à peu près de son âge, mais leurs sourires d’excitation leur donnaient l’air plus jeunes. Mat ou Rand auraient pu passer pour avoir au moins cinq ans de plus. Peut-être que lui aussi.
« J’espère qu’il reviendra bientôt, poursuivit Elam. Il m’a montré comment me servir d’une épée. Savais-tu qu’il était un Chasseur à la recherche du Cor ? Et un roi, si ses droits étaient reconnus. D’Andor, à ce que j’ai appris.
— L’Andor a des reines, murmura distraitement Perrin en croisant le regard de Faile, pas des rois.
— Donc il n’est pas ici », commenta Faile. Gaul changea légèrement de position ; il avait l’air prêt à partir à la recherche de Luc, ses yeux d’un bleu de glace. Perrin n’aurait pas été surpris que Baine et Khiad se voilent sur-le-champ.
« Non, acquiesça Vérine d’un ton absent, manifestement plus attentive à ses notes qu’à ce qu’elle disait. Non pas qu’il ne se soit pas rendu utile de temps en temps, mais il s’y prend de telle façon qu’il cause des ennuis quand il est là. Hier, avant que personne ne s’aperçoive de ce qu’il faisait, il a conduit une délégation à la rencontre d’une patrouille de Blancs Manteaux et il leur a annoncé que le Champ d’Emond leur était interdit. Apparemment, il leur a dit de ne pas s’en approcher de moins de quatre lieues. Les Blancs Manteaux ne me plaisent pas, mais je ne suppose pas qu’ils en aient été enchantés. Ce n’est pas sage d’éveiller leur hostilité plus qu’il n’est absolument nécessaire. » Elle regarda en fronçant les sourcils ce qu’elle avait écrit et se gratta le nez, sans se rendre compte visiblement qu’elle y laissait une tache d’encre.
Perrin ne se souciait guère des réactions des Blancs Manteaux. « Hier », dit-il d’une voix étouffée. Si Luc était rentré au village hier, ce n’était pas probable qu’il ait une responsabilité dans la présence des Trollocs là où on ne les attendait pas. Plus Perrin réfléchissait à la façon dont cette embuscade avait tourné, plus il se persuadait que les Trollocs avaient été au courant de leurs mouvements à eux. Et plus il avait envie d’en rendre Luc responsable. « Une pierre ne se transforme pas en fromage parce qu’on le désire, marmotta-t-il. Cela n’empêche pas qu’il ait pour moi une odeur de fromage. »
Dav et les deux autres s’entre-regardèrent d’un air indécis. Perrin conclut que le sens de ce qu’il disait ne devait pas paraître clair.
« C’était un groupe de Coplin, principalement, expliqua le troisième garçon d’une voix étonnamment grave. Darl, Hari, Dag et Ewal. Et Wit Congar. Daise l’a tancé de la belle manière à cause de ça.
— J’ai appris qu’ils avaient tous de la sympathie pour les Blancs Manteaux. » Perrin songea que le garçon à la voix de basse ne lui était pas inconnu. Il avait deux ou trois ans de moins qu’Elam et que Dav, pourtant plus grand qu’eux d’un pouce, avec un visage maigre mais une large carrure.
« Ah, ça, oui. » Le jeune gars rit. « Tu les connais. Ils sont attirés par nature vers n’importe quoi susceptible de causer des ennuis à quelqu’un sauf à eux. Depuis que le Seigneur Luc en a parlé, ils sont unanimes pour aller en corps à la Colline-au-Guet signifier aux Blancs Manteaux de quitter les Deux Rivières. Du moins, ils sont pour que d’autres montent là-haut. Je pense qu’ils ont l’intention de rester soigneusement à l’arrière-garde de la délégation. »
Si cette figure avait été poupine et à un demi-pied ou davantage plus près du sol… « Ewin Finngar ! » s’exclama Perrin. Ce n’était pas possible ; Ewin avait été une petite peste empâtée à la voix aiguë qui tentait de s’insinuer parmi les plus âgés chaque fois que ceux-ci se réunissaient. Ce garçon serait aussi costaud que lui-même, sinon davantage, quand il aurait atteint sa taille d’adulte. « C’est bien toi ? »
Ewin hocha la tête avec un sourire jusqu’aux oreilles. « Nous sommes bien renseignés sur toi, Perrin, annonça-t-il de cette surprenante voix de basse, nous savons que tu as combattu des Trollocs et que tu as eu toutes sortes d’aventures de par le monde, à ce qu’on raconte. Je peux encore t’appeler Perrin, n’est-ce pas ?
— Par la Lumière, oui ! » s’exclama sèchement Perrin. Il en avait plus qu’assez de ces histoire d’Yeux-d’Or.
« Je regrette de ne pas être parti avec toi l’an dernier. » Dav se frotta les mains avec ardeur. « Revenir avec des Aes Sedai, des Liges et un Ogier. » À l’entendre, c’étaient des trophées. « Moi, je me suis borné à garder les vaches et à traire les vaches, garder et traire des vaches. Ça et sarcler et casser du bois. Tu es un veinard.