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Éliminant celle aux cheveux blond roux, elle examina l’autre. Ses tresses noires étaient d’une longueur inhabituelle, presque jusqu’à sa taille. À cette distance, la femme ressemblait beaucoup à une sul’dam nommée Surine. Toutefois, ce n’était pas Surine. Cette femme n’arriverait pas plus haut que le menton de Surine.

Murmurant en sourdine, Egeanine sauta à terre et commença à s’ouvrir un chemin dans la foule qui se bousculait entre elle et Gelb. Avec de la chance, elle arriverait à temps pour mettre le holà à son entreprise. L’imbécile. Quel imbécile cupide à cervelle de fouine !

« Nous aurions dû louer des chaises à porteurs, Nynaeve », dit de nouveau Élayne, se demandant pour la centième fois comment les Tarabonaises s’y prenaient pour parler sans attraper leur voile dans leur bouche. Elle le recracha et ajouta : « Nous allons être obligées de nous en servir. »

Un bonhomme au visage maigre cessa de se glisser à travers la presse dans leur direction quand Nynaeve soupesa sa douelle d’un geste menaçant. « C’est pour cela qu’elles sont faites. » Son expression féroce avait peut-être encouragé la perte d’intérêt du personnage. Elle tripota les tresses noires qui pendaient sur ses épaules et émit un son dégoûté ; Élayne ne savait pas quand elle s’habituerait à ne plus avoir cette grosse natte sur laquelle elle avait l’habitude de tirer. « Et les pieds sont faits pour marcher. Comment pourrions-nous observer ou poser des questions en étant transportées comme des porcs à vendre ? Je me sentirais complètement ridicule dans une de ces chaises stupides. En tout cas, je préfère me fier à moi-même plutôt qu’à des hommes que je ne connais pas. »

Élayne était certaine que Bayle Domon aurait pu procurer des hommes de confiance. Les gens du Peuple de la Mer l’auraient sûrement pu ; elle aurait aimé que Danseur-sur-les vagues n’ait pas quitté le port, mais la Maîtresse-des-Voiles et sa sœur avaient été désireuses d’apporter la nouvelle du Coramoor à Dantora et à Cantorin. Vingt gardes du corps lui auraient très bien convenu.

Elle eut l’intuition autant qu’elle sentit que quelque chose effleurait l’escarcelle à sa ceinture ; empoignant d’une main l’escarcelle, elle se retourna vivement en levant sa douelle. La cohue qui s’écoulait s’écarta légèrement d’elle, les gens lui jetant juste un coup d’œil tandis qu’ils jouaient des coudes, mais il n’y avait pas trace de l’aspirant coupeur de bourses. Du moins, elle sentait encore les pièces à l’intérieur. Elle avait pris l’habitude de porter son anneau au Grand Serpent et le ter’angreal tors en pierre sur un lacet autour de son cou à l’imitation de Nynaeve après la première fois où elle avait failli perdre une bourse. Depuis les cinq jours qu’elles étaient à Tanchico, elle en avait perdu trois. Vingt gardes, ce serait parfait. Et une voiture. Avec des rideaux aux fenêtres.

Recommençant à monter lentement la rue en pente à côté de Nynaeve, elle dit : « Puis nous ne devrions pas porter ces robes. Je me rappelle un temps où vous m’aviez affublée d’une robe de paysanne.

— Ces robes sont un bon déguisement, répliqua Nynaeve d’un ton cassant. Nous nous fondons dans le paysage. »

Élayne eut une légère aspiration dédaigneuse par le nez. Comme si des robes plus simples ne se seraient pas insérées encore mieux. Nynaeve refusait d’admettre qu’elle en était venue à aimer avoir sur elle de la soie et de jolies robes. Élayne regrettait simplement que son penchant l’ait entraînée aussi loin. D’accord, on les prenait pour des Tarabonaises – jusqu’à ce qu’elles ouvrent la bouche, en tout cas – mais même avec une encolure bordée de dentelle au ras du menton, cette soie verte étroitement drapée donnait pour le moins la sensation d’être plus révélatrice que n’importe quoi d’autre qu’elle avait endossé jusque-là. Certainement davantage que ce dans quoi elle s’était jamais montrée en public. Nynaeve, par contre, arpentait la rue bondée comme si personne ne les regardait. Eh bien, peut-être que personne ne les regardait effectivement – pas à cause de la façon dont leurs robes étaient ajustées, soit – mais l’impression demeurait, c’était certain.

Leurs chemises auraient été presque aussi décentes. Les joues enflammées, elle tenta de ne plus penser à la façon dont la soie se moulait sur elle. Arrête ! C’est parfaitement décent Si, si !

« Cette Amys ne vous a-t-elle rien dit qui puisse nous aider ?

— Je vous ai répété ce qu’elle a dit. » Élayne soupira. Nynaeve l’avait obligée jusqu’aux premières heures du matin à parler de la Sagette aielle qui accompagnait Egwene dans le Tel’aran’rhiod la nuit dernière, puis elle avait recommencé avant qu’elles s’asseyent devant leur petit déjeuner. Egwene, les cheveux tressés en deux nattes pour une raison quelconque et jetant des coups d’œil moroses à la Sagette, n’avait pratiquement rien raconté à part que Rand était en bonne santé et qu’Aviendha veillait sur lui. C’est cette Amys aux cheveux blancs qui avait tenu le dé de la conversation, un sermon sévère sur les dangers du Monde des Rêves qui avait donné à Élayne le sentiment d’être ramenée à l’âge de dix ans, quand sa vieille nourrice Lini l’avait surprise se glissant hors de son lit pour aller voler des bonbons, sermon suivi d’avertissements concernant la concentration et la nécessité de maîtriser ce qu’elle pensait si elle devait entrer dans le Tel’aran’rhiod. Comment pouvait-on maîtriser ce que l’on pense ? « Je m’imaginais vraiment que Perrin était avec Rand et Mat. » Cela avait été la plus grande surprise, après l’apparition d’Amys. Egwene semblait avoir cru qu’il se trouvait avec elle et Nynaeve.

« Lui et cette fille sont probablement allés quelque part où il aura la possibilité de travailler en paix comme forgeron », répliqua Nynaeve, mais Élayne secoua la tête.

« Je ne le pense pas. » Elle nourrissait de solides soupçons en ce qui concernait Faile et ne seraient-ils qu’à moitié justifiés Faile ne se contenterait pas d’être l’épouse d’un forgeron. Elle recracha encore une fois le voile. Quel machin stupide. ^

« Eh bien, où qu’il soit, reprit Nynaeve en tâtant encore une fois ses tresses, j’espère qu’il est sain et sauf, mais il n’est pas ici et il ne peut pas nous aider. Avez-vous même demandé à Amys si elle connaissait un moyen d’utiliser le Tel’aran’rhiod afin de… ?

Un gros homme au crâne qui se déplumait, vêtu d’un surcot brun élimé, fonça à travers la foule et tenta de jeter des bras épais autour d’elle. Elle ôta d’un geste vif la douelle de son épaule et lui en asséna au beau milieu de sa large figure un coup qui le fit reculer en trébuchant, une main appliquée sur un nez qui se trouvait cassé pour au moins la deuxième fois.

Élayne aspirait encore de l’air nécessaire à un cri de stupeur quand un autre homme, aussi gros et avec une moustache fournie, l’écarta d’une poussée afin d’atteindre Nynaeve. Elle oublia sa peur. Ses dents se serrèrent avec fureur et à l’instant où les mains du malfaiteur touchèrent sa compagne, elle lui abattit sa propre douelle sur le sommet du crâne avec le maximum de force qu’elle réussit à rassembler. Les jambes du gaillard plièrent et il s’écroula face contre terre de la façon la plus satisfaisante.

La foule recula en s’égaillant, personne ne voulant être impliqué dans les ennuis de quelqu’un d’autre. Et assurément personne n’offrit d’aide. Et elles en avaient besoin, Élayne s’en rendit compte. L’homme que Nynaeve avait frappé était toujours debout, la bouche tordue dans une expression de hargne, léchant le sang qui lui coulait du nez, ouvrant et refermant ses mains épaisses comme s’il s’apprêtait à serrer une gorge. Pire, il n’était pas seul. Sept autres hommes se déployaient autour de lui pour couper la moindre voie de retraite, tous sauf un aussi massifs que lui, avec des faces couturées de cicatrices et des mains qui avaient l’air d’avoir été martelées sur de la pierre pendant des années. Un individu maigre aux joues étroites, avec un sourire de renard nerveux, ne cessait de répéter d’une voix haletante : « Ne la laissez pas filer. Elle vaut de l’or, je vous dis. De l’or ! »