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— À quoi cela ressemblait-il ? questionna Elam avec un intérêt passionné. Alanna Sedai a dit que tu étais allé jusqu’à la Grande Dévastation et on m’a raconté que tu as vu Caemlyn et Tear. À quoi ressemble une ville ? Sont-elles vraiment dix fois plus grandes que le Champ d’Emond ? As-tu vu un palais ? Est-ce qu’il y a des Amis du Ténébreux dans les villes ? Est-ce que la Grande Dévastation est réellement pleine de Trollocs, d’Évanescents et de Liges ?

— Est-ce un Trolloc qui t’a laissé cette cicatrice ? » Voix de basse ou pas, la voix d’Ewin vibrait d’une sorte de note aiguë d’excitation. « J’aurais bien aimé avoir une cicatrice. As-tu vu une reine ? Ou un roi ? Je crois que je préférerais voir une reine, mais un roi, ce serait déjà impressionnant. Comment est la Tour Blanche ? Est-elle aussi importante qu’un palais ? »

Faile sourit, amusée, mais Perrin fut consterné par cette avalanche de questions. Avaient-ils oublié les Trollocs venus la Nuit de l’Hiver, oublié les Trollocs dans la campagne environnante en ce moment même ? Elam étreignait le pommeau de son épée comme s’il voulait partir pour la Dévastation sans attendre une minute de plus, Dav grillait d’impatience, les yeux brillants, et Ewin paraissait prêt à saisir Perrin au collet. L’aventure ? Ils étaient stupides. Pourtant voilà qu’approchaient des temps durs, plus durs que ce que les Deux Rivières avaient connu jusque-là, il en avait peur. Ce ne serait pas mauvais qu’ils jouissent encore un peu de leur reste avant d’apprendre la vérité.

Son côté le faisait souffrir, mais il s’efforça de répondre. Ils parurent déçus qu’il n’ait jamais vu ni la Tour Blanche, ni un roi ni une reine. Il pensait que Berelain aurait pu suffire comme reine, mais avec Faile présente il n’était pas prêt à en parler. Il évita aussi d’autres sujets ; Falme, l’Œil du Monde, les Réprouvés, Callandor. Dangereux, ceux-là, car ils conduisaient inévitablement au Dragon Réincarné. Toutefois, il pouvait leur parler un peu de Caemlyn et de Tear, des pays des Marches et de la Dévastation. Curieux ce qu’ils acceptaient et ce qu’ils n’acceptaient pas. Le paysage corrompu de la Dévastation, qui paraissait pourrir sous vos yeux, ils l’avalaient comme du petit lait, ainsi que les guerriers du Shienar avec leur chevelure remontée en chignon sur le haut du crâne, ou les steddings ogiers où les Aes Sedai ne pouvaient pas exercer le Pouvoir et les Évanescents hésitaient à entrer. Par contre, les dimensions de la Pierre de Tear ou l’immensité des villes…

Quant à ses aventures supposées, il expliqua : « En gros, j’ai juste tenté d’éviter d’avoir le crâne fendu. C’est cela, les aventures, et trouver un endroit pour dormir la nuit et quelque chose à manger. On se serre pas mal la ceinture quand on a des aventures et on dort dans le froid ou l’humidité, quand ce n’est pas les deux. »

Cela ne leur plut pas davantage qu’ils n’estimaient croyable que la Forteresse de la Pierre puisse être grande comme une petite montagne. Il se dit que lui-même ne connaissait pas mieux le monde extérieur avant de quitter les Deux Rivières. Ce qui ne servit pas à grand-chose. Il n’avait pas été naïf à ce point-là. Ou bien si ? L’atmosphère dans la salle commune lui parut étouffante. Il aurait volontiers ôté son surcot, mais bouger semblait un trop grand effort.

« Et Rand et Mat ? questionna Ewin. Puisque cela se résume à avoir faim et à se tremper sous la pluie, pourquoi ne sont-ils pas revenus aussi ? »

Tam et Abell étaient entrés, Tam avec une épée à sa ceinture par-dessus son surcot et les deux portant un arc – chose curieuse, l’épée n’avait pas l’air déplacée sur Tam, en dépit de sa tunique de paysan – aussi Perrin raconta à peu près comme il l’avait déjà raconté : Mat jouant aux dés et se distrayant dans les tavernes et courant le jupon, et Rand dans sa belle tunique avec une jolie blonde à son bras. Il dit qu’Élayne était une damoiselle noble, pensant qu’ils ne croiraient jamais à la Fille-Héritière d’Andor, en quoi il fut justifié quand ils exprimèrent leur incrédulité. Toutefois, l’ensemble les satisfaisait apparemment, c’était le genre de chose qu’ils avaient envie d’entendre, et l’incrédulité diminua légèrement quand Elam fit remarquer que Faile était une dame noble et donnait l’impression d’être fort empressée autour de Perrin. Ce qui fit sourire Perrin ; il se demanda ce qu’ils diraient s’il leur précisait qu’elle était la cousine d’une reine.

Il ne savait pourquoi, Faile n’avait plus l’air amusée. Elle se tourna vers eux avec une attitude qui égalait l’expression la plus hautaine, la plus condescendante et glaciale d’Élayne. « Vous l’avez harcelé suffisamment. Il est blessé. Filez, maintenant. »

ô stupeur, ils s’inclinèrent gauchement – Dav esquissa une révérence maladroite, se rendant ridicule – et murmurèrent précipitamment des excuses – à l’adresse de Faile, pas à la sienne ! – et se tournèrent pour s’en aller. Leur départ fut retardé par l’arrivée de Loial, qui se courbait dans l’embrasure de la porte, ses cheveux en broussaille effleurant le linteau. Ils contemplèrent l’Ogier presque comme s’ils le voyaient pour la première fois – puis jetèrent un coup d’œil à Faile et continuèrent en hâte leur chemin. Ce froid regard aristocratique qu’elle arborait faisait son effet.

Quand Loial se redressa, sa tête se trouva presque au ras du plafond. Les amples poches de sa tunique étaient gonflées par les habituelles bosses anguleuses que causaient les livres, par contre, il tenait une hache énorme. Son manche était aussi haut que lui et sa tête, en forme de hache à couper le bois, était au moins aussi grosse que la hache d’armes de Perrin. « Vous êtes blessé, s’écria-t-il de sa voix retentissante dès que ses yeux tombèrent sur Perrin. On m’avait dit que vous étiez de retour, mais pas que vous étiez blessé, sinon je serais venu plus vite. »

Perrin sursauta à la vue de la hache. Chez les Ogiers, « mettre un long manche à sa hache » signifiait être irréfléchi ou en colère – les Ogiers donnaient l’impression, on ne sait pourquoi, de penser que c’était à peu près la même chose. Loial avait l’air en colère, ses oreilles terminées par une huppe rejetées en arrière, fronçant le front de sorte que ses sourcils pendants descendaient sur ses joues larges. D’avoir eu à couper des arbres, sans doute. Perrin voulait lui parler seul à seul pour découvrir s’il avait remarqué autre chose concernant les agissements d’Alanna. Ou de Vérine. Il se frotta la figure et fut surpris de la trouver sèche ; il avait la sensation qu’elle était couverte de sueur.

« Il est aussi entêté », déclara Faile en dardant sur Perrin le même regard autoritaire qu’elle avait utilisé pour Dav, Elam et Ewin. « Tu devrais être au lit. Où est Alanna, Vérine ? Si elle doit le guérir, où est-elle ?

— Elle va venir. » L’Aes Sedai ne leva pas les yeux. Elle s’était replongée dans son petit carnet, l’air sombre et pensif, la plume en l’air.

« Il devrait quand même être dans un lit !

— J’aurai le temps pour ça plus tard », répliqua Perrin d’un ton ferme. Il lui sourit pour adoucir les choses, mais cela n’eut comme résultat que de lui donner la mine soucieuse et de l’inciter à murmurer « entêté » de façon à peine audible. Il ne pouvait pas questionner Loial au sujet des Aes Sedai devant Vérine, mais il avait quelque chose d’au moins aussi important à demander. « Loial, la Porte des Voies est déverrouillée et les Trollocs y passent. Comment est-ce possible ? »

Les sourcils de l’Ogier plongèrent encore plus bas, et ses oreilles s’affaissèrent. « Ma faute, Perrin, dit-il tristement de sa voix de basse. J’ai placé les feuilles l’Avendesora toutes les deux du côté extérieur. Ce qui a fermé la Porte de l’intérieur mais, du dehors, n’importe qui pouvait encore l’ouvrir. Les Voies ont été plongées dans le noir depuis bien des générations, cependant nous les avons fait naître. Je n’ai pas pu me résigner à détruire une Porte des Voies. Je suis navré, Perrin. C’est entièrement de ma faute.