— Je ne sais pas où il est, riposta Bornhald. Et je m’en moque ! Je ne suis pas venu ici pour parler d’Ordeith ! » Son cheval piaffa nerveusement quand Bornhald tendit une main en avant, désignant Perrin. « Je vous arrête en tant qu’Ami du Ténébreux. Vous serez conduit à Amador et là-bas jugé sous le Dôme de Vérité. »
Byar regarda son capitaine avec une expression incrédule. Derrière la barrière séparant les Blancs Manteaux des hommes des Deux Rivières montèrent des murmures coléreux, des lances et des vouges se dressèrent, des arcs furent bandés. Les Blancs Manteaux qui stationnaient plus loin commencèrent à se déployer en une ligne luisante sous les ordres criés par un gaillard aussi massif dans son armure que Maître Luhhan, insérant leurs lances dans les porte-lances le long de leurs selles, décrochant des arcs courts spéciaux pour cavaliers. À cette distance, ils ne pouvaient guère plus que couvrir la fuite de Bornhald et de ses compagnons, en admettant qu’ils réussissent à s’échapper, mais Bornhald paraissait inconscient du danger et de tout le reste à part Perrin.
« Il n’y aura pas d’arrestations, dit Bran sèchement. Nous l’avons décidé. Plus d’arrestations sans preuve de crime, et des preuves que nous reconnaissons, nous, pour telles. Vous ne me montrerez jamais rien qui me persuade que Perrin est un Ami du Ténébreux, alors vous pourriez aussi bien abaisser votre main.
— Il a trahi mon père qui a trouvé la mort à Falme », hurla Bornhald. Il frémissait de rage. « Il l’a livré aux Amis du Ténébreux et aux sorcières de Tar Valon qui ont assassiné mille Enfants de la Lumière au moyen du Pouvoir Unique ! » Byar acquiesça vigoureusement d’un signe de tête.
Parmi les gens des Deux Rivières, quelques-uns passèrent avec hésitation d’un pied sur l’autre ; la rumeur de ce qu’avaient fait ce matin Vérine et Alanna s’était répandue, et s’était amplifiée en se propageant. Quelle que fut leur opinion de Perrin, cent histoires concernant les Aes Sedai, presque toutes fausses, rendaient facile à croire que des Aes Sedai avaient anéanti mille Blancs Manteaux. Et s’ils croyaient cela, ils pouvaient fort bien en venir à croire le reste.
« Je n’ai trahi personne, déclara Perrin d’une voix forte afin que tous entendent. Si votre père est mort à Falme, ceux qui l’ont tué s’appellent les Seanchans. Je ne sais pas si ce sont des Amis du Ténébreux, mais je sais qu’ils utilisent le Pouvoir Unique quand ils combattent.
— Menteur ! » De la salive s’envola des lèvres de Bornhald. « Les Seanchans sont une invention imaginée par la Tour Blanche pour masquer ses ignobles mensonges ! Vous êtes un Ami du Ténébreux ! »
Bran secoua la tête d’un air dubitatif, repoussant d’un côté son casque en acier pour pouvoir gratter sa frange de cheveux gris. « J’ignore tout de ces… Seanchans ?… de ces Seanchans. Ce que je sais, c’est que Perrin n’est pas un Ami du Ténébreux et que vous n’arrêtez personne. »
La situation, Perrin s’en rendit compte, s’aggravait de minute en minute. Byar le vit et tira sur le bras de Bornhald en chuchotant, mais le Capitaine des Blancs Manteaux ne voulait pas, ou peut-être ne pouvait pas, reculer maintenant qu’il avait Perrin sous ses yeux. Bran et les hommes des Deux Rivières campaient eux aussi sur leurs positions ; ils pouvaient fort bien ne pas accepter que les Blancs Manteaux l’emmènent même s’il avouait tout ce que prétendait Bornhald. À moins que quelqu’un ne jette vite de l’eau, les choses s’embraseraient comme une poignée de paille sèche lancée sur un feu de forge.
Il détestait avoir à réfléchir vite. Loial avait raison. La précipitation conduisait à ce que des gens souffrent. Toutefois, il pensa qu’il y avait une solution en la circonstance. « Voulez-vous retarder mon arrestation, Bornhald ? Jusqu’à ce qu’on en ait fini avec les Trollocs ? Je n’irai nulle part ailleurs avant.
— Pourquoi la retarderais-je ? » La haine aveuglait cet homme. S’il persistait, un grand nombre d’hommes allaient mourir, lui compris très probablement, et il était incapable de le voir. Inutile de le lui expliquer.
À la place, Perrin dit : « N’avez-vous pas remarqué la quantité de fermes qui brûlaient ce matin ? » Il eut un geste circulaire qui engloba l’ensemble des panaches de fumée qui s’amenuisaient. « Regardez autour de vous. Vous l’avez précisé vous-même. Les Trollocs ne se contentent plus de détruire une ferme ou deux chaque nuit. Ils s’en prennent aux villages. Si vous essayez de retourner à la Colline-au-Guet, vous risquez de ne pas y arriver. Vous avez eu de la chance de venir aussi loin. Par contre, si vous restez ici, au Champ d’Emond… » Bran se retourna brusquement vers lui et d’autres lancèrent de bruyants non\ Faile se rapprocha à cheval et lui saisit le bras, mais il ne tint compte de personne. « … vous saurez où je suis, et vos soldats seront cordialement invités à aider à protéger nos défenses.
— Crois-tu que ce soit judicieux, Perrin ? » s’exclama Bran en agrippant l’étrier de Steppeur, tandis que de l’autre côté Faile disait d’un ton pressant : « Non, Perrin ! Le risque est trop grand. Tu ne dois pas – écoute, je t’en prie, pas ça ! – Oh, que la Lumière me réduise en fichues cendres ! Tu ne dois pas faire ça !
— Je ne veux pas que des hommes se battent entre eux si je peux l’empêcher, leur répliqua-t-il avec fermeté. Nous n’allons pas exécuter la tâche des Trollocs à leur place. »
Faile lui rejeta pratiquement le bras. Avec un regard menaçant à l’adresse de Bornhald, elle sortit une pierre à aiguiser de son escarcelle et un poignard d’ailleurs, puis elle commença à repasser la lame avec un doux ouisque-ouisque évoquant un froissement de soie.
« Hari Coplin ne va plus savoir que penser, à présent », commenta sarcastiquement Bran. Redressant son casque rond, il fit de nouveau face aux Blancs Manteaux et planta en terre le talon de sa lance. « Vous avez entendu ses conditions. Maintenant écoutez les miennes. Si vous entrez dans le Champ d’Emond, vous n’arrêtez personne sans l’accord du Conseil du Village, que vous n’obtiendrez pas, donc vous n’arrêtez personne. Vous n’entrez dans aucune maison à moins d’y avoir été invités. Vous ne causez aucun incident et vous participez à la défense où et quand on vous le demande. Et je ne veux même pas sentir un Croc du Dragon ! Acceptez-vous ? Sinon, retournez d’où vous venez. » Byar contemplait cet homme corpulent comme si un mouton s’était dressé sur ses pattes de derrière et avait offert de combattre.
Bornhald ne quittait pas des yeux Perrin. « Entendu, finit-il par dire. Jusqu’à ce que la menace trolloque ait disparu, c’est entendu ! » Obligeant brutalement sa monture à pivoter, il repartit au galop vers la ligne de ses hommes, sa cape neigeuse ondoyant derrière lui.
Tandis que le Maire ordonnait de ranger les chariots de côté, Perrin s’aperçut que Luc le regardait. Le personnage était assis mollement sur sa selle, une main langoureusement posée sur la poignée de son épée, de l’amusement dans ses yeux bleus.
« J’aurais cru que vous objecteriez, commenta Perrin, à la façon dont on m’a dit que vous montiez les gens contre les Blancs Manteaux. »
Luc écarta les mains dans un geste gracieux. « Si ces gens veulent des Blancs Manteaux chez eux, qu’ils aient des Blancs Manteaux. Par contre, vous devriez être prudent, jeune Œil-d’Or. Je sais ce que c’est que de serrer un ennemi dans ses bras. Son épée pénètre plus vite quand il est près. » Avec un éclat de rire, il poussa son étalon à travers la foule, en direction du village.