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« Qu’est-ce que je peux réussir de bon à l’intérieur ? » se demanda-t-elle âprement.

Néanmoins, elle ne revint pas vers la porte. Abandonnant la soie où elle gisait, elle s’engagea vivement sous les arbres, en quête d’un endroit où se dissimuler. Elle ne pensait pas que quiconque embrocherait « Elmindreda » comme une oie – avec un frisson, elle regretta de l’avoir formulé de cette façon-là – mais courir bêtement des risques ne servait à rien. Tôt ou tard les combats devraient cesser d’eux-mêmes et d’ici là elle avait besoin de décider quoi faire ensuite.

Dans l’obscurité noire comme poix de la cellule, Siuan ouvrit les yeux, remua, tressaillit et s’immobilisa. Était-ce déjà le matin au-dehors ? L’interrogatoire avait duré longtemps. Elle tenta d’oublier la souffrance dans le luxe de savoir qu’elle respirait toujours. Cependant, la pierre rêche sous elle écorchait les cinglons creusés par les coups de fouet et ses meurtrissures, celles de son dos. La sueur les piquait toutes – elle se sentait une masse compacte de souffrance des genoux aux épaules – et, de plus, lui causait des frissons dans la froideur ambiante. Elles auraient au moins pu me laisser ma chemise. L’air sentait la vieille poussière et la terre sèche, la vétusté. Un des cachots. Personne n’avait été enfermé ici depuis l’époque d’Artur Aile-de-Faucon. Pas depuis Bonwhin.

Elle eut une grimace dans le noir ; pas moyen d’oublier. Serrant les dents, elle se redressa en position assise sur le sol de pierre et tâtonna autour d’elle en quête d’une paroi où s’appuyer. Les blocs de pierre du mur étaient frais contre son dos. Les petites choses, se dit-elle. Pense à de petites choses. La chaleur. Le froid Je me demande quand elles m’apporteront de l’eau. Si elles en apportent.

Elle ne put s’empêcher de chercher son anneau au Grand Serpent. Il n’était plus sur son doigt. Non pas qu’elle s’attendait à le trouver ; elle avait l’impression de se rappeler quand elles le lui avaient arraché. Tout était devenu vague au bout d’un certain temps. Un flou bienheureux, miséricordieux. Par contre, elle se souvenait de leur avoir tout dit, en fin de compte. Presque tout. Le triomphe de garder par-devers soi un détail ici, un fragment là. Entre deux réponses qu’elle avait hurlées, empressée à répondre si seulement elles voulaient cesser, même un court instant, si seulement… Elle s’enveloppa de ses bras pour freiner ses frissons ; cela ne donna guère de résultat. Je veux rester calme. Je ne suis pas morte. Je dois me rappeler cela avant tout. Je ne suis pas morte.

« Ma Mère ? » La voix mal assurée de Leane monta dans l’ombre. « Êtes-vous réveillée, ma Mère ?

— Je suis réveillée », dit Siuan avec un soupir. Elle avait espéré qu’elles avaient relâché Leane, qu’elles l’avaient bannie de la cité. Un sentiment de culpabilité l’étreignit en trouvant un peu de réconfort dans la présence de l’autre femme qui partageait son cachot. « Je suis désolée de vous avoir entraînée là-dedans, ma fill… » Non. Elle n’avait plus le droit de l’appeler ainsi, à présent. « Je suis désolée, Leane. »

Il y eut un long moment de silence. « Est-ce que… vous vous sentez bien, ma Mère ?

— Siuan, Leane. Juste Siuan. » Malgré elle, elle tenta d’embrasser la saidar. Il n’y avait rien là. Pas pour elle. Seulement le vide intérieur. Plus jamais. Une vie entière consacrée à un but et maintenant elle était sans gouvernail, à la dérive sur un océan bien plus sombre que ce cachot. Elle frotta une larme sur sa joue, furieuse de l’avoir laissée s’échapper. « Je ne suis plus le Trône d’Amyrlin, Leane. » Un peu de sa colère passa dans sa voix. « Je suppose qu’Élaida sera intronisée à ma place. Si elle n’y est pas déjà. Je le jure, un jour je donnerai cette femme à manger aux brochets ! »

La seule réponse de Leane fut un long soupir désespéré.

Le grincement d’une clef dans la serrure de fer rouillée fit se dresser la tête de Siuan ; personne n’avait songé à huiler le mécanisme avant de les jeter à l’intérieur, Leane et elle, et les parties corrodées refusaient de tourner. Stoïquement, elle se contraignit à se mettre sur pied. « Debout, Leane. Levez-vous. » Au bout d’un instant, elle entendit que sa compagne s’exécutait, marmonnant entre de faibles gémissements.

D’une voix légèrement plus forte Leane déclara : « À quoi bon ?

— Du moins ne nous trouveront-elles pas pelotonnées par terre et en larmes. » Elle tenta de prendre un ton ferme. « Nous pouvons lutter, Leane. Aussi longtemps que nous sommes en vie, nous pouvons lutter. » Oh, par la Lumière, elles m’ont désactivée. Elles m’ont désactivée.

S’efforçant de vider son esprit, elle serra les poings et tenta de planter fermement ses orteils dans le sol de pierre inégal. Elle aurait aimé que le bruit dans sa gorge ne ressemble pas autant à une plainte.

Min posa ses paquets sur le sol et rejeta sa cape en arrière pour pouvoir manier la clef des deux mains. Deux fois plus longue que sa main, elle était aussi rouillée que la serrure, de même que les autres clefs sur le grand anneau de fer. L’air était froid et humide, comme si l’été n’avait pas pénétré à cette grande profondeur.

« Vite, mon petit », murmura Laras qui tenait la lanterne pour Min et regardait d’un bout à l’autre du couloir de pierre par ailleurs sombre. C’était difficile de croire que cette femme, avec tous ses mentons, avait été une beauté, mais Min la jugeait à coup sûr belle maintenant.

Se débattant avec la clef, elle secoua la tête. Elle avait rencontré Laras alors qu’elle se faufilait discrètement jusqu’à sa chambre pour récupérer la simple tenue de cheval grise qu’elle portait à présent, ainsi que quelques autres affaires. En fait, elle avait trouvé la forte femme qui la cherchait, elle, folle d’inquiétude pour « Elmindreda », s’exclamant sur la chance qu’avait eue Min d’être saine et sauve et proposant même, pour qu’elle le reste, pratiquement rien de moins que de l’enfermer à clef dans sa chambre jusqu’à ce que les troubles soient terminés. Elle ne comprenait pas encore très bien comment Laras lui avait extirpé ses intentions, et elle n’était toujours pas remise du choc éprouvé quand Laras avait annoncé à contrecœur qu’elle l’aiderait. Une jeune fille entreprenante selon son cœur, en vérité. Ma foi, j’espère qu’elle pourra – comment a-t-elle dit ça ? – m empêcher de tomber dans la marinade. Cette sacrée clef refusait de tourner ; elle jeta tout son poids dans l’effort pour l’obliger à bouger.

À la vérité, elle était reconnaissante envers Laras pour plus d’une raison. Ce n’était pas certain qu’elle aurait pu tout préparer seule, ou même en trouver une partie, et sûrement pas si vite. Sans compter que… Sans compter que, lorsqu’elle avait rencontré Laras, elle avait déjà commencé à se dire qu’elle était folle même d’avoir l’idée de faire cela, qu’elle devrait être à cheval et en route pour Tear pendant que l’occasion s’offrait, avant que quelqu’un décide d’ajouter sa tête à celles qui décoraient la façade de la Tour. S’enfuir, elle en avait l’intuition, était le genre de chose qu’elle n’aurait jamais pu oublier. Cela seul l’emplissait suffisamment de gratitude pour n’émettre pas la moindre objection quand Laras ajouta quelques jolies robes à celles qu’elle-même avait déjà emballées. Les fards et les poudres pourraient toujours « se perdre » quelque part. Pourquoi cette bougre de clef ne tourne-t-elle pas ? Peut-être que Laras réussirait…