La clef bougea subitement, se retourna avec un claquement si sonore que Min eut peur que quelque chose se soit cassé. Mais, quand elle poussa la porte en bois brut, le battant s’ouvrit. Ramassant prestement ses ballots, elle entra dans le cachot de pierre dépourvu de tout mobilier – et s’immobilisa, déconcertée.
La clarté de la lanterne montrait deux femmes revêtues seulement de sombres ecchymoses et de zébrures cramoisies, qui s’abritaient les yeux de cette lumière subite ; néanmoins, pendant un instant, Min ne fut pas sûre que c’étaient bien les deux qu’elle cherchait. L’une était grande avec la peau cuivrée, l’autre plus petite, plus râblée, plus claire de teint. Les visages étaient ceux attendus – presque – et épargnés par ce qui avait été infligé aux deux femmes, donc elle aurait dû être certaine. Par contre, cette apparence d’âge indéfinissable qui caractérisait les Aes Sedai semblait avoir disparu ; Min n’aurait pas hésité à penser que ces femmes avaient au maximum juste six ou sept ans de plus qu’elle et n’étaient pas du tout des Aes Sedai. Son visage s’enflamma de confusion à cette pensée. Elle ne voyait pas d’images, pas d’aura, autour de l’une ou l’autre ; il y avait toujours des images et des auras autour des Aes Sedai. Arrête, s’ordonna-t-elle.
« Où… ? » commença l’une d’elles d’un ton songeur, puis elle s’arrêta pour s’éclaircir la voix. « Comment vous êtes-vous procuré ces clefs ? » C’était la voix de Siuan Sanche.
« C’est elle. » Laras avait l’air incrédule. Elle poussa Min d’un doigt épais. « Pressez-vous, petite ! Je suis trop vieille et trop lente pour avoir des aventures. »
Min lui jeta un coup d’œil surpris ; cette femme avait insisté pour venir ; elle ne voulait pas être hors du coup, avait-elle dit. Min avait envie de demander à Siuan pourquoi elles deux paraissaient soudain tellement plus jeunes, mais ce n’était pas le moment de poser des questions frivoles. Je me suis bougrement bien trop habituée à jouer les Elmindreda. Fourrant un de ses ballots dans les mains de chacune des femmes nues, elle parla rapidement. « Des vêtements. Habillez-vous aussi vite que vous pouvez. Je ne sais pas combien de temps nous avons. J’ai laissé croire au gardien que j’échangerais quelques baisers contre une chance de satisfaire une rancune et, pendant que son attention était détournée, Laras est arrivée par-derrière et lui a asséné sur le crâne un rouleau à pâtisserie. J’ignore combien de temps il restera dans les nuages. » Elle se pencha par l’embrasure de la porte pour examiner avec inquiétude le couloir en direction de la salle des gardes. « Mieux vaut nous dépêcher. »
Siuan avait déjà défait son paquet et commençait à enfiler les habits qu’il contenait. À part une chemise de lin, c’était des vêtements de laine simples dans des teintes brunes, appropriés pour des paysannes venues à la Tour Blanche consulter les Aes Sedai, bien que les jupes divisées en deux pour monter à cheval aient une allure un peu inhabituelle. Laras s’était occupée de presque tout ce qu’il y avait à coudre ; Min s’était surtout piqué les doigts. Leane couvrait aussi sa nudité, mais elle paraissait plus intéressée par le poignard à courte lame suspendu à sa ceinture que par les habits eux-mêmes.
Trois femmes vêtues sobrement avaient au moins une chance de quitter la Tour sans attirer l’attention. Bon nombre de solliciteurs et de gens cherchant une assistance avaient été bloqués dans la Tour par les combats ; trois de plus sortant de leur cachette seraient au pire reconduites tambour battant jusqu’à la rue. Pour autant qu’on ne les reconnaîtrait pas. Le visage de ses compagnes y aiderait aussi. Personne ne prendrait probablement deux jeunes femmes – apparemment jeunes, du moins – pour l’Amyrlin et la Gardienne des Chroniques. L’ex-Amyrlin et l’ex-Gardienne, se corrigea-t-elle.
« Seulement un garde ? commenta Siuan qui esquissa une grimace en tirant sur des bas épais. Bizarre. On surveillerait mieux que cela un coupe-bourse. » Examinant Laras, elle enfonça les pieds dans les solides souliers. « C’est une satisfaction de voir qu’il y en a qui ne croient pas aux accusations portées contre moi. Quelles qu’elles soient. »
La femme aux formes corpulentes abaissa ses mentons, ce qui lui en fournit un quatrième. « Je suis loyale envers la Tour, déclara-t-elle sévèrement. Ces affaires-là ne me concernent pas. Je ne suis qu’une cuisinière. Cette folle gamine m’a trop bien rappelé que j’avais moi-même été follette dans ma jeunesse. À la réflexion… En vous voyant… Il est temps que je me souvienne que je ne suis pas une svelte jeunesse. » Elle pressa la lampe dans les mains de Min.
Min la rattrapa par son gros bras quand elle se détourna pour partir. « Laras, vous n’allez pas nous dénoncer ? Pas maintenant, après tout ce que vous avez fait. »
La large face de Laras se fendit dans un sourire à demi suscité par ses souvenirs, à demi attristé. « Oh, Elmindreda, vous me rappelez ce que j’étais quand j’avais votre âge. Plein de folies en tête et quelquefois bien près que l’on me passe la corde au cou. Je ne veux pas vous trahir, mon petit, mais je dois vivre ici. Quand sonnera l’Heure Seconde, j’enverrai une servante avec du vin pour le gardien. S’il n’a pas repris ses esprits ou été découvert d’ici là, cela vous procure plus d’une heure. » ¿’adressant aux deux autres femmes, elle eut soudain le dur air menaçant que Min lui avait vu arborer pour des aides de cuisine et autres de même rang. « Utilisez bien cette heure, vous m’entendez ! Elles ont l’intention de vous confiner dans la souillarde comme laveuses de vaisselle, à ce que j’ai compris, pour qu’elles puissent vous donner en exemple. Peu m’importe – ces choses-là concernent les Aes Sedai, pas les cuisinières ; une Amyrlin en vaut une autre pour moi – mais si vous êtes cause que cette petite est arrêtée, attendez-vous à ce que je vous tanne la peau du lever au coucher du soleil chaque fois que vous ne serez pas la tête plongée dans des marmites grasses ou en train de nettoyer des pots de chambre ! Vous regretterez qu’elles ne vous aient pas coupé la tête avant que j’en aie fini avec vous. Et n’allez pas imaginer qu’elles croiront que j’ai apporté mon aide. Tout le monde sait que je ne m’occupe que de mes cuisines. Tenez-vous-le pour dit et filez ! » Le sourire jaillit de nouveau sur sa figure et elle pinça la joue de Min. « Faites-les se dépêcher, mon petit. Oh, ce que cela va me manquer de ne plus vous parer. Une si jolie petite. » Avec un ultime pinçon vigoureux, elle sortit du cachot dans un dandinement proche du pas gymnastique.
Min se frotta la joue avec irritation ; elle avait horreur que Laras fasse cela. Elle était forte comme un cheval. Près de se retrouver pendue ? Quel genre de « jeune fille pleine de vie » avait été Laras ?
Passant avec précaution sa robe par-dessus sa tête, Leane eut un vigoureux reniflement de dédain. « Dire qu’elle puisse vous parler de cette manière, ma Mère ! » Son visage jaillit en haut, la mine furieuse. « Je suis surprise qu’elle ait même prêté assistance si c’est cela son idée.
— Mais elle a aidé, lui dit Min. Souvenez-vous-en. Et je pense qu’elle tiendra sa promesse de ne pas nous dénoncer. J’en suis certaine. » Leane renifla de nouveau.
Siuan drapa sa cape autour de ses épaules. « Cela fait une différence, Leane, que je n’aie plus droit à ce titre. Cela fait une différence quand demain vous et moi pourrions être deux de ses filles de cuisine. » Leane serra ses mains l’une dans l’autre pour les empêcher de trembler et se refusa à la regarder. Siuan poursuivit calmement, encore que d’un ton sec. « J’imagine aussi que Laras tiendra sa parole… en ce qui concerne d’autres points… donc même si cela vous est égal qu’Élaida nous suspende comme une paire de requins pris au filet pour nous exposer à la vue du monde entier, je vous suggère de vous remuer. Pour ma part, je détestais les marmites graisseuses quand j’étais jeune et je ne doute pas que je les détesterais encore. »