Une description d’une réunion dans le Ghealdan pour écouter cet homme qui se disait le Prophète du Seigneur Dragon. Masema, c’était son nom, semble-t-il. Bizarre. Un nom du Shienar. Près de dix mille personnes étaient venues l’écouter proclamer du haut d’un flanc de colline le retour du Dragon, un discours suivi par une bataille avec des soldats essayant de les disperser. En dehors du fait que les soldats avaient eu apparemment le dessous, le détail intéressant était que ce Masema connaissait le nom de Rand al’Thor. Ce papier-là fut replacé d’autorité dans le coffret.
Un rapport qu’aucune trace n’avait encore été découverte de Mazrim Taim. Pas de raison pour que ça se trouve là. Un autre sur l’aggravation de la situation dans l’Arad Doman et le Tarabon. Des navires disparaissaient le long de la côte de l’Océan d’Aryth. Des rumeurs d’incursions de guerriers de Tear dans le Cairhien. Elle s’était habituée à tout fourrer dans ce coffret ; rien de ces choses-là n’avait besoin de rester un secret. Deux Sœurs avaient disparu à Illian, et une autre à Caemlyn. Elle frissonna en se demandant où étaient les Réprouvés. Un trop grand nombre de ses agents étaient devenus silencieux. Il y avait des scorpènes là-bas et elle nageait dans l’obscurité. Ah, le voilà. Le bout de papier fin comme de la soie crépita quand elle le déroula.
La fronde a été utilisée. Le berger tient l’épée.
L’Assemblée de la Tour avait voté comme elle l’escomptait, à l’unanimité et sans qu’il y ait besoin d’user d’intimidation, et moins encore d’invoquer son autorité. Si un homme avait dégagé Callandor, il devait être le Dragon Réincarné, et cet homme devait être guidé par la Tour Blanche. Trois Députées de trois Ajahs différentes avaient proposé de garder les plans secrets dans l’Assemblée avant même qu’elle l’ait suggéré ; la surprise a été que l’une d’elles était Élaida, mais évidemment les Rouges voulaient sûrement qu’un homme capable de canaliser soit amarré par des aussières les plus tendues possible. L’unique problème avait été d’empêcher que soit envoyée à Tear une délégation pour le prendre en main – et cela n’avait pas été vraiment difficile, pas quand elle avait été en mesure de dire que cette nouvelle lui avait été envoyée par une Aes Sedai qui avait déjà réussi à s’approcher de cet homme.
Par contre, que faisait-il à présent ? Pourquoi Moiraine n’envoyait-elle pas d’autre nouvelle ? L’impatience était maintenant à ce point concentrée dans l’Assemblée qu’elle s’attendait presque à voir l’air crépiter. Elle maîtrisa sa colère. Que la Lumière la brûle ! Pourquoi n’envoyait-elle pas de message ?
La porte s’ouvrit avec fracas et elle se redressa avec fureur comme plus d’une douzaine de femmes entraient dans son bureau, conduites par Élaida. Toutes portaient leur châle, la plupart à franges rouges, mais Alviarin l’imperturbable, une Blanche, était au côté d’Élaida, tandis que Joline Maza, une svelte Verte et la rondelette Shemerin de l’Ajah Jaune les suivaient de près avec Danelle dont les grands yeux bleus n’avaient rien de rêveur. En fait, Siuan vit au moins une représentante de chaque Ajah à l’exception de la Bleue. Quelques-unes avaient l’air nerveuses, mais la plupart arboraient une inexorable détermination, et les yeux noirs d’Élaida reflétaient une assurance austère, triomphante même.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? » s’exclama Siuan en rabattant avec un bruit sec le couvercle du coffret noir. Elle se leva d’un bond et contourna le bureau. D’abord Moiraine et maintenant ça ! « S’il s’agit d’affaires concernant Tear, Élaida, vous êtes trop avisée pour y mêler d’autres personnes. Et vous êtes trop avisée pour pénétrer ici comme si c’était la cuisine de votre mère ! Présentez vos excuses et partez avant que je vous fasse regretter de ne plus être une novice ignorante ! »
Sa rage froide aurait dû les inciter à décamper mais, si quelques-unes passèrent avec malaise d’un pied sur l’autre, aucune n’esquissa un mouvement vers la porte. La petite Danelle lui décocha carrément un sourire suffisant. Et Élaida allongea la main avec calme et retira l’étole rayée des épaules de Siuan. « Vous n’avez plus besoin de cela, déclara-t-elle. Vous n’en avez jamais été digne, Siuan. »
Le choc avait changé en pierre la langue de Siuan. C’était de la folie. C’était impossible. Ivre de rage, elle voulut embrasser la saidar et subit son second choc. Une barrière se dressait entre elle et la Vraie Source, comme une paroi de verre épais. Elle dévisagea Élaida d’un air incrédule.
Comme pour se moquer d’elle, l’éclat de la saidar rayonna subitement autour d’Élaida. Elle resta debout réduite à l’impuissance tandis que la Sœur Rouge tissait des flux d’air autour d’elle des épaules à la taille, plaquant ses bras contre ses flancs. Elle pouvait à peine respirer. « Vous devez être folles ! dit-elle d’une voix rauque. Toutes tant que vous êtes ! J’aurai votre peau pour cela ! Relâchez-moi ! » Aucune ne répondit ; elles avaient presque l’air d’ignorer sa présence.
Alviarin feuilletait les papiers sur la table, d’un mouvement vif mais sans ’précipitation. Joline, Danelle et d’autres commençaient à incliner les livres sur les pupitres, les secouant pour voir si quelque chose tomberait d’entre les pages. La Sœur Blanche siffla de contrariété entre ses dents en ne trouvant pas ce qu’elle cherchait sur la table, puis souleva d’un doigt preste le couvercle du coffret en bois noir. Aussitôt le coffret se transforma en boule de flamme.
Alviarin bondit en arrière avec un cri, secouant une main où se formaient déjà des ampoules. « Gardé, marmotta-t-elle aussi proche d’une crise de colère que pouvait l’être une Sœur Blanche. Une protection si menue que je ne l’ai sentie que trop tard. » Rien ne restait du coffret et de son contenu à part un tas de cendres grises sur un carré carbonisé dans le dessus de la table.
Le visage d’Élaida ne marqua pas de déception. « Je vous promets, Siuan, que vous me direz chaque mot qui a brûlé, à qui il était destiné et pourquoi.
— Vous devez être la proie du Dragon ! riposta Siuan. Je vous écorcherai vive pour cela, Élaida. J’aurai votre peau à toutes. Vous aurez de la chance si l’Assemblée de la Tour ne vote pas votre neutralisation à toutes. »
Le petit sourire d’Élaida n’éclaira pas son regard. « L’Assemblée s’est réunie il y a moins d’une heure – assez de Députées pour satisfaire nos lois – et par un vote unanime, comme requis, vous n’êtes plus Amyrlin. C’est fait et nous sommes ici pour veiller à ce que ce soit appliqué. »
L’estomac de Siuan devint de glace et une petite voix dans sa tête hurla : Que savent-elles ? ô Lumière, jusqu’à quel point sont-elles au courant ? Idiote ! Espèce d’aveugle idiote ! Pourtant, elle garda son expression calme. Ce n’était pas la première mauvaise passe où elle se trouvait acculée. Une fille de quinze ans avec seulement son couteau de pêche, entraînée dans une venelle par quatre voyous aux yeux durs et au ventre plein de vin de basse qualité – cela avait été plus dur à éviter que ceci. C’est ce qu’elle se dit.
« Assez pour satisfaire les lois ? répéta-t-elle ironiquement. Un simple minimum, rempli par vos amies et celles que vous pouvez influencer ou terroriser. » Qu’Élaida ait été capable de convaincre même un nombre relativement faible de Députées suffisait à lui assécher la gorge, mais elle ne voulait pas le laisser voir. « Quand l’Assemblée entière se réunira, avec toutes les Députées, vous comprendrez votre erreur. Trop tard ! Il n’y a jamais eu de rébellion dans la Tour ; dans mille ans d’ici, on utilisera votre sort pour apprendre aux novices ce qui arrive aux rebelles. » Des vrilles de doute se déployèrent sur quelques-uns de ces visages ; il semblait qu’Élaida n’avait pas une autorité aussi absolue sur ses conspiratrices qu’elle le croyait. « Il est temps de cesser de tenter de creuser un trou dans la coque et de se mettre à écoper. Même vous pouvez encore atténuer votre faute, Élaida. »