Carlomin se caressa la barbe et profita du silence de Mat pour parler. « Vous ne pouvez pas en rester là. Continuez. Quand cela s’est-il passé ? Avant-hier soir, je gage. Quand vous n’êtes pas venu vous joindre au jeu et que personne ne savait où vous étiez.
— Je jouais aux mérelles avec Thom Merrilin, ce soir-là, répliqua vivement Mat. C’est arrivé il y a pas mal de temps. » Il se réjouit de pouvoir mentir sans ciller. « Chacune a eu un baiser. Voilà tout. Si elle jugeait le baiser satisfaisant, elles écartaient légèrement les lances. Sinon, elles les appuyaient davantage, à titre d’encouragement en quelque sorte. Rien de plus. Vous voulez que je vous dise ? J’ai eu moins d’écorchures que quand je me rase. »
Il replanta sa pipe entre ses dents. S’ils avaient envie d’en savoir plus, ils n’avaient qu’à demander eux-mêmes à jouer à ce jeu. Il espérait presque qu’il y en ait parmi eux d’assez bêtes pour ça. Ces sacrées Aielles et leurs sacrées lances. Il n’avait regagné son lit qu’au lever du jour.
« C’est plus qu’il ne m’en faut, déclara Carlomin d’un ton sardonique. Que la Lumière me réduise en cendres si ce n’est trop pour moi. » Il jeta une couronne en argent au centre de la table et se distribua une autre carte. Le Baiser des Vierges. Il tressautait d’amusement et une autre vague de rires courut autour de la table.
Baran paya pour sa cinquième carte et Estean extirpa d’une main tâtonnante une pièce du tas répandu devant lui, plissant les paupières pour déchiffrer sa valeur. Ils ne s’interrompraient plus à présent.
« Des sauvages, marmotta Baran sans ôter sa pipe de sa bouche. Des sauvages ignorants. Ils ne sont pas autre chose, que brûle mon âme. Z’habitent des cavernes, là-bas dans le Désert. Des cavernes ! Personne sauf un sauvage ne réussirait à vivre dans le Désert. »
Reimon hocha la tête. « Du moins servent-ils le Seigneur Dragon. Sans cela, je prendrais cent Défenseurs et les chasserais de la Pierre. » Baran et Carlomin acquiescèrent d’un grognement enthousiaste.
Mat n’eut pas de peine à rester de marbre. Il avait déjà entendu des propos de ce genre. Se vanter est facile quand nul ne s’attend à ce que vous passiez aux actes. Cent Défenseurs ? Même si Rand se retirait à l’écart pour une raison quelconque, les quelque cent Aiels qui tenaient la forteresse étaient probablement capables de la garder contre n’importe quelle armée que le Tear pourrait lever. Non pas que leur intention soit apparemment de rester maîtres de la Pierre, en réalité. Mat avait l’impression qu’ils se trouvaient là uniquement parce que Rand y était. Il ne pensait pas qu’aucun de ces petits seigneurs s’en était rendu compte – ils s’évertuaient dans la mesure du possible à vivre comme si les Aiels n’existaient pas – mais il doutait qu’ils en auraient été soulagés au cas où ils l’auraient compris.
« Mat. » Estean disposait ses cartes en éventail dans une main, les réarrangeant comme s’il ne parvenait pas à décider dans quel ordre elles devaient se succéder. « Mat, vous parlerez au Seigneur Dragon, n’est-ce pas ?
— À quel sujet ? » questionna prudemment Mat. Ces gens de Tear étaient trop nombreux pour son goût à savoir que Rand et lui avaient grandi ensemble et ils semblaient persuadés qu’il marchait bras dessus bras dessous avec Rand chaque fois qu’il était hors de leur vue. Pas un ne se serait approché de son propre frère si celui-ci avait été capable de canaliser. Il se demandait pourquoi ils le prenaient pour plus stupide qu’eux.
« Je ne l’ai pas dit ? » Le jeune homme aux traits quelconques plissa les yeux en regardant ses cartes et se gratta la tête, puis son visage s’éclaira. « Oh, oui. Sa proclamation, Mat. La proclamation du Seigneur Dragon. La dernière. Où il déclare que les roturiers ont le droit de citer en justice les seigneurs. Qui a jamais entendu parler de seigneur convoqué devant un magistrat ? Et pour des paysans ! »
La main de Mat se resserra sur sa bourse au point que les pièces à l’intérieur crissèrent les unes contre les autres. « Quel dommage, répliqua-t-il d’une voix mesurée, si vous étiez jugé et condamné rien que pour avoir usé de la fille d’un pêcheur selon votre bon plaisir sans lui avoir demandé son avis, ou pour avoir fait bâtonner un fermier qui aurait éclaboussé de boue votre manteau. »
Les autres qui avaient discerné le fond de sa pensée remuèrent avec malaise, mais Estean hocha la tête à plusieurs reprises si énergiquement qu’elle eut l’air sur le point de se décrocher. « Exactement. Mais cela n’en viendrait pas là, bien sûr. Un seigneur comparaître devant un magistrat ? Naturellement non. Pas en réalité. » Il adressa à ses cartes un rire d’ivrogne. « Pas de filles de pêcheur. Puent le poisson, vous comprenez, quelque soin que vous preniez de les faire laver. Une paysanne rondelette, voilà ce qu’il y a de mieux. » Mat se dit qu’il était là pour jouer. Il se dit de ne pas prêter attention aux sottises que débitait cet imbécile, se remémora tout l’or qu’il pouvait extraire de la bourse d’Estean. Toutefois, sa langue n’écouta pas. « Qui sait à quoi cela pourrait aboutir ? À des pendaisons, peut-être. »
Edorion lui adressa du coin de l’œil un regard circonspect et gêné. « Sommes-nous obligés de parler de… de gens du commun, Estean ? Et les filles du vieil Astoril ? Avez-vous déjà choisi laquelle vous épouserez ?
— Quoi ? Oh. Oh, je jouerai ça à pile ou face, je suppose. » Estean regarda ses cartes en fronçant les sourcils, en déplaça une, fronça de nouveau les sourcils. « Medore a deux ou trois jolies servantes. Peut-être Medore. »
Mat porta longuement son hanap d’argent à ses lèvres pour s’empêcher de frapper cet homme en plein sur sa figure de fermier. Il en était encore à son premier hanap ; les deux serviteurs avaient renoncé à tenter de le resservir. S’il tapait sur Estean, aucun d’eux ne lèverait la main pour l’arrêter. Pas plus qu’Estean lui-même. Parce que lui, Mat, était l’ami du Seigneur Dragon. Il regrettait de ne pas être dans une taverne quelque part en ville, où il risquerait qu’un ouvrier du port prenne sa chance pour de la triche et que seule la promptitude de sa langue, ou de ses pieds ou de ses mains lui permettrait de s’en tirer avec la peau intacte. Alors, ça, c’était une pensée idiote.
Edorion jeta de nouveau un coup d’œil à Mat, étudiant son humeur. « J’ai entendu une rumeur, aujour-d’hui. J’ai entendu que le Seigneur Dragon va nous mener à la guerre contre Tlllian. »
Mat s’étrangla avec son vin. « La guerre ? bredouilla-t-il.
— La guerre, confirma gaiement Reimon sans ôter sa pipe de sa bouche.
— En êtes-vous certain ? » dit Carlomin, et Baran ajouta : « Je n’ai eu vent de rien.
— Cela m’est parvenu juste aujourd’hui de trois ou quatre bouches. » Edorion semblait absorbé par ses cartes. « Qui peut dire ce qu’il y a de vrai ?
— Cela doit l’être, déclara Reimon. Avec le Seigneur Dragon pour nous conduire, Callandor à la main, nous n’aurons même pas à nous battre. Il dispersera leurs armées et nous entrerons tout droit dans la capitale. Dommage, en un sens. Oui, que brûle mon âme. J’aurais aimé avoir une chance de croiser le fer avec les hommes d’Illian.
— Vous n’aurez pas cette chance avec le Seigneur Dragon comme chef, répliqua Baran. Ils tomberont à genoux dès qu’ils verront la bannière du Dragon.
— Et s’ils ne le font pas, compléta Carlomin en éclatant de rire, le Seigneur Dragon les foudroiera sur place.
— L’Illian d’abord, proclama Reimon. Et ensuite… ensuite nous partirons à la conquête du monde pour le Seigneur Dragon. Vous lui répéterez ce que j’ai dit, Mat. Le monde entier. »
Mat secoua la tête. Un mois plus tôt, ils auraient été horrifiés par la seule idée d’un homme capable de canaliser, un homme condamné à devenir fou et à périr d’une mort affreuse. À présent, ils étaient prêts à suivre Rand au combat et à se fier à son pouvoir de vaincre pour eux. À se fier au Pouvoir Unique, bien qu’il y eût peu de chances qu’ils le formulent de cette façon. Cependant il supposa qu’ils avaient besoin de se raccrocher à quelque chose. La Pierre invincible était aux mains des Aiels. Le Dragon Réincarné était dans ses appartements cent pieds au-dessus de leurs têtes, et Callandor était avec lui. Trois mille ans de croyances et d’histoire du Tear n’existaient plus, et le monde se retrouvait à l’envers. Mat se demanda s’il s’en était mieux sorti ; son propre monde avait été complètement bouleversé en un peu plus d’un an. Il roula une couronne d’or de Tear sur le dos de ses doigts. Quelle que soit sa réussite, il ne retournerait pas là-bas.