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Il soupira et attendit seulement qu’elle se soit détournée pour tirer sur les rênes de Steppeur et le diriger vers l’Auberge de la Source du Vin. Deux ou trois voix l’interpellèrent, mais il refusa d’écouter. Ce qu’il voulait qu’on fasse ! Qu’est-ce qui n’allait pas chez ces gens-là ? Ce n’était pas dans le caractère des gens des Deux Rivières. Sûrement pas dans celui des habitants du Champ d’Emond. Ils tenaient à dire leur mot à propos de tout. Les discussions devant le Conseil du Village, les discussions entre les membres du Conseil devaient en venir aux coups pour provoquer des commentaires. Et si le Cercle des Femmes estimait mener ses propres affaires avec davantage de circonspection, pas un homme n’ignorait ce qu’impliquait la vue de femmes marchant à grand^pas, les dents serrées, la tresse à deux doigts de se hérisser comme une queue de chat en colère.

Ce que je veux ? songea-t-il avec humeur. Ce que je veux, c’est quelque chose à manger, un endroit où personne ne me casserait les oreilles avec des inepties. Mettant pied à terre devant l’auberge, il chancela et se dit qu’il pourrait ajouter un lit à cette courte liste. Seulement midi, avec Steppeur effectuant tout le travail, et il se sentait déjà las jusqu’à la moelle des os. Peut-être que Faile avait raison, finalement. Peut-être que partir à la suite de Loial et de Gaul était en fait une mauvaise idée.

Quand il entra dans la salle commune, Maîtresse al’Vere lui jeta juste un coup d’œil et le poussa littéralement dans un fauteuil avec un sourire maternel. « Cessez donc de distribuer des ordres pendant un moment, lui déclara-t-elle d’un ton ferme. Le Champ d’Emond saura survivre seul une heure pendant que vous vous remplirez un peu l’estomac. » Elle sortit d’un pas pressé avant qu’il ait eu le temps de répliquer que le Champ d’Emond était parfaitement apte à survivre sans lui du tout.

La salle était presque vide. Natti Cauthon était installée à une table, roulant des bandes qu’elle ajoutait au tas devant elle, mais elle s’arrangeait aussi pour garder un œil sur ses filles, de l’autre côté de la pièce, encore que les deux fussent en âge de se tresser les cheveux. La raison en était évidente. Bode et Eldrin étaient assises de chaque côté d’Aram, encourageant le Rétameur à manger. Lui donnant la becquée, en réalité, et lui essuyant aussi le menton. À la façon dont elles souriaient au petit gars, Perrin fut surpris de ce que Natti n’était pas à la même table qu’elles, tresses d’adulte ou pas. Le compagnon était beau garçon, il l’admettait ; peut-être mieux de sa personne que Wil al’Seen. C’est manifestement ce que paraissaient penser Bode et Eldrin. Pour sa part, Aram leur rendait de temps en temps leur sourire – elles étaient de jolies jeunes filles rondelettes ; il aurait été aveugle de ne pas le voir et Perrin ne croyait pas Aram insensible à aucune jolie fille – mais il avalait à peine une bouchée sans parcourir d’un regard écarquillé les lances et armes d’hast appuyées contre les murs. Pour un Tuatha’an, ce devait être une horrible vision.

« Maîtresse al’Vere a annoncé que tu t’étais enfin fatigué d’être en selle », dit Faile en jaillissant par la porte de la cuisine. Chose surprenante, elle avait un long tablier blanc comme celui de Marine ; ses manches étaient relevées au-dessus du coude et elle avait de la farine sur les mains. Comme si elle venait juste de s’en apercevoir, elle se débarrassa précipitamment du tablier, s’essuyant les mains en hâte, et le déposa sur le dossier d’une chaise. « Je n’avais jamais encore préparé du pain, reprit-elle en rabaissant ses manches quand elle le rejoignit. C’est plutôt amusant de pétrir la pâte. J’aimerais recommencer un de ces jours.

— Si tu ne boulanges pas, répliqua-t-il, où allons-nous trouver du pain ? Je n’ai pas l’intention de passer ma vie entière à voyager, à payer des repas ou à manger ce que je peux prendre au piège ou abattre d’une flèche ou d’une pierre à fronde. »

Elle sourit comme s’il avait dit quelque chose de très agréable, mais il était absolument incapable de comprendre quoi. « La cuisinière s’en occupera, bien sûr. Une de ses aides, en réalité je suppose, mais la cuisinière la surveillera.

— La cuisinière, marmonna-t-il en secouant la tête. Ou une de ses assistantes. Naturellement. Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?

— Qu’est-ce qu’il y a, Perrin ? Tu as l’air soucieux. Je ne crois pas que les dispositifs de défense puissent être plus efficaces à moins qu’il n’y ait un rempart.

— Il ne s’agit pas de cela. Faile, cette histoire de Perrin Les-Yeux-d’Or commence à dépasser les bornes. Je ne sais pas ce qu’on me croit, mais on ne cesse de m’interroger sur ce qu’il faut faire, de demander si c’est bien comme ça, alors que l’on sait déjà ce qu’il y a à faire, alors qu’on pourrait le découvrir en y réfléchissant deux minutes. »

Pendant un long moment, elle examina son visage, Une expression pensive dans ces yeux noirs obliques, puis elle répliqua : « Depuis combien d’années la Reine d’Andor a-t-elle affirmé en personne sa souveraineté ici ?

— La Reine d’Andor ? Ma foi, je l’ignore. Cent ans peut-être. Deux cents. Quel rapport cela a-t-il ?

— Ces gens ne se rappellent pas comment on se conduit avec une reine – ou un roi. Ils essaient de trouver la bonne manière. Montre-toi patient avec eux.

— Un roi ? » dit-il d’une voix étouffée. Il laissa sa tête tomber sur ses bras posés sur la table. « Oh, par la Lumière ! »

Avec un rire léger, Faile lui ébouriffa les cheveux. « Eh bien, peut-être pas cela. Je doute fort que Morgase apprécierait. Un chef, au moins. Par contre, elle apprécierait à coup sûr quelqu’un qui lui ramènerait des terres sur lesquelles son trône n’a pas exercé d’autorité depuis cent ans ou davantage. Elle élèverait sûrement cet homme au rang de seigneur. Perrin de la Maison Aybara, Seigneur des Deux Rivières. Cela sonne bien.

— Nous n’avons pas besoin de seigneurs aux Deux Rivières », grommela-t-il à l’adresse de la table de chêne. « Ni de rois ou de reines. Nous sommes des hommes libres !

— Des hommes libres peuvent aussi avoir besoin de suivre quelqu’un, reprit-elle avec douceur. La plupart des gens veulent croire à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, quelque chose de plus vaste que leurs propres champs. C’est pourquoi il y a des nations, Perrin, et des peuples. Même Raen et lia se considèrent comme appartenant à quelque chose de plus que leur caravane. Ils ont perdu leurs chariots et la plupart de leurs parents et amis, mais d’autres Tuatha’ans continuent à chercher le Chant et eux aussi le chercheront encore parce qu’ils sont liés à davantage que quelques chariots.

— Qui possède ces choses-là ? » questionna soudain Aram.

Perrin leva la tête. Le jeune Rétameur était debout et contemplait avec malaise les lances alignées le long des murs. « Elles sont à qui en veut une, Aram. Personne ne vous blessera avec l’une d’elles, croyez-moi. » Il n’était pas très sûr qu’Aram le croyait, pas à la façon dont il commença à marcher lentement tout autour de la salle, les mains fourrées dans ses poches, examinant du coin de l’œil lances et hallebardes.

Perrin fut plus que reconnaissant d’attaquer l’assiette de tranches d’oie rôtie que Marine lui apporta, avec des navets, des pois et du bon pain croustillant. Du moins l’aurait-il attaquée si Faile n’avait pas coincé sous son menton une serviette brodée de fleurs et ne lui avait ôté des mains son couteau et sa fourchette. Elle semblait trouver amusant de lui donner la becquée comme Bode et Eldrin avec Aram. Les jeunes Cauthon gloussèrent de rire en le regardant, et Natti et Marine souriaient aussi. Perrin ne voyait pas ce que cela avait de si drôle. Il désirait cependant se prêter au jeu de Faile, même s’il aurait pu manger tout seul plus commodément. Elle ne cessait de l’obliger à tendre le cou pour attraper ce qu’elle avait sur la fourchette.