Élaida attendit avec un calme glacial qu’elle se soit tue. Puis sa gifle lancée à toute volée claqua contre la figure de Siuan ; qui chancela, des taches noires et argent dansant devant ses yeux.
« C’en est fini de vous, déclara Élaida. Avez-vous cru que je… que nous vous laisserions détruire la Tour ? Amenez-la ! »
Siuan trébucha comme deux des Sœurs Rouges la poussaient en avant. Retenant avec peine son équilibre, elle darda sur elles un regard furieux, mais alla dans la direction qu’elles avaient imprimée. Qui avait-elle besoin d’avertir ? Quelles que soient les charges contre elle, elle pouvait les réfuter, si on lui en donnait le temps. Même les accusations concernant Rand ; on ne pouvait que lui coller des rumeurs sur le dos, et elle avait joué trop longtemps au Grand Jeu pour être vaincue par des rumeurs. À moins que l’on ait eu Min ; Min pouvait habiller les rumeurs en vérités. Elle grinça des dents. Que brûle mon âme, je me servirai de ce ramassis comme bouette pour appâter les poissons !
Dans l’antichambre, elle trébucha de nouveau, mais pas pour avoir été poussée, cette fois-ci. Elle avait à demi espéré que Leane ne se trouvait pas à son poste, mais la Gardienne des Chroniques se tenait comme Siuan, les bras collés au corps, la bouche remuant sans émettre un son, impétueusement, derrière un bâillon d’Air. Elle avait certainement senti que Leane avait été ligotée sans s’en rendre compte ; dans la Tour, on avait constamment conscience de femmes en train de canaliser.
Pourtant, ce n’était pas la vue de Leane qui l’avait déséquilibrée mais celle de l’homme mince, de haute taille, étendu sur le sol un poignard saillant de son dos. Aldric avait été son Lige depuis près de vingt ans, ne se plaignant jamais quand le chemin de Siuan les maintenait dans la Tour, ne protestant jamais entre ses dents quand le fait d’être le Lige de l’Amyrlin l’envoyait à des centaines de lieues loin d’elle, ce qu’aucun des Gaidins n’aimait.
Elle s’éclaircit la gorge, mais sa voix resta enrouée lorsqu’elle parla. « J’aurai votre peau salée et tendue au soleil pour cela, Élaida. Je le jure !
— Occupez-vous de votre propre peau, Siuan, répliqua Élaida qui s’approcha afin de la regarder droit dans les yeux. Il y a davantage derrière cette histoire que ce qui a été découvert jusqu’ici. Je le sais. Et vous allez me l’expliquer jusqu’au plus petit détail. Jusqu’au… dernier… détail. » Le calme subit de sa voix était plus effrayant que ne l’avaient été tous ses regards durs. « Je vous le promets, Siuan. Emmenez-la en bas ! »
Serrant contre elle des rouleaux de soie bleue, Min entra tranquillement par la Porte Nord vers midi, son sourire minaudier tout prêt pour les gardes à l’emblème de la Flamme de Tar Valon, prêt aussi l’envol gamin qu’Elmindreda imprimerait à sa jupe verte. Elle avait déjà commencé quand elle s’aperçut qu’il n’y avait pas de gardes. La lourde porte renforcée de fer du corps de garde en forme d’étoile était ouverte ; le poste lui-même semblait désert. C’était impossible. Aucune entrée dans le parc de la Tour ne restait jamais non gardée. À mi-chemin de l’énorme flèche d’un blanc d’ivoire de la Tour elle-même, un panache de fumée s’élevait au-dessus des arbres. Il donnait l’impression d’être près des casernements réservés aux jeunes gens qui recevaient l’instruction des Liges. Peut-être l’incendie avait-il attiré les gardes là-bas.
Se sentant néanmoins un peu mal à l’aise, elle s’engagea dans l’allée en terre battue qui traversait la partie boisée du domaine, changeant de bras les rouleaux de soie. Elle n’avait pas vraiment envie d’une nouvelle robe, mais comment refuser quand Laras lui fourrait dans la main une bourse d’argent et lui recommandait de l’utiliser pour cette soie que la forte femme avait vue ; elle soutenait que c’était exactement la couleur pour mettre en valeur le teint d’Elmindreda. Qu’elle souhaite ou non mettre son teint en valeur était moins important que conserver les bonnes grâces de Laras.
Un cliquetis d’épées parvint à ses oreilles à travers les arbres. Les Liges devaient exercer leurs élèves avec plus de poigne que d’ordinaire.
Que c’était donc irritant ! Laras et ses conseils de beauté, Gawyn et ses plaisanteries, Galad qui lui adressait des compliments sans jamais s’apercevoir de l’effet produit par son visage et son sourire sur le pouls d’une jeune femme. Était-ce comme cela que Rand voulait qu’elle soit ? La verrait-il pour de bon si elle portait des robes et le contemplait la bouche en cœur comme une gamine sans cervelle ?
Rien ne l’autorise à s’y attendre, pensa-t-elle avec emportement. C’était entièrement sa faute à lui. Sans lui, elle ne serait pas là maintenant vêtue d’une robe ridicule et souriant comme une idiote. Je m’habille de chausses et d’un surcot un point c’est tout ! Peut-être mettrai-je une robe de temps en temps –peut-être !– mais pas pour inciter un homme à me regarder ! Je parie qu’à cette minute il contemple une de ces femmes de Tear avec sa poitrine à moitié à l’air. Je peux avoir une robe comme ça. Imaginons comment il réagira quand il me verra dans cette soie bleue. Je serai décolletée jusque… À quoi donc pensait-elle ? Ce garçon l’avait privée de sens commun ! L’Amyrlin la gardait ici, inutile, et Rand al’Thor lui troublait la cervelle ! Qu’il brûle ! Qu’il brûle pour m’avoir réduite à ça !
Le cliquetis d’épées résonna de nouveau dans le lointain et elle s’arrêta comme une horde de jeunes gens surgissaient d’entre les arbres devant elle, armés de lances et d’épées nues, Gawyn en tête. Elle en reconnut d’autres parmi ceux qui étaient venus étudier avec les Liges. Des cris s’élevèrent ailleurs dans le parc, une clameur d’hommes en colère.
« Gawyn ! Qu’est-ce qui se passe ? »
Il se retourna brusquement au son de sa voix. L’inquiétude et la peur se lisaient dans ses yeux bleus, et son visage était un masque affirmant sa résolution de ne pas y succomber. « Min. Que faites-vous… ? Quittez le domaine, Min. C’est dangereux. » Une poignée de jeunes gens continuèrent à courir, mais la plupart attendaient Gawyn avec impatience. Min eut l’impression que la majeure partie des élèves des Liges étaient là.
« Dites-moi ce qui arrive, Gawyn !
— L’Amyrlin a été déposée ce matin. Partez, Min ! »
Les rouleaux de soie lui tombèrent des mains. « Déposée ? C’est impossible ! Comment ? Pourquoi ? Au nom de la Lumière, pourquoi ? »
« Gawyn ! » lança un des jeunes gens, et d’autres reprirent son cri en brandissant leurs armes. « Gawyn ! Le Sanglier Blanc ! Gawyn ! »
« Je n’ai pas le temps, répliqua-t-il à Min d’une voix tendue. On se bat partout. Il paraît que Hammar essaie de libérer Siuan Sanche. Il faut que j’aille à la Tour, Min. Partez ! Je vous en prie ! »
Il se détourna et s’élança en courant vers la Tour. Les autres suivirent, hérissés d’armes brandies, certains criant encore : « Gawyn ! Le Sanglier Blanc ! Gawyn ! en avant, les Jeunes ! »
Min les regarda s’éloigner. « Vous n’avez pas dit de quel côté vous étiez, Gawyn », murmura-t-elle.
Les bruits de bataille étaient plus forts, plus nets à présent qu’elle y prêtait attention, et les appels et les cris, le claquement de l’acier contre l’acier semblaient provenir de toutes les directions. Ce vacarme lui donna la chair de poule et des tremblements dans les genoux ; ceci ne pouvait pas se produire, pas ici. Gawyn avait raison. Ce serait de beaucoup le plus sûr, de beaucoup le plus sage, de sortir du domaine de la Tour immédiatement. Seulement impossible de dire quand ou si elle serait autorisée à y revenir, et elle ne voyait pas ce qu’elle pourrait accomplir de bien utile au-dehors.