Выбрать главу

Mat tombait toujours, poussant toujours ce hurlement qui n’en finissait plus. L’Amyrlin s’était dégagée de sa carte, le Puissant Seigneur sortait de la sienne, l’épée en main. Les silhouettes plates se déplaçaient presque aussi lentement que lui. Presque. Il avait la preuve que l’acier qu’ils tenaient pouvait couper – et sans doute la masse pouvait fendre un crâne. Son crâne.

Les poignards qu’il avait lancés bougeaient comme s’ils s’enfonçaient dans de la gelée. Il était sûr que le coq avait chanté pour lui. Quoi qu’en ait dit son père, le présage était véridique. Mais il n’avait pas l’intention de baisser les bras et de mourir. Tant bien que mal, il éjecta de son bliaud deux autres poignards, un dans chaque main. S’efforçant de se retourner en l’air, pour se remettre à la verticale, il projeta un des poignards sur la figure à la chevelure d’or armée du gourdin. L’autre, il le garda en essayant de se redresser pour atterrir les pieds sur le sol, prêt à affronter…

Dans une secousse le monde reprit sa marche normale et Mat atterrit gauchement sur le flanc, assez rudement pour avoir le souffle coupé. Avec l’énergie du désespoir, il se redressa, tirant un autre poignard de dessous ses vêtements. On n’en porte jamais trop sur soi, proclamait Thom. Mat n’eut besoin ni du premier ni du second.

Pendant un instant, il crut que cartes et figures avaient disparu. Ou peut-être qu’il avait tout imaginé. Peut-être que c’était lui qui devenait fou. Puis il vit les cartes à jouer, redevenues de taille normale, épinglées sur un des lambris de bois sombre par ses poignards qui vibraient encore. Il prit une profonde aspiration saccadée.

La table gisait sur le côté, les pièces de monnaie tournoyant encore sur le sol où petits seigneurs et serviteurs étaient accroupis au milieu des cartes éparses. Ils regardaient bouche bée Mat et ses poignards, ceux dans ses mains et ceux dans la paroi, avec des yeux pareillement écarquillés. Estean saisit un pichet d’argent qui avait échappé on ne sait comment à la culbute générale et se mit à se verser du vin dans le gosier, le surplus dégoulinant sur son menton et le long de sa poitrine.

« Ce n’est pas parce que vous n’avez pas les cartes pour gagner, dit Edorion d’une voix enrouée, qu’il faut… » Il s’interrompit en frissonnant.

« Vous l’avez vu aussi. » Mat rangea les poignards dans leurs fourreaux. Un mince filet de sang coulait de la minuscule blessure sur le dos de sa main. « Ne prétendez pas être devenu aveugle !

— Je n’ai rien vu, répliqua Reimon avec entêtement. Rien ! » Il commença à ramper sur le sol pour ramasser l’or et l’argent, se concentrant sur les pièces comme si elles étaient ce qu’il y a de plus important au monde. Les autres agissaient de même, sauf Estean qui courait de-ci de-là, d’un pichet renversé à un autre, en quête d’un qui contiendrait encore du vin. Un des serviteurs cachait son visage dans ses mains ; l’autre, les yeux fermés, récitait apparemment une prière d’une voix basse, plaintive et haletante.

Murmurant un juron, Mat se dirigea à grandes enjambées vers ses poignards clouant les cartes sur le lambris. Elles étaient de nouveau de simples cartes à jouer, rien que du papier rigide dont le vernis transparent était craquelé. Par contre, la figure de l’Amyrlin tenait toujours un poignard au lieu d’une flamme. Mat perçut sur sa langue le goût du sang et se rendit compte qu’il suçait la coupure dans le dos de sa main.

Il libéra précipitamment ses poignards, déchirant chaque carte en deux avant de rengainer la lame. Au bout d’un moment, il chercha parmi les cartes qui jonchaient le sol jusqu’à ce qu’il trouve le Maître des pièces de monnaie et le Maître des Vents, et il les déchira aussi. Il se sentit un peu ridicule – c’était fini ; les cartes étaient redevenues juste des cartes – mais il ne pouvait pas s’en empêcher.

Aucun des jeunes seigneurs qui se traînaient à quatre pattes ne tenta de l’arrêter. Ils s’écartaient précipitamment devant lui, sans même lui jeter un coup d’œil. Il n’y aurait plus de jeu ce soir, et peut-être pas non plus pendant quelques soirées suivantes. Du moins pas avec lui. Quel que soit ce qui s’était passé, il en avait visiblement été la cible. Et encore plus clairement, cela avait dû être fait au moyen du Pouvoir Unique. Ils ne voulaient pas être mêlés à ça.

« Puisses-tu brûler, Rand ! dit-il entre ses dents. Abandonne-toi à la folie si tu y es obligé, mais ne m’entraîne pas avec toi ! » Sa pipe gisait en deux morceaux, le tuyau tranché net. Il ramassa avec humeur sa bourse qui était par terre et sortit de la pièce à pas rapides.

* * *

Dans sa chambre obscurcie, Rand s’agitait nerveusement sur un lit assez large pour cinq personnes. Il rêvait.

Dans une forêt sombre, Moiraine l’aiguillonnait avec un bâton pointu en direction de l’endroit où attendait l’Amyrlin, assise sur une souche tenant dans ses mains un licol destiné à son cou. De vagues formes s’entrevoyaient entre les arbres, le suivant furtivement, lui donnant la chasse ; ici, une lame de poignard étincelait dans la clarté crépusculaire, là-bas il apercevait des liens prêts pour le ligoter. Svelte, lui arrivant juste à l’épaule, Moiraine avait une expression qu’il ne lui avait jamais vue. Un air apeuré. La sueur au front, elle le piquait plus fort, essayant de l’entraîner en toute hâte vers le licol de l’Amyrlin. Des Amis du Ténébreux et les Réprouvés dans l’ombre, la laisse de la Tour Blanche devant et Moiraine derrière. Esquivant le bâton de Moiraine, il s’enfuit.

« C’est trop tard pour t’enfuir », cria-t-elle derrière lui, mais il devait s’en retourner. D’où il venait.

Marmonnant, il se débattit sur le lit, puis resta immobile, respirant plus librement pendant un instant.

Il se trouvait dans le Bois Humide, au pays natal, et les rayons obliques du soleil passant à travers les arbres scintillaient sur l’étang devant lui. Il y avait de la mousse verte sur les rochers à cette extrémité de l’étang et trente pas plus loin, à l’autre bout, une petite arche de fleurs sauvages. C’était là que, dans son enfance, il avait appris à nager.

« Vous devriez prendre un bain à présent. »

Il eut un sursaut et se retourna. Min était là, lui souriant dans sa tunique et ses chausses de garçon, et près d’elle Élayne, aux boucles d’or roux, vêtue d’une robe en soie verte convenant pour le palais de sa mère.

C’est Min qui avait parlé, mais Élayne ajouta : « L’eau a l’air tentante, Rand. Personne ne nous dérangera ici.

— Je ne sais pas », commença-t-il lentement. Min l’interrompit en nouant ses doigts derrière sa nuque et en se dressant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.

Elle répéta la phrase d’Élayne dans un doux murmure. « Personne ne nous dérangera ici. » Elle se recula et se débarrassa de sa tunique, puis s’attaqua aux lacets de sa chemise.

Rand écarquilla les yeux, ébahi plus encore quand il se rendit compte que la robe d’Élayne gisait sur le sol moussu. La Fille-Héritière était penchée en avant, les bras se croisant, relevant le bas de sa chemise.

« Qu’est-ce que vous faites ? s’exclama-t-il d’une voix étranglée.

— Nous nous préparons à nous baigner avec vous », répliqua Min.

Élayne lui décocha un sourire et souleva la chemise par-dessus sa tête.