Nynaeve ouvrit la bouche, mais Élayne parla la première. « Nous vous en sommes reconnaissantes, Thom, à vous ainsi qu’à Maître Domon. Ayez l’amabilité de lui dire que nous acceptons son offre attentionnée et généreuse. » Croisant le regard péremptoire de Nynaeve, elle ajouta d’un ton significatif : « Je ne veux pas être kidnappée en plein jour dans la rue.
— Non, dit Thom. Nous ne voudrions pas de ça. » Élayne crut entendre un « petite » à demi prononcé en fin de phrase et cette fois il lui toucha l’épaule, un bref effleurement des doigts. « En fait, ajouta-t-il, les hommes attendent déjà dehors dans la rue. J’essaie de trouver une voiture ; ces chaises à porteurs sont trop vulnérables. » Il donna l’impression de savoir qu’il avait outrepassé les bornes en amenant les hommes de Domon avant d’avoir leur accord à elles, pour ne rien dire de cette histoire de voiture sans avoir même esquissé d’abord la moindre demande de leur avis, mais il les affrontait comme un vieux loup aux abois, ses sourcils touffus rapprochés. « Je le… regretterais… personnellement s’il vous arrivait quelque chose. La voiture sera ici dès que je dénicherai un attelage. S’il y a possibilité d’en obtenir. »
Les pupilles dilatées, Nynaeve hésitait manifestement entre se taire ou lui asséner une réprimande qu’il n’oublierait jamais de sa vie – et Élayne n’aurait pas hésité à ajouter une admonestation plus douce. Quelque chose de plus modéré ; « petite », vraiment !
Il prit avantage de leur hésitation pour exécuter une révérence digne de n’importe quel palais et s’en aller quand il en avait la chance.
Egeanine avait posé sa tasse et les dévisageait avec consternation. Élayne pensa qu’elles n’avaient pas donné une très bonne illusion d’être des Aes Sedai en laissant Thom les traiter avec tant d’autorité. « Il faut que je parte », dit la jeune femme en se levant et allant prendre son bâton accoté au mur.
« Mais vous n’avez pas posé vos questions, protesta Élayne. Nous vous devons des réponses, à tout le moins.
— Une autre fois, répliqua Egeanine au bout d’un instant. Si c’est permis, je viendrai une autre fois. J’ai besoin d’apprendre à vous connaître. Vous n’êtes pas ce à quoi je m’attendais. » Elles lui assurèrent qu’elles étaient prêtes à la recevoir n’importe quand elles seraient à l’auberge et s’efforcèrent de la convaincre de rester le temps de finir son thé et ses gâteaux, mais elle ne voulut pas démordre qu’elle devait les quitter maintenant.
Après l’avoir raccompagnée à la porte, Nynaeve se planta les poings sur les hanches. « Vous kidnapper ? Si vous l’avez oublié, Élayne, c’est de moi que ces hommes ont tenté de s’emparer !
— Pour vous écarter du chemin afin de pouvoir me capturer, riposta Élayne. Si vous l’avez oublié, je suis la Fille-Héritière d’Andor. Ma mère les aurait rendus riches pour me récupérer.
— Peut-être, marmotta Nynaeve d’un ton indécis. Bah, au moins n’avaient-ils rien à voir avec Liandrin. Ce n’est pas le genre à envoyer une bande de voyous pour essayer de nous fourrer dans un sac. Pourquoi les hommes agissent-ils toujours sans rien demander ? Est-ce que d’avoir du poil qui pousse sur la poitrine leur sape le cerveau ? »
Le brusque changement de sujet ne désorienta pas Élayne. « En tout cas, nous n’avons pas à nous tracasser pour nous procurer des gardes du corps. Vous êtes bien d’accord qu’ils sont nécessaires, même si Thom a effectivement outrepassé ses instructions ?
— Je suppose que oui. » Nynaeve répugnait de façon peu commune à reconnaître qu’elle se trompait. Comme s’imaginer que ces hommes en avaient après elle ! « Élayne, vous rendez-vous compte que nous n’avons toujours rien excepté une maison vide ? Si Juilin – ou Thom – commet une erreur et se laisse démasquer… Nous devons repérer les Sœurs Noires sans qu’elles s’en doutent, sinon nous n’aurons jamais aucune chance de les suivre jusqu’à cette chose quelle qu’elle soit qui est dangereuse pour Rand.
— Certes, dit Élayne patiemment. Nous en avons déjà discuté. »
Son aînée fixait le vide d’un air sombre. « Nous n’avons pas encore la moindre idée de ce que c’est ou de l’endroit où ça se trouve.
— Certes, oui.
— Même si nous mettions la main en cette minute même sur Liandrin et les autres, nous ne pouvons pas laisser ça en liberté dans la nature, prêt à ce que quelqu’un d’autre s’en empare.
— Bien sûr que oui, Nynaeve. » Se rappelant qu’elle devait être patiente, Élayne adoucit sa voix. « Nous les trouverons. Elles commettront forcément une erreur et entre les rumeurs de Thom, les voleurs de Juilin et les matelots de Bayle Domon, nous serons au courant. »
De contrariée l’expression de Nynaeve devint pensive. « Avez-vous remarqué les yeux d’Egeanine quand Thom a mentionné Domon ?
— Non. Pensez-vous qu’elle le connaît ? Pourquoi ne l’aurait-elle pas dit ?
— Je l’ignore, répliqua Nynaeve avec agacement. Ses traits n’ont pas changé, mais ses yeux… Elle était surprise. Elle sait qui il est. Je me demande ce que… » Quelqu’un toqua doucement à la porte. « Est-ce que tout Tanchico va défiler ici ? » grommela-t-elle en ouvrant d’un geste brusque.
Rendra sursauta en voyant la mine de Nynaeve, mais son éternel sourire réapparut aussitôt. « Excusez-moi de vous déranger, mais il y a cette femme en bas qui vous demande. Pas nommément, mais elle vous a décrites à la perfection. Elle dit qu’elle croit être une de vos relations. Elle… » Cette bouche en cerise se crispa dans une légère grimace. « J’ai oublié de demander son nom. Ce matin, je suis une chèvre sans cervelle. C’est une femme bien habillée, pas encore d’âge mûr. Pas du Tarabon. » Elle eut un léger frisson. « Une femme sévère, à mon avis. La première fois qu’elle m’a vue, elle m’a regardée de la même façon que ma sœur quand nous étions enfants et qu’elle se proposait d’attacher mes tresses aux buissons.
— Ou bien nous auraient-elles découvertes les premières ? » murmura Nynaeve.
Élayne embrassa la Vraie Source instinctivement et éprouva un frémissement de soulagement pour en avoir été capable, pour n’avoir pas été entourée d’un écran qui l’aurait empêchée d’atteindre la Vraie Source sans qu’elle s’en aperçoive. Si la femme en bas appartenait à l’Ajah Noire… Mais dans ce cas-là, pourquoi s’annoncerait-elle ? Même ainsi, elle aurait aimé que l’aura de la saidar entoure aussi Nynaeve. Si seulement Nynaeve pouvait canaliser sans avoir besoin d’être en colère !
« Faites-la entrer », ordonna Nynaeve, et Élayne se rendit compte qu’elle était parfaitement consciente de cette lacune – et avait peur. Comme Rendra se détournait pour partir, Élayne commença à tisser des flux d’Air, épais comme des câbles et prêts à lier, des flux d’Esprit pour dresser un écran entre une autre et la Vraie Source. Si cette femme ressemblait tant soit peu à l’une de leur liste, si elle tentait de canaliser une simple étincelle…
La femme qui entra dans le Salon des Pluies de Fleurs, vêtue d’une chatoyante robe de soie noire d’une coupe étrangère, n’était pas quelqu’un qu’Élayne avait déjà vue et ne figurait sûrement pas sur la liste de celles qui avaient accompagné Liandrin. Des cheveux noirs tombant librement sur ses épaules encadraient un beau visage aux traits fermes, aux yeux noirs et aux joues lisses, mais sans l’éternelle jeunesse des Aes Sedai. Souriante, elle referma la porte derrière elle. « Pardonnez-moi, mais je pensais que vous étiez… » L’éclat de la saidar l’entoura et elle…