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Il savait qui elle était. Ceci n’était pas une attaque pour subtiliser une escarcelle ; ils avaient l’intention de se débarrasser de Nynaeve pour enlever la Fille-Héritière d’Andor. Elle sentit que Nynaeve embrassait la saidar– si ceci ne la rendait pas assez furieuse pour canaliser, rien n’y parviendrait jamais –et s’ouvrit aussi elle-même à la Vraie Source. Le Pouvoir Unique afflua en elle, un flot délicieux qui l’emplit de la tête aux pieds. Quelques flux d’air tissés par l’une ou l’autre suffiraient à avoir raison de ces malandrins.

Pourtant, elle ne canalisa pas et Nynaeve non plus. À elles deux, elles étaient capables de rosser de la belle manière ces brigands comme l’auraient fait leurs mères. Néanmoins, elles n’osèrent pas, tant que ce ne serait pas le dernier recours.

Si l’une des femmes de l’Ajah Noire était assez près pour voir, elles s’étaient déjà trahies par l’aura de la saidar. Canaliser assez pour ces quelques flux d’air les dénoncerait à une Sœur Noire se déplaçant dans une autre rue à cent pas ou plus loin encore, selon sa force et son degré de sensibilité. C’est ce à quoi elles-mêmes avaient passé la plupart de leur temps ces cinq derniers jours, arpenter la ville en essayant de détecter une femme en train de canaliser, avec l’espoir que cela les conduirait à Liandrin et à ses compagnes.

Il fallait aussi prendre la foule en considération. Quelques personnes continuaient à passer de chaque côté, rasant les murs. Les autres fourmillaient alentour, commençant à trouver d’autres directions où aller. Seule une poignée de gens avouaient en détournant les yeux d’un air gêné remarquer le danger que couraient les deux jeunes femmes. Mais si ces gens voyaient des malabars dispersés comme fétus de paille par rien de visible… ?

Les Aes Sedai et le Pouvoir lui-même n’étaient pas particulièrement en odeur de sainteté dans Tanchico pour le moment, étant donné les vieilles rumeurs à propos de Falme continuant à circuler et de nouveaux propos annonçant que la Tour Blanche soutenait les séides du Dragon dans les campagnes. Ces gens pouvaient s’enfuir s’ils voyaient s’exercer le Pouvoir. Ou s’ameuter. Même si elle et Nynaeve parvenaient à éviter d’être dépecées membre après membre sur place – ce dont elle n’était pas certaine – il n’y avait pas moyen de dissimuler le fait ensuite. Avant que le soleil soit couché, l’Ajah Noire serait au courant de la présence d’Aes Sedai à Tanchico.

Se postant dos à dos avec Nynaeve, Élayne empoigna fermement sa douelle. Elle se sentait une folle envie de rire. Si Nynaeve reparlait même de sortir seules – à pied – elle verrait qui aimait avoir la tête plongée dans un baquet d’eau froide. Du moins aucun de ces voyous ne paraissait pressé d’avoir le crâne fendu comme le gaillard gisant immobile sur le pavé.

« Allez-y, exhorta l’individu au visage en lame de couteau avec un geste des mains en avant. Allez-y ! Ce ne sont que deux femmes ! » Lui-même n’esquissait toutefois aucun mouvement pour se lancer à l’assaut. « Allez-y, je vous dis. Nous n’avons besoin que de celle-là. Elle vaut de l’or, je vous le répète. »

Soudain résonna un violent clac, et l’un des voyous s’effondra à genoux, en agrippant avec des mains tremblantes son cuir chevelu fendu, et une femme brune au visage sévère en tenue de cheval bleue passa comme une flèche à côté de lui, se tordit vivement sur elle-même pour asséner sur la bouche d’un autre le revers de son poing, lui faucha les jambes avec son bâton, puis lui donna un coup de pied à la tête quand il tomba.

Que du secours soit intervenu était stupéfiant, et encore plus son origine, mais Élayne n’était pas disposée à se montrer difficile. Nynaeve se détacha de son dos avec un rugissement inarticulé et elle-même s’élança en criant : « En avant le Lion Blanc ! » pour taper sur le malandrin le plus proche aussi vite et fort qu’elle en fut capable. Il leva les bras pour parer l’attaque, l’air affolé. Elle poussa de nouveau le cri de guerre d’Andor – En avant le Lion Blanc !– et, tournant les talons, il déguerpit.

Riant malgré elle, Élayne pivota sur elle-même à la recherche d’un autre à rosser. Deux seulement n’avaient pas encore fui ou chu par terre. Le premier assaillant, celui au nez cassé, voulut détaler et Nynaeve asséna sur son postérieur un ultime coup vigoureux. La femme au visage sévère crocha le bras et l’épaule de l’autre avec son bâton, l’attirant à elle et le haussant en même temps sur la pointe de ses pieds ; debout côte à côte auprès d’elle, il l’aurait dépassée d’une tête et il pesait deux fois plus qu’elle, néanmoins elle le frappa délibérément par trois fois en rapide succession au menton du tranchant de sa main libre. Il eut les yeux qui chavirèrent mais, tandis qu’il s’affaissait, Élayne vit l’homme au visage étroit se relever de la chaussée ; du sang dégouttait de son nez et ses yeux étaient presque vitreux, pourtant il tira un poignard de sa ceinture et plongea vers le dos de la femme brune.

Sans réfléchir, Élayne canalisa. Un poing d’Air envoya culbuter à la renverse l’homme et son poignard. La femme au visage grave virevolta, mais il s’éloignait déjà en rampant à quatre pattes jusqu’à ce qu’il eût recouvré son équilibre et se fût enfoncé dans la cohue plus haut dans la rue. Des gens s’étaient arrêtés pour observer cette bataille bizarre, sans que personne n’ait levé la main pour porter secours excepté la femme brune. Elle-même regardait tour à tour Élayne et Nynaeve d’un air indécis. Nynaeve se demanda si elle avait remarqué que l’individu maigre avait été projeté au sol apparemment par rien.

« Je vous adresse mes remerciements, dit Nynaeve d’une voix légèrement haletante en remettant son voile en place tandis qu’elle approchait de cette femme. Je pense que nous devrions partir d’ici. Je sais que la Garde Civile ne sort pas beaucoup dans les rues, mais je ne tiens pas à expliquer ceci au cas où elle passerait. Notre auberge n’est pas loin. Voulez-vous vous joindre à nous ? Une tasse de thé est le moins que nous pouvons offrir à quelqu’un qui a effectivement levé la main pour porter secours à quelqu’un d’autre dans cette ville abandonnée par la Lumière. Mon nom est Nynaeve al’Meara et voici Élayne Trakand. »

La jeune femme hésita visiblement. Elle avait donc bien remarqué. « Je… Ce serait… avec plaisir. Oui. Avec plaisir. » Elle avait une façon d’articuler en liant les mots difficile à comprendre mais en un sens vaguement familière. Elle était très jolie, en réalité, au teint d’autant plus clair à cause de ses cheveux noirs, qui lui touchaient presque les épaules. Un petit peu trop dure de traits pour être appelée une beauté. Ses yeux bleus avaient un regard ferme. Comme si elle avait l’habitude de donner des ordres. Une négociante, peut-être, dans cette robe. « Je m’appelle Egeanine. »

Egeanine n’hésita nullement à partir avec elles par la plus proche rue latérale. La foule se rassemblait déjà autour des hommes à terre. Élayne s’attendait à ce que ces gaillards reprennent conscience pour se retrouver dépouillés de ce qu’ils avaient de valeur, même de leurs vêtements et de leurs bottes. Elle aurait aimé connaître comment ils avaient su son identité, mais il n’y avait pas moyen d’en emmener un avec elles pour le découvrir. À partir de maintenant, c’était décidé, elles auraient des gardes du corps, quoi que dise Nynaeve.